lundi 17 septembre 2012

Les rebelles des beaux quartiers


         A la différence de celui d’un passé encore récent, le conformisme actuel est arrivé à un âge d’or où il peut s’offrir le luxe de s’ignorer complètement lui-même. Ceux qui le propagent et ceux qui le reprennent en écho n’ont apparemment plus la moindre conscience d’être manipulateurs ou manipulés. Leur adhésion à ce qu’ils croient est si forte, si immédiate, qu’elle les a mis hors d’état de savoir qu’ils croient quelque chose. Le langage mis au point à leur usage par les spécialistes de la communication et autres connaisseurs de l’homme est devenu pour eux le langage dans lequel tout ce qui se dit ne peut être que vrai, aussi vide qu’ils le trouvent au plus secret de leur for intérieur, lorsqu’ils en ont encore un. Le consensus occupe dans ce langage la place de l’ancien conformisme, mais auréolé d’une gloire toute moderne, et littéralement irrésistible, devant laquelle s’inclinent jusqu’aux survivants des luttes anciennes, syndicales ou politiques. Car il leur reste, à eux, encore assez de bon sens pour se rendre compte qu’ils ne comprennent littéralement rien à ce qu’on leur dit et qu’on essaie de leur faire dire ; mais ils confessent volontiers, avec honte et consternation, que c’est leur vocabulaire qui n’est plus « adapté », et que pour eux l’heure de la « reconversion » a sonné trop tard.

       Que le conformisme soit devenu sans limites en devenant aveugle et invisible, cela tient sans doute en grande partie au fait que le règne actuel du bourgeois est marqué par l’abandon officiel de toute morale qui lui soit propre. On y chercherait en vain la trace d’une valeur résolument bourgeoise, opposée à d’autres, attaquée par d’autres, menacée et par conséquent agressive. Le bourgeois d’aujourd’hui a fait siennes toutes les valeurs sans exception, et il les a emmagasinées dans ce gigantesque bric-à-brac qu’il appelle « Droits de l’homme ». Il aime le désordre autant que l’ordre, l’avenir et les avant-gardes l’enthousiasment autant que le passé et ses vestiges. Il n’a plus d’autres ennemis que les ennemis du genre humain ; les jeunes générations n’ont jamais à ce point trouvé grâce à ses yeux, y compris dans leurs manifestations les plus échevelées ; les meurt-de-faim du monde entier, en qui jadis il stigmatisait sans vergogne des ennemis à abattre, sont devenus chers à son cœur ; il se préoccupe de leur misère : famines, chômage et autres calamités naturelles, en réprouvant seulement les excès auxquels cette misère les conduit : grèves et autres attentats qui ne sont jamais pour lui, en fin de compte, que des atteintes plus ou moins graves aux Droits de l’homme.

L"Antenne, Paris, février 1989.



         Au fond pour le capitalisme, la meilleure population, la plus réceptive, la plus docile et la plus enthousiasme sera une population complètement infantilisée, dont les liens de solidarité seraient réduits à des échanges groupusculaires, fusionnels et festifs, une population dont les membres n’auraient plus en commun que le projet de jouir ensemble, de « s’éclater » infiniment , prisonniers béats d’un sybaritisme invertébré, c’est-à-dire d’un style de vie moralement anomique, où l’atrophie de la dimension éthique serait compensée par l’hypertrophie de la dimension esthétique, où le le but de la vie serait de « se faire du bien » à défaut de faire le bien.

Alain Accardo , Le petit bourgeois gentihomme , Accardo Alain, labor 2004

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