vendredi 22 mai 2015

" Suffirait-il d'aller gifler Jean d'Ormesson pour arranger un peu la gueule de la littérature française ? "

            On oubliera rapidement d’Ormesson qui ne nous intéresse guère plus qu’il n’intéresse Romaric Sangars lequel s’en sert comme prétexte à un essai au titre radical autant que drolatique: « Suffirait-il d'aller gifler Jean d'Ormesson pour arranger un peu la gueule de la littérature française ? » On l’oubliera parce qu’il ne compte pour rien dans cet essai ambitieux qui réussit, partant d’un tel sujet,  à dresser une cartographie de la littérature afin d’en laisser saillir ces reliefs contemporains oubliés de l’actualité marchande comme nous oublions sciemment l’académicien nonagénaire. 


            Il est une histoire de la littérature, non pas chronologique, mais idéale qui entend polir la discipline qu’elle prend pour objet afin de révéler sous le granit des formes multiples au travers desquelles elle se manifeste le diamant capable de nous dire ce qu’elle est ou ce qu’elle doit être. Dès lors, et c’est le but que se fixe Romaric Sangars, il importe à chaque impétrant en matière littéraire de creuser le sillon de l’écriture pour en retrouver la source unique irriguant des styles ou des écoles littéraires parfois contradictoires et néanmoins mues par une même nécessité : celle de dire le monde, donc de le normer. Pour Sangars, la littérature ne figure pas l’endroit de la concorde sociale ni celui du plaisir sans le secours duquel la vie nous tue, mais bel et bien le lieu principiel où la vie se noue avec le monde et qui, dans ces conditions, jugule un chaos auquel elle seule peut donner la forme de l’harmonie. La tradition en cela achève un équilibre entre deux abîmes conquis de haute lutte, qu’il importe de retrouver sans cesse afin de le maintenir. A l’inverse de l’habitude, elle figure une mise à jour perpétuelle, un effort en sa direction pour la reconnaître et dont l'étymologie, « donner à travers le temps », nous indique qu’elle est toujours en mouvement.  Faux paradoxe de ce livre qu’on prendrait à tort comme la énième lutte opposant la jeunesse à la senescence et la révolution à la tradition, il prend fait et cause pour une tradition classique contre ce qui la parodie afin de la détruire, et définit la tradition, plutôt qu’en fonction de son ancienneté, comme ce qui fait force de loi. Pour Sangars, en effet, il n’existe pas de différences profondes entre le « classicisme » prétendu de d’Ormesson et la non prose d’un Moix ou d’une Angot, en cela qu’une attitude similaire les anime, celle de la falsification de la littérature, que celle-ci se revendique de l’esthétique classique ou bien, dans une parodie des avant-gardes,  se fasse le chantre de la nouveauté expérimentale. A l’identique avant-garde authentique et classicisme se retrouvent liés en cela qu’ils sont issus d’un même mouvement de l’esprit littéraire cherchant un corps en lequel s’incarner. En d’autres termes pour Sangars, la littérature varie selon des formes actuelles susceptibles de mouvoir une puissance qu’il faut bien s’accorder à considérer comme sacrée et transcendante puisqu’elle est quête du monde au travers d’une chose plus grande que le monde. Les manifestations de cette puissance valent alors seulement pour ce qu’elles nous disent de l’état du monde et son état aujourd’hui est, selon Sangars, limbique, c’est-à-dire à mi chemin de la mort et de la résurrection. D’où la mise en lumière par l’essayiste d’une littérature œuvrant dans les ténèbres qui fait de certains contemporains, affairés à tailler la matière obscure, les scrutateurs des limbes.


Au détriment de l’imposture canonisée, proclamée partout, de ces marchands du temple métamorphosés prêtres d’un temps qui ignore que le sacré s’érige d’abord à l’assaut du monde et contre l’époque, Sangars dresse le tableau de cette littérature véritablement contemporaine parce qu’elle prend acte de la nuit étendue par delà le progrès mort des Lumières et que, comme l’écrivait Villiers en son temps, elle choisit contre le siècle des lumières, la lumières des siècles à l’altitude de laquelle elle peut seule tenir sa mesure et ainsi jauger les dimensions exactes de la catastrophe en cours. C’est le retour à la phrase longue de Millet et Michon, le post-exotisme de Volodine ou encore la science fiction hallucinée de Dantec, que Sangars prend, parmi d’autres, pour référence d’une littérature mêmement ceinte des atours de l’agonie et de ceux du souffle. Car ce que Sangars saisit parfaitement de l’époque, c’est l’évidence selon laquelle son air du temps médiatique, qui aujourd’hui consacre d’Ormesson, ne nous dit rien d’elle, qu’elle existe ailleurs plus profondément et surtout de manière plus terrible, dans quelques terrains ravagés dont la douleur et les déchirures n’ont d’égales inversées que les poses joyeuses et satisfaites de Jean d’Ô et consorts. Il ne s’agit pas de reprocher à  quiconque sa légèreté dans l’absolu mais de la considérer comme un crime tandis que l’imminence de la chute apparaît soudainement, puisque l’inconscience du précipice n’abolit pas les lois de la gravité et que pour que l’on puisse sauver le monde de l’abîme, il en faut bien quelques uns capables de considérer les abords du gouffre. On peut enchaîner les truismes concernant le néant dont on sait rien, et Dieu dont on ne peut rien dire, sur le néant qui abolit tout dans le vide, et le vide dont seul Dieu nous sauve ; si jamais on ne s’efforce de comprendre la mécanique terrible du nihilisme et à la suite de cela qu’on se refuse aussi à inventer quelques prières conjuratoires grâce à l’intermédiaire desquelles nos gémissements puissent s’élever jusqu’au Ciel, la légèreté de ces considérations ne vaudra guère mieux pour nous protéger de la dégringolade qu’un parachute crevé.
Tel est le constat de Romaric Sangars qui possède le bon goût de nous parler assez peu de d’Ormesson pour nous entretenir de ce – et ceux – qui sauvent ou peuvent nous sauver, et surtout d’abandonner assez vite le pamphlet pour cette critique, au sens noble du terme, achevée en manifeste qui entend, plus encore qu’inventer un code nouveau, prêter sa voix à cette littérature surgissant de la nuit dont nous espérons, avec lui, qu’elle se métamorphosera en avenir !


           



dimanche 17 mai 2015

Un monde nouveau

Umberto Boccioni, Les États d’Âme . Ceux qui restent, 1911. Moma

Une révolution, mentale, sentimentale, politique, sociale, et toutes autres, que ce soit une révolution religieuse et totale dans l’âme d’un Polyeucte ou une révolution politique, sociale ou religieuse dans l’âme de tout un peuple, une révolution ne consiste point essentiellement à penser, à sentir, à être politiquement, socialement, intérieurement, le lendemain le contraire de ce qu’on était la veille, l’instant d’après le contraire de ce que l’on était l’instant d’avant. Cette opposition, qui est fréquente, moins qu’on ne le croit, cette contrariété, qui est historiquement fréquente, qui est fréquente, moins qu’on ne le croit, dans l’événement, loin d’être essentielle à la réalité de cette révolution, ne lui est presque jamais qu’accidentelle, n’en fait qu’un accident, moins fréquent qu’on ne le croit, et presque toujours un accident grossier. Accident grossier, d’autant plus frappant, d’autant plus saisissable, d’autant plus rapidement saisi, bien entendu, par tous les grossiers observateurs.
Mais ce qui fait une révolution, de tout ordre, intérieure ou extérieure, et aussi bien religieuse que civile, et fût-elle apparemment laïcisée, ce n’est point la contrariété de l’instant lendemain à l’instant veille, de l’instant instantanément ultérieur à l’instant instantanément antérieur : c’est l’étrangeté, c’est la nouveauté, la totale nouveauté de l’instant qui est venu à l’instant qui l’avait imprudemment précédé. C’est cette totale nouveauté, qui fait la révolution, non la contrariété. Qu’il y ait ou non contrariété, c’est un accident, grossier, secondaire, le seul qu’on ait communément saisi, le seul qu’on voie, le seul qu’on veuille voir, à tort. Passer par une révolution, ce n’est point nécessairement, ce n’est point essentiellement changer d’avis. Passer par la crise d’une Révolution, ce n’est point nécessairement, ce n’est point essentiellement penser, sentir, être le contraire de ce que l’on était dans l’instant qui précédait immédiatement le commencement de cette crise.

Et même et plus généralement ce n’est point penser, sentir, être autre. Mais c’est être, mentalement, sentimentalement, essentiellement transféré dans un monde nouveau. Ainsi entendue la révolution, comme on le doit, ou, pour parler exactement, ainsi constatée, on peut parfaitement, du jour au lendemain, penser le contraire de ce que l’on pensait et n’avoir point passé par l’espace d’une révolution ; comme au contraire on peut parfaitement, du jour au lendemain, penser identiquement le même que l’on pensait et tout de même avoir passé par l’espace d’une révolution. 

Charles Péguy. "Par ce demi-clair matin". Publié à titre posthume dans la Nouvelle Revue Française en juillet 1939.

Umberto Boccioni, Les États d’Âme . Ceux qui partent, 1911. Moma

samedi 9 mai 2015

Michel Onfray et le vide du Cosmos

Rassérénés par les récentes prises de positions médiatiques du fondateur de l’université populaire qui montraient une certaine bienveillance à l’égard du réel, nous nous surprenions à attendre la sortie de Cosmos. Ce livre vendu par son auteur comme son premier, et en lequel tous les autres se résumeraient pour être dépassés, offrait une perspective à double tranchant puisque n’ignorant pas les précédents méfaits d’Onfray nous savions qu’une synthèse de néant ne pouvait guère égaler autre chose qu’un néant identique. Mais le néant promettait après combinaison d’être dépassé, pourquoi alors dans ce cas ne pas aller y voir ? Las, un livre inédit dOnfray, tel qu’en lui-même demeure inchangé malgré l’addition quasi trimestrielle des volumes. La surprise espérée plus qu’attendue n’aura donc pas lieu, ni ne sera lancé l’Eureka annonçant enfin la présence d’une pensée à l’intérieur d’une bibliographie finalement plus proche de la compilation d’humeur que de la réflexion intellectuelle.


Outre les poncifs philosophiques qui parsèment sa production, il convient tout de même de reconnaître à Onfray un certain talent. Talent d’élocution d’abord qui grâce à la sphère médiatique le positionne comme le meilleur VRP de ses ouvrages et nous persuade à chaque fois, ou presque, d’aller jeter un œil à ses livres que pourtant nous avons souvent trouvés mauvais. En effet, la conviction qu’il met à les vendre agit à la manière d’un baume enchanteur révolutionnant notre mépris afin de le transformer en curiosité. Ainsi, selon les effets de cette sorcellerie rhétorique, nous posons un regard presque vierge sur chacune de ses nouvelles parutions qui en revanche pour la plupart, avouons-le, commencent bien. De fait, voici une des qualités littéraires d’Onfray : la confession biographique ouvrant chacun des ses essais et qui s’offre en guise de marchepied à la quête philosophique. Ici, il s’agit de son père dont il nous relate la mort, une belle mort, et une introduction touchante, en raison de la charge affective d’abord, mais surtout parce que pour la première fois l’athéisme d’Onfray semble vaciller, et sa peine le bousculer un peu en direction du doute, lui, qui n’en possède ni la coutume ni le goût intellectuel : « je ne crois pas aux signes ; cela n’empêche pas les signes. » écrit-il, en faisant la correspondance entre un vin de champagne « ressemblant » à son père et daté de 1921, année de la naissance de son père. A vrai dire c’est ce livre-là, qui n’a pas été écrit, que nous attendions de lire, non pas un livre de conversion, mais un livre composé par un écrivain dont les certitudes auraient été bouleversé et qui fort de cela, ou rendu faible pour ces raisons, philosopherait désormais aux abords du précipice, sinon à la manière de Nietzsche, au moins en tant que penseur capable de conquérir son rang en pensant contre lui. Mais ni la dialectique ni le doute ne structurent une complexion d’esprit telle que celle de Michel Onfray, semblable en cela aux convaincus de toutes espèces qui abaissent la religion comme ils abaissent la philosophie et la politique, parce que plutôt que de les libérer à l’air de l’intelligence, ils les emprisonnent dans l’idée fixe où chacune d’entre elles se meure aujourd’hui
Les poncifs donc, qui cependant avec Cosmos nous déçoivent plus que d’habitude pour la raison que, naïfs ou charmés voire les deux comme nous l’avons dit plus haut, Onfray, s’il n’en dit rien, parle de sujets intéressants, c’est-à-dire, du point de vue philosophique : de sujets problématiques. Mais, hélas, aucune pensée ne vient animer l’idée fixe camouflée sous le costume de l’interrogation. Une ontologie matérialiste, annonce le pseudo philosophe, bel oxymoron qui ne tient pourtant guère la promesse de résoudre le paradoxe revendiqué d’une spiritualité du monde, dans le monde et selon cette matière du monde que le monde, d’après Onfray, ne dépasse pas puisqu’elle en est l’alpha et l’omega.
Deux exemples  aux hasards parmi les sujets traités par Onfray : la Corrida et l’art chrétien qu’Onfray condamnent ou expliquent à l’aune de son antichristianisme idiot. Ainsi, si pour lui la Corrida a été interdite par les autorités religieuses catholiques, il ne faut pas s’y tromper pour autant, elle demeure authentiquement catholique. De la même manière nous pourrions dire que l’intolérance et la violence auxquelles recourut parfois l’Eglise pour affirmer sa domination, malgré les apparences ne relèvent pas du catholicisme mais du paganisme qui en faisait les frais. Raisonnement on ne peut plus performatif qui marque bien l’emprise de l’idéologie sur les arguments d’Onfray. Autre argument spécieux, pour le moins, faire des apologues de la tauromachie des dégénérés sexuels, dont la plupart des figures célèbres finiront par se suicider. Certes, Hemingway et Montherlant (même Leiris que la tentation de la mort philosophique traversa sans qu’il s’y livre finalement) se suicideront tous les deux, mais est-ce pour autant la preuve d’un malaise général relatif aux amateurs de tauromachie ? Le propos étonne de la part d’Onfray, plutôt attaché semble-t-il à l’idée du suicide rationnel, a priori achrétien, et qui chez ceux qu’il dénonce montre éventuellement l’exigence de construire une vie en œuvre d’art, à moins qu’il leur reproche de ne pas assumer pour eux les souffrances que le toréador inflige au taureau ? Impossible de le savoir puisqu'il se borne à des considérations de bon sens dans le meilleur des cas, plus généralement de sophistique pure, sur la souffrance animale sans jamais problématiser une question qui pourrait nous convaincre du caractère spécifiquement abominable de la corrida. Idem quand il identifie la tauromachie à la chasse et le toréador au chasseur sans comprendre que le supplément infâme de la mort  de la bête dans l’arène tient précisément de sa position dans l’arène. Le chasseur qui tue, ne tue pas pour en faire un spectacle, le taureau assassiné, l’est sous les yeux d’une foule complice qui se réjouit de la mise à mort de la bête sans en maîtriser l’art et qui exulte à la contemplation d’une agonie dont le seul prix qu’elle paye reste celui de l’entrée du stade. Cette délectation de la mort effectivement, comme le savait l’Eglise, rappelle mieux les jeux du cirque païen, dont Onfray ne va tout de même pas jusqu’à accuser les catholiques de les avoir inventés, que la mise en perspective du tragique, sur le sable de cet amphithéâtre barbare, qui saisit toute vie, humaine comme animale. Considéré sous cet angle, Onfray tenait là un début de réflexion sur la parenté ontologique entre la corrida et le spectacle contemporain, lequel a renoncé au décorum mithriaste pour ne conserver que la réjouissance mauvaise que nous éprouvons à observer la mort de l’autre alors que nous, nous ne mourons pas. Mais tel n’est pas le souci d’Onfray qui semble plutôt décidé à enfiler les demi raisonnements à la suite les uns des autres en les habillant de ces vêtements aux couleurs du soleil capables de transformer  un boucher sadique en toréador, et  la logomachie en pensée…



Autre sujet de non réflexion : l’art Chrétien, représentant le Christ pour quelques raisons de basses propagandes mensongères selon Onfray. Or, ne lui en déplaise, ni les juifs ni les musulmans ne représentent Dieu, lequel d’après lui, n’existe pas plus que le Christ, personnage fictionnel dont la nature imaginaire nécessitait, toujours pour notre ami, une représentation artistique, seule à même de donner un corps à ce qui n’en a pas ni n’en a jamais eu. En conséquence, pourquoi manque à l’art mosaïque ou musulman, la figure de Moïse et celle de Mahomet, et pourquoi, si l’on suit toujours son raisonnement, n’ont-ils pas rendu la figure de Moïse semblable dans leurs sculptures ou leurs tableaux hypothétiques à celle de Zeus afin de travestir sous le nouveau nom de Yahvé celui qui régnait déjà comme le Dieu de la foudre sur le mont Olympe, lui-même personnification, ainsi nous l’enseigne Epicure, de la foudre très matérielle ?

On ne le saura pas, pas plus qu’Onfray ne se demandera si la religion catholique n’a pas représenté son Dieu, précisément en raison de son incarnation, parce que désormais présent avec son corps personnel dans le monde, le monde pouvait, grâce à une nouvelle modalité de l’ontologie divine, le saisir à son tour. A l’identique le fond païen repris par l’iconologie chrétienne plutôt que d’augurer un déracinement hors de la terre, peut être envisagé sous l’aspect inverse d’un enracinement dans la tradition européenne qui précède le Christ affirmant alors la continuité contre la rupture, comme l’apôtre Paul annonçait déjà aux Athéniens, avant la Rome de Constantin, la connaissance de ce Dieu inconnu… Hypothèse à discuter, mais qu’Onfray ne discutera pas pour la raison qu’il ne discute rien


Enguerran Quarton. La Piètà de Villeneuve-les-Avignons. 1455. Musée du Louvres


Voilà pour deux exemples, mais nous pourrions prendre chaque argument d’Onfray et, sans le retourner contre lui, le détruire simplement en le problématisant, c’est-à-dire en tentant de penser un sujet selon sa multiplicité et non du point de vue d’un seul angle. Onfray est sympathique sur les plateaux de télé, parce qu’il dit tout de go certaines choses de bon sens sans s’embarrasser des circonlocutions qui quelquefois en relativisant le bon sens abîment le réel, mais l’agora n’est pas un studio ni la philosophie affaire d’opinion, quand bien même on la maquille à grand renfort de phrases performatives. Que reste-t-il alors de son livre ? Quelques belles pages sur le Land Art, deux ou trois considérations malgré tout intéressantes sur les animaux et le beau projet d’une réconciliation de l’homme avec le monde au travers d’une spiritualité cosmique que les grandes religions n’ignorent pas cependant. Rien que pour cela, nous aurions pu faire l’éloge de Cosmos s’il n’était révélateur d’une faillite de la pensée qu’Onfray n’est pas le seul à incarner, et qui pourrit l’intelligence contemporaine en cela qu’elle confond l’athanor nécessaire à la fabrication d’une pensée avec la compilation d’idées, et l’émergence des concepts avec la déclaration d’intention…

mercredi 6 mai 2015

Ce qui frémit dans la jeunesse (suite)


        La jeunesse possède par nature une sorte de puissance anarchique qui peut à tous moments frapper dans les flancs d’une société usée et plus que jamais avilissante. Dans un article intitulé « Ce qui frémit dans la jeunesse », nous avions mis en perspective un réseau de groupes plus ou moins organisés, des formes de résistances hétéroclites et un ensemble d’initiatives proposant des alternatives au système. En dépit d’une très forte disparité, un motif central semblait animer cette « jeunesse en révolte » : le désir de commun et le besoin de communauté. C’est le même ressort que l’on trouve dans un petit livre bien ficelé rédigé par trois initiateurs du mouvement des Veilleurs : Nos limites. Pour une écologie intégrale (édité par Le Centurion pour la modique somme de 3,95 euros  !).
 
On ne trouvera pas dans cet essai d’une centaine de pages une vision profondément originale du monde, mais plutôt une synthèse intelligente de la situation. Contrairement aux anciennes générations de catholiques, les jeunes Veilleurs ont compris qu’il était impossible de s’opposer à certaines réformes dites sociétales sans remettre en cause le système libéral-libertaire qui les soutenait. Ce que Chesterton avait en son temps très bien perçu : « Le capitalisme fait la guerre à la famille pour la même raison qu’il combat les syndicats. S’il existe un lien, un sentiment de fraternité, une discipline familiale ou corporatiste, grâce à quoi les pauvres puissent s’entraider, ces émancipateurs luttent pour relâcher ce lien, ou détruire cette discipline »[1]. Les Veilleurs ne se contentent cependant pas de ressasser le combat contre le mariage pour tous – même s’ils rappellent au passage que les 700 000 pétitions adressées au Conseil économique et social ont fait l’objet d’un rejet non motivé –, ils élargissent le champ de la critique.  

En se référant à Christopher Lasch et à Jean-claude Michéa, ils rappellent que la culture du narcissisme subordonne la dignité de la personne aux désirs du consommateur. Il s’ensuit une guerre de tous contre tous dont l’une des principales composantes est la revendication du maximum de droits. Le sociologue Zygmunt Bauman a bien montré que cette compétition fratricide débouchait sur une modernité liquide, c’est-à-dire une époque dans laquelle les liens sociaux se liquéfient au fur et à mesure que le Marché s’étend à toutes les sphères de l’activité sociale. Tout devient transit, flux et plasticité dans un monde de « fantômes obéissant du devenir » (Ellul) que plus rien n’est en mesure d’agréger. Cet open space mondial est en grande partie l’œuvre d’une génération dont on se demande pourquoi, encore aujourd’hui, l’on renonce à demander des comptes. Les auteurs de Nos limites n’hésitent pas en tous les cas à pointer du doigt certaines responsabilités. « Les voici – écrivent-ils – les “enfants perdus” du libéralisme libertaire dont accoucha mai 68, mélange de cynisme et d’hédonisme, de relativisme et de consumérisme, ces enfants chargés d’assumer les caprices de parents qui ne leur laissent en héritage qu’une dette abyssale et une société déliquescente »[2]. On ne saurait mieux dire…


Les « enfants perdus » de 68 sont également ceux qui remettent à l’honneur tout un ensemble de notions jugées désuètes, voire nauséabondes, par leurs parents gâtés. Là encore, pas de propositions révolutionnaires, mais simplement un peu de bon sens dans une société complètement déboussolée. Le maître-mot de Nos limites pourrait d’ailleurs être celui de « communauté » dont l’ouvrage reprend la très belle définition formulée par Aristote :

« La première union nécessaire est celle de deux êtres qui sont incapables d’exister l’un sans l’autre : c’est le cas pour le mâle et la femelle en vue de la procréation. Ainsi, la communauté constituée par la nature pour la satisfaction des besoins de chaque jour est la famille. D’autre part, la première communauté formée de plusieurs familles en vue de la satisfaction de besoins qui ne sont plus purement quotidiens, c’est le village. Par sa forme la plus naturelle, le village paraît être une extension de la famille : ses membres ont, suivant l’expression de certains auteurs, sucé le même lait, et comprennent enfants et petits-enfants. Enfin, la communauté formée de plusieurs villages est la cité, au plein sens du mot ; elle atteint dès lors, pour ainsi parler, la limite de l’indépendance économique : ainsi, formée au début pour satisfaire les seuls besoins vitaux, elle existe pour permettre de bien vivre. C’est pourquoi toute cité est un fait de nature et l’homme par nature un animal politique »[3].

On se surprend presque à relire les notions élémentaires du politique en constatant combien l’actuel « vivre-ensemble » est une parodie du bien commun. Les Veilleurs rappellent tout simplement, dans le sillage de Simone Weil, que les hommes ont besoin d’enracinement et de fidélité, de normes intelligibles et fermes pour ne pas être balayé par le vent de la modernité. Il faut être capable de se placer à hauteur d’homme, et non plus se vouloir être au-delà de l’humain, pour retrouver le sens des générations et éprouver le besoin naturel de solidarités concrètes. Cette mise au point s’accompagne d’un éloge des frontières en grande partie reprise de l’ouvrage de Régis Debray. Il ne s’agit pas, comme feignent de le croire les thuriféraires du cosmopolitisme, de se barricader au sein d’un territoire strictement délimité, mais de rappeler une nouvelle fois ce que dicte le bon sens (common decency) : la frontière marque moins un obstacle infranchissable qu’un passage transitoire qui filtre les entrées. Elle est comme une métaphore du foyer autour duquel les membres d’une même communauté se retrouvent et se reconnaissent – ce qui renvoie tout simplement à la socialité, au lien social. Et c’est seulement à partir de cette identité première (et non exclusive) que les citoyens d’un territoire sont en mesure d’accueillir les autres, ces étrangers dont la différence vient enrichir la doxa commune. Encore faut-il ne pas se croire au-dessus des autres, comme « émancipés » de sa propre histoire, et se présenter comme les défenseurs de droits de l’homme qui ne sont que le paravent d’un parc humain en voie d’abstraction complète.

Face à ce diagnostic clinique et lucide dont les références montrent qu’il a malheureusement été établi depuis déjà des décennies (Ellul, Anders, Weil, Chesterton, Gramsci, etc.), on restera quelque peu sur sa faim vis-à-vis d’une expression peu originale, « l’écologie intégrale », qui vise à réconcilier la dignité humaine avec le respect de la biodiversité. Certes, il s’agit une nouvelle fois de promouvoir une anthropologie classique qui fait de l’homme un être de nature et de culture. Mais l’on peut s’interroger sur les capacités mobilisatrices d’une formule que chacun peut reprendre à son compte tant elle charrie des lieux communs : humanisme et environnementalisme. Nous ne voulons pas ici jeter le bébé avec l’eau du bain, et saluons bien volontiers un essai revigorant. Mais, quand tout le monde partage le même diagnostic, il serait temps de passer à l’action et d’envisager des stratégies qui visent, sinon à renverser le pouvoir, au moins à mener des attaques ciblées contre le système de la bien-pensance et la gouvernance technocratique. 

Espérons que cette jeunesse, et toutes les autres générations, continuent à aiguiser leurs armes dans les sous-sols culturels de l’Occident. Et que très bientôt, vont se lever d’autres vents, plus rigoureux, plus glacés, plus violents, un « vent d’hiver » aurait dit Michel Caillois. 












[1] Cité dans Gaultier Bès, Marianne Durano, Axel Norgaard Rokvam, Nos limites. Pour une écologie intégrale, Laballery, Le Centurion, 2014, p. 32.
[2] Ibid., p. 31.
[3] Aristote, La Politique, Livre I, 1-2.

dimanche 3 mai 2015

Mieux vaut Qatar que jamais

Avec la signature éclair du contrat égyptien portant sur l’acquisition de 24 avions de combat Rafale, le gouvernement français et l’avionneur Dassault ont poussé un grand soupir de soulagement. L’avion de combat français n’avait connu depuis vingt ans que des échecs à l’export, le dernier en date au Brésil, au terme d’un véritable feuilleton à suspense qui s’était conclu sur une nouvelle rebuffade et l’annonce du choix du suédois Gripen par le gouvernement de Dilma Roussef. Un mois à peine après l’Egypte, l’Inde a annoncé à son tour son intention d’acquérir 36 Rafale, afin de moderniser sa flotte de combat vieillissante et la série en or s’est poursuivie quinze jours plus tard quand le cheikh Tamim Ben Hamad Al-Thani a confirmé son souhait de voir le Qatar acquérir 24 avions de combat Rafale.
Pour le ministère de la défense, le soudain du Rafale à l’étranger après des années de vaches maigres est une bénédiction mais aussi le fruit d’une stratégie diplomatique patiente. Le contrat indien n’est certes pas encore signé et celui avec le Qatar doit être finalisé le 4 mai à Doha mais les trois annonces marquent l’aboutissement d’un très long travail pour enfin placer le fleuron de l’aéronautique française à l’étranger. Cela permet aussi à Dassault de respirer enfin puisque son poulain n’était maintenu en vie artificiellement que par les commandes du ministère de la Défense, dont le grand patron Jean-Yves Le Drian peut se réjouir aujourd’hui d’avoir décroché non seulement les premiers succès à l’export du Rafale mais également une  rallonge de 3,8 milliards d’euros concédé avec peine par Bercy pour boucler son prochain budget, une bonne nouvelle n’arrivant décidément jamais seule.


Le contexte politique et économique a largement contribué à faire tourner la roue dans le bon sens pour la France et pour Dassault, notamment au Moyen-Orient. Le Maréchal Abdel Fatah al-Sissi, nouvel homme fort de l’Egypte, avait grand besoin de s’assurer du soutien diplomatique des occidentaux à sa politique intérieure et à sa croisade contre les Frères Musulmans. Et sur le plan extérieur, l’Egypte apparaît comme le nouveau fer de lance de la guerre contre l’Etat Islamique. L’achat de Rafale à la France, en même temps qu’un contrat nucléaire civil signé avec Moscou, permet à Sissi de diversifier ses alliances et de se distancier très subtilement d’un allié américain qui n’avait pas hésité à engager le dialogue avec les Frères Musulmans et qui négocie aujourd’hui une alliance de circonstance avec l’Iran, ce qui n’est pas pour inspirer confiance aux pays arabes. Des raisons similaires semblent pouvoir expliquer le succès du Rafale au Qatar qui souhaite non seulement pouvoir moderniser rapidement sa flotte de combat dans un contexte très tendu mais également pouvoir continuer à compter sur le soutien fidèle de son allié français. La série pourrait d’ailleurs se poursuivre. « Jamais deux sans trois » avait prophétisé Laurent Fabius après le contrat indien, « jamais trois sans quatre », affirme-t-il aujourd’hui au site L’Usine Nouvelle. Les Emirats Arabes Unis cherchent en effet également à renouveler leur flotte vieillissante de Mirage 2000 et le contexte géopolitique de la région pourrait jouer là encore en faveur de la France.
L’annonce du contrat avec l’Inde (pas encore signé cependant) trouve peut-être une explication plus technologique. Le Dassault Rafale est un avion dit de génération « 4++ », c’est-à dire une génération d’avions de combat qui succède aux F-15, F-16 et F-18 américains (respectivement mis en service en 1976, 78 et 83), aux Mig-29 et Su-27 russes (1983 et 84) et au Mirage 2000 (1983). A ce titre, le Rafale, dont le premier prototype a volé en 1991, se glisse aujourd’hui, après sa longue traversée du désert, dans un interstice technologique favorable. En effet, il faudra attendre encore quelques années avant la véritable arrivée sur le marché des avions de cinquième génération comme le T-50 ou PAK FA (développé par la firme russe Sukhoi pour le marché indien, dont le premier prototype s’est élancé dans les airs en 2009) ou de l’avion chinois Shenyang J-31 (premier vol d’un prototype en 2012). Seul le F-35 Lightning américain, véritable multirôle, contrairement au F-22 dédié uniquement à la supériorité aérienne, a vraiment fait son apparition, mais sur un marché pour le moment limité à l’OTAN (Royaume-Uni, Canada, Pays-Bas, Norvège, Turquie, Italie et Danemark) ou aux alliés historiques des Etats-Unis (Australie, Israël et Japon). 
Le Rafale se trouve donc, dans la catégorie « multirôle », en compétition avec l’Eurofighter Typhoon (premier vol en 1994), le Gripen du suédois Saab (premier vol en 1988), le Su-30 (1989), le Su-35 (première version en 1992, réactualisé en 2008) et avec le F/A-18 Hornet… qui vola lui pour la première fois en 1978. Le Rafale est un avion extrêmement coûteux (suivant les estimations, son prix se situe entre 90 et 100 millions d’euros l’unité) mais bien moins cependant que le F-35 dont le programme de développement est l’un des plus pharaoniques de l’industrie aéronautique américaine, avec un retard de 7 ans et un dépassement de budget astronomique. A l’opposé en termes de coût, le Gripen suédois  coûte peut-être deux fois moins cher que le Rafale, ce qui lui a permis de rafler la mise en Suisse et au Brésil, mais il s’avère aussi bien moins performant, l’avion français bénéficiant des tout derniers développements technologiques, du missile air-air METEOR (premier tir effectué le 28 avril dernier) jusqu’au radar RBE2 AESA capable de poursuivre 40 avions et d'en engager 8 en même temps tout en assurant simultanément la détection de cibles terrestres ou navales.
Cet équipement renforce encore l’aspect multirôle d’un appareil qui avait été capable de tenir en combat aérien la dragée haute aux F-22 américains et à l’Eurofighter Typhoon lors d’exercices internationaux à Doha en 2009. Si le Rafale remporte aujourd’hui en Egypte, en Inde et au Qatar le succès qui lui a été dénié au Brésil et en Suisse, c’est que ces deux pays représentaient peut-être tout simplement une erreur de casting : ils ont très logiquement fait le choix du Gripen, moins performant et moins cher en l’absence d’un voisinage réellement menaçant. Ce n’est en revanche pas le cas des pays du Moyen-Orient, relancés dans une véritable course aux armements, ou de l’Inde voisine de la Chine et du Pakistan, équipés des récents J-10 « Vigorious Dragon » et du JF-17 « Brave Dragon », développés en 1998 et 2003 par la firme chinoise Chengdu. On comprend donc que les trois récents clients qui ont permis à l’industrie aéronautique française de pousser de vigoureux cocoricos aient choisi de mettre le prix pour se remettre rapidement à niveau.


Enfin la baisse de l’euro, tombé à son plus bas niveau en douze ans (1 euro = 1,06 dollar contre 1,40 en mars 2014, son cours est même inférieur au cours d’introduction de 1999) n’a pas seulement pour effet de soulager les dettes des pays européens mais elle favorise également les exportations en rendant plus compétitifs les produits français, surtout quand il s’agit de produits aussi chers qu’un avion de combat. Cette baisse, décidée par la BCE de Mario Draghi qui a inondé de devises les marchés européens depuis mars dernier, est clairement destinée à favoriser les exportations européennes tout en profitant du niveau toujours bas des cours du pétrole. La France s’impose déjà, avec la Grèce ou l’Italie, comme l’un des bénéficiaires de cette politique.
Le succès de Rafale sert donc aujourd’hui de vitrine (de luxe) à cette nouvelle embellie commerciale et profite de la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient et des patients développements technologiques qui en font aujourd’hui (enfin) un avion compétitif. Tout vient à point à qui sait attendre. Les bénéfices dégagés par cette série de super-contrats permettront peut-être à François Hollande de se consoler de devoir rembourser la somme déjà payée par la Russie pour les porte-hélicoptères Mistral. Autant de vents contraires pour l’industrie française  mais en attendant de savoir ce que la France pourra faire des deux navires géants conçus pour un environnement arctique, ils pourront peut-être temporairement servir à héberger la fameuse « structure chargée d'accueillir en charge les jeunes de retour de zones de conflit » (ceux, du moins, ne faisant pas l'objet de poursuites judiciaires) que Manuel Valls souhaite créer d’ici la fin de l’année. On ne pourrait rêver après tout meilleur cadre  pour refroidir les ardeurs djihadistes qu’un porte-hélicoptère construit pour affronter les milieux polaires…


jeudi 30 avril 2015

Surcouf, l'école et les Républicains

Le capitaine d'un bâtiment de la Royale Navy s'adresse à Surcouf : « Vous, Français, vous vous battez pour l'argent. Tandis que nous, Anglais, nous nous battons pour l'honneur ! » Et Surcouf de répliquer : « Chacun se bat pour ce qui lui manque. »
L’anecdote est un classique, qu’elle soit authentique ou totalement inventée, comme c’est sans doute le cas. Elle a tout pour plaire, la justesse de l’aphorisme et la beauté du mot d’esprit qui fait imaginer sans peine le visage de l’officier anglais plus efficacement cinglé par la répartie que par une cravache. Les coups de canons en deviendraient presque inutiles.


« Le roi est nu », lançait dans le conte un petit garçon à l’empereur. L’officier anglais drapé dans sa fausse dignité se retrouve aussi soudainement fichu à poil que le souverain prétentieux par la simple morale contenue dans la fatale réplique : on méprise au fond ce que l’on prétend bruyamment chérir le plus. Le corsaire français, l’argent, et l’officier anglais, l’honneur.  
L’anecdote de Surcouf revient en tête à la lecture de deux faits d’actualité récents : la réforme du collège et la réforme du nom de l’UMP. Quel rapport, me direz-vous, entre un corsaire, une réforme scolaire et le changement de nom de l’UMP ? Avec le premier aucun,  en dehors de l’anecdote qui ouvre cet article. Les deux suivants, en revanche, partagent une commune indifférence à l'égard des valeurs qu’ils prétendent défendre : la démocratisation du savoir pour les réformateurs de l’école et la République pour les nouveaux « Républicains » de l’UMP.
L’avenir de l’école devrait susciter néanmoins un peu plus l’intérêt que le nouveau rite de résurrection sémantique du parti de droite. La journaliste Louise Tourret rappelait en avril 2014 que trente ministres de l’Education Nationale s’étaient succédé à la tête du ministère depuis les débuts de la Ve République. Depuis le passage de Vincent Peillon aux commandes, deux nouveaux candidats ont repris le flambeau jusqu’à Najat Vallaud-Belkacem aujourd’hui.  Ce qui porte le compte à trente-deux, soit une moyenne d’un ministre tous les 18 mois à peu près, chacun tentant de laisser sa marque dans l’histoire mouvementée de l’école, avec plus ou moins de bonheur, de Jean Berthoin (que Louise Touret avait peut-être oublié, ce qui porterait notre compte actuel à 34), chargé par De Gaulle de redessiner le système scolaire du nouveau régime, à la semaine de quatre jours de Xavier Darcos en 2008…Puis la fin de la semaine de quatre jours en 2013 avec Vincent Peillon.
Dans les interstices de ces grandes réorientations se glissent d’innombrables réformes des programmes dont la dernière en date, censée intervenir à la rentrée 2016, a pour ambition de  « rétablir la performance du système éducatif, en assurant la réussite du plus grand nombre et en luttant contre le déterminisme social, et de rendre à l’école sa mission de transmettre et de faire partager les valeurs de la République », rappelle le Ministre Najat Vallaud-Belkacem. La formulation adoptée avoue en elle-même l’objectif cosmétique fixé à la réforme. Pour lutter contre l’Infâme déterminisme, la formule magique est depuis longtemps statistique. « Rétablir la performance », cela veut dire taper sur les doigts des principaux et proviseurs pour obtenir des taux de redoublement présentables, protéger le Saint-Graal idéologique et afficher fièrement un taux de réussite de 87,9% d'admis et un pourcentage de bacheliers dans une génération s'élevant en juin 2014 à 77,3%. « Ce taux n'avait jamais été atteint », annonce fièrement le site officiel du ministère de l’Education nationale.
Le problème est que cette mirifique réussite statistique ne semble rien résoudre des désespérants déterminismes sociaux. Le chômage des jeunes s’établissait en octobre 2014 à 23,8 % tandis que l’Observatoire de la Vie Etudiante observait (puisque c’est son travail) que seul un quart des étudiants du supérieur sont des fils d’ouvriers…tout en sachant que le fait d’être un étudiant ne garantit plus vraiment un emploi. L’Observatoire des Inégalités (avec le nombre d’Observatoires que l’on compte en France on se demande bien comment l’on n’arrive pas à être plus clairvoyant…) souligne peut-être que l’on compte trois fois plus de chômeurs chez les non-diplômés mais une étude de l’APEC fait remarquer que 37 % des Bac+5 se retrouvent au chômage un an après l’obtention de leur diplôme…
Et si le combat contre le déterminisme social est mal engagé, celui en faveur des « valeurs de la République » ne paraît pas gagné non plus : « le nombre global de Français et résidents impliqués dans le djihad est passé de 555 à 1281 entre le 1er janvier 2014 et le 16 janvier dernier, soit un bond de 130% en un an », rapportait le Figaro en janvier, selon un dernier état des lieux des services de renseignement, tandis que France Info évoquait fin décembre 2014 une hausse de 116 %.
Face au tableau social d’une France comptant désormais 3 500 000 chômeurs et à l’engouement des jeunes français, issus ou non de l’immigration, pour la « guerre sainte », les décapitations d’otage, les viols en réunion et autres joyeusetés dignes des chroniques de Froissard, on peine à comprendre la logique suivie par le Conseil supérieur des programmes. Bernard Girard a beau tenter de défendre sur Rue89 que « l’angle de vue adopté par le Conseil supérieur des programmes (CSP) a consisté à retenir un certain nombre de thèmes larges (…) subdivisés en sous-thèmes facultatifs ou obligatoires » et d’expliquer que le christianisme reste d’actualité puisque ses débuts sont toujours enseignés en classe de sixième, on peut légitimement s’étonner de voir que des trois grandes aires de civilisation en Méditerranée au XIIe siècle, ne subsiste en enseignement obligatoire que l’Islam…
En vertu de cette conception des choses, l’enseignement de l’histoire des religions ne se réduirait-il donc qu’à une sorte de saupoudrage concurrentiel dans les programmes ? Même chose d’ailleurs en ce qui concerne le passage en enseignement facultatif des Lumières en classe de quatrième,  « A croire qu’il ne faut pas heurter certaines sensibilités religieuses », se demande le secrétaire général de l’association des professeurs d’Histoire-géographie, Hubert Tison. Il est vrai que dans l’article de Rue89 cité plus haut, l’auteur déplore que Najat Vallaud-Belkacem ait pu admettre dans un récent rétropédalage officiel que « la transmission de notre histoire commune et du récit national » reste un enjeu essentiel. Horreur, malheur, le nationalisme est encore à nos portes.

En laissant de côté les sujets qui fâchent, on pourra simplement se demander en quoi l’intégration de l’enseignement du latin et du grec dans le fourre-tout des « enseignements pratiques interdisciplinaires » (EPI) ou la suppression programmée des Sections Européennes (5800 sections et 200 000 élèves chaque année) va contribuer à renforcer l’enseignement des valeurs de la République et favoriser l’ouverture au monde des élèves du secondaire. Le refrain idéologique est bien connu dans le discours ministériel et une partie du monde enseignant : il s’agit de lutter contre les « enseignements élitistes » et contre les inégalités reproduites sur le plan scolaire et culturel. O  Bourdieu, que de crimes commis en ton nom !, car ce programme de nivellement par le bas démontre depuis quelques décennies qu’il aboutit aux résultats exactement inverses de ce qu’il recherche : l’abaissement constant du niveau d’exigence, la fuite des meilleurs élèves dans le privé et la disparition progressive de la première mission de l’école qui est d’offrir, et parfois d’imposer, aux élèves la possibilité de découvrir une autre culture que la leur, celle que l’on encense aujourd’hui par démagogie au nom d’un égalitarisme parfaitement mensonger.
Pour en revenir au changement de nom de l’UMP, on peut douter que celui-ci défende mieux l’idée républicaine parce qu’il s’appelle « Les Républicains » de la même manière que les bons pédagogues de l’Education nationale ne lutteront pas plus contre le déterminisme social à coups de tablettes numériques pour tous. Pour la petite histoire, racontée paraît-il dans le dernier ouvrage de Roselyne Bachelot, Nicolas Sarkozy revenu émerveillé d’une rencontre avec Barak Obama en 2006 avait exigé « qu’on lui trouve un noir », parce qu’il estimait peut-être que ça faisait plus américain et moderne. De même, pour faire moderne, ceux qui décident de l’avenir de l’école brandissent les enseignements transdisciplinaires à la carte et traquent sans relâche tout ce qui ressemble à l’élitisme honni soi-disant au nom de l’égalité. Surcouf avait bien raison, on clame toujours haut et fort que l’on se bat pour ce qu’au fond on estime le moins. On peut être pirate et parfaitement saisir les principes essentiels de la communication en politique. 



Publié sur Causeur.fr

lundi 27 avril 2015

Suffirait-il d'aller gifler Jean d'Ormesson pour arranger un peu la gueule de la littérature française ?

Le titre est superbe et la question nécessaire. C’est celle qu’adresse Romaric Sangars (aux Editions Pierre-Guillaume de Roux) aux sommités littéraires qui viennent d’accepter en Pléiade Jean d’Ormesson, écrivain mondain qui se range dans la catégorie des auteurs servant à caler les meubles ou à meubler les pince-fesses télévisuels. Voilà donc un petit essai qui prend le soin de réhabiliter l’art de la beigne afin de redonner un peu de dignité à un monde littéraire plus habitué ces dernières années à exalter les mérites de la reptation. 
Mais, dira-t-on, cela ne se fait pas de gifler un vieillard. La dernière fois que cela eut lieu, en 1303, Guillaume de Nogaret prit tout de même soin de s’entourer d’une petite troupe de quelques centaines de cavaliers, avant de laisser Sciarra Colonna envoyer son gantelet de métal dans la face du vieux Boniface VIII.
Cette fois-ci, c’est avec le seul renfort d’une centaine de pages que Romaric Sangars a décidé d’appliquer un vigoureux soufflet littéraire au pape momifié de la littérature en charentaises :

« Ces résolutions partent en fumée aussitôt que le vieillard se nomme Jean d’Ormesson et que s’affiche à son endroit, sur la balance des Lettres Françaises, l’intitulé « Pléiade », révélant par-là à quel point l’instrument est défectueux et comment, dans ce pays qui exalta la justesse de la mesure et inventa d’ailleurs la norme métrique, tout a déraillé dans le plus décomplexé des n’importe-quoi, une circonstance nous octroyant, par conséquent, un parfait blanc-seing pour gifler à larges volées le vieillard de notre choix sans que plus personne, à notre avis, ne puisse se sentir constitué à nous reprocher moralement cet acte. C’est qu’il faut tout de même que les mots conservent un sens minimal, ne serait-ce, en dernier recours, que dans le domaine littéraire. »

Or voici donc que Michel Crépu, directeur de la vénérable Nouvelle Revue Française, a décidé de défendre le corps giflé de Jean d’Ormesson en rappelant à l’auteur de l’insupportable attentat qu’il est désormais en littérature des mots à ne pas prononcer, des jugements interdits et des soufflets que l’on ne peut administrer. 
Avec l’accord de Romaric Sangars, nous reproduisons ici la réponse de l'auteur à l’admonestation de Michel Crépu, que l'on peut retrouver sur son blog à l'adresse suivante: http://www.lanrf.fr/

Aller. Retour.




Mon nom est-il « Légions » ?

Réponse à la NRF, par Romaric Sangars

Cher Michel Crépu,

Alors même que je m’apprête à m’exprimer ici, je réalise qu’il me manque encore de la salive, tant je me suis récemment amusé à cracher sur la vieille radoteuse comtesse. Par conséquent, ce serait mauvais jeu de ma part que de me plaindre quand vous vous essayez à me tourner en dérision. Et puis « angelot gardien », c’est dédaigneux, certes, mais les ailes, il est vrai, me vont à ravir. Néanmoins, j’aurais aimé éclaircir quelques points avec vous d’une chronique où je suis cité et qui demeure pourtant à mes yeux, globalement nébuleuse. D’abord le titre : « Le charme de l’indéfendable ». On croirait l’annonce d’un papier sur Drieu ou Brasillach. Et puis on tombe de très haut sur une chose très plate : l’œuvre de Lord Consensus, Jean d’Ormesson. Ce que suggère malgré tout ce titre hasardeux, c’est que vous considéreriez la pléiadisation de la baudruche comme « indéfendable », seulement, au contraire de moi, par goût du défi, soudain caprice, instinct de contradiction, vous vous seriez mis en tête, seul contre tous, de la défendre. Car « dans les chaumières, c’est la fin du monde », dîtes-vous ; « Dieu Lui-même éternue » ; « les angelots gardiens s’étranglent » ; bref : apocalypse ! Et vous, cher Michel, seul dans cette tourmente vous conservez votre calme, un maintien bien philosophique, un sourire condescendant aux lèvres, et tentez de nous exposer comment, en vérité, les choses sont à la fois moins graves et plus complexes. Bon. Je ne vous demanderai pas de cracher sur l’ahuri relié cuir, mais seulement, cher Michel, sur les verres de vos lunettes. Ensuite, frottez. Chaussez-les à nouveau. Vous y êtes ? Alors ? Mon nom est-il « Légions » ? Parce que je suis tout seul, mon vieux ! Les chaumières s’en foutent, Dieu en a vu d’autres, quant aux « angelots gardiens qui s’étranglent » à l’instar desquels, moi, etc., eh bien… Nada ! Pas le moindre volettement d’une barbe de plume ! Certes, les grands médias ont évoqué une « polémique », mais nous, entre gens vaguement dessillés, nous savons que les journalistes, en général, se contentent, pour décrire le réel, d’actualiser des clichés. Nous ne nous fions pas aux clichés et nous essayons, le moins maladroitement possible, de décrire avec probité ce qui a lieu. Et ce qui a lieu, c’est qu’au contraire d’il y a trente ans, lors du projet avorté de pléiadisation de Bazin, ce mois-ci, hormis mon modeste ouvrage au titre tellement sympathique : personne ne moufte ! Et vos métaphores et vos hyperboles ne sont que bruit et fumée, n’environnant jamais qu’un seul exemple concret que j’ai le plaisir d’incarner sans réclamer pour autant qu’on m’orchestre un tel « sons et lumières » ! Voici donc, quant aux circonstances…
            Maintenant, venons-en tout de même aux arguments. Toutes ces contorsions me laissent perplexe, à vrai dire : à ce stade, ce n’est plus la NRF mais le Crazy Horse ! Vous semblez dire, cher Michel : « La critique ? Bah… Il n’est pas né celui qui saura vraiment distinguer une grande œuvre d’une médiocre ! Ne nous avançons pas trop… » Mais enfin, Michel ! Pour justifier l’injustifiable, vous allez jusqu’à délégitimer votre propre honorable fonction ! Vous êtes tout de même dans le fauteuil de Paulhan, et nous préférons tous deux que ce soit vous qui y soyez plutôt que Foenkinos ou Yann Moix ! Et voilà que le directeur de la NRF lui-même, nous expose que juger un livre, c’est s’aventurer un peu loin ! Merde ! Mais à ce compte-là, faites un numéro spécial sur Booba, hein ? Qui sait ? Peut-être bien que son sabir de dégénéré vaudra du Racine dans deux, trois siècles ? Quel est cet usage complètement déplacé des « préceptes évangéliques » ? C’est que je ne plaisante pas non plus avec ces matières, moi, cher Michel ! C’est mon élément : je plane en pleine métaphysique (et puis il faut bien que mes ailes servent à quelque chose !) Or, donc, s’il est des inversions possibles lorsqu’on passe du mondain à l’ultra-mondain, parce que seul Dieu sonde les reins et les cœurs, et que notre monde est régi par les apparences – en revanche, un acte, et une œuvre est un acte, ça n’a pas de revers caché ! S’il est en effet difficile d’en estimer la portée dans les siècles, il est en revanche tout à fait possible de la juger pour ce qu’elle est. Or la question n’est pas de savoir si Jean d’Ô est un excellent écrivain qui marquera ou non l’Histoire littéraire, Jean d’Ô est nul. Nul mais survendu. C’est que vous appelez sans doute être « à la fois dernier et premier » (quel joli entrechat !), jugement d’autant plus étonnant de votre part qu’il est posé deux lignes après que vous eûtes pourtant prétendu périlleux ce genre de jugement (ne vous brisez pas les côtes !) Mais le salto arrière que vous nous faîtes ensuite pour mettre en relief une phrase de Jean d’Ô face au visage de Le Pen, il y a trente ans, laquelle, de très loin, certes, et selon son ordre, il est vrai mineur, mais quand même, lui donnerait un petit air, en effet très vague, mais enfin, de courageuse vigie antifasciste, ce qui, évidemment, n’a, dans tous les cas, aucun rapport avec le sujet puisque les critères en question n’ont rien à voir – lesquels peuvent justifier Céline ou Drieu en Pléiade -, et donc… Non, cher Michel, non… Désolé, vous allez inutilement vous décoller une vertèbre : ça ne compte pas ! Rasseyez vous ! Sur ce bon vieux fauteuil où lire de méchants polars… Que vous désignez comme une parabole de Jean d’Ormesson, désormais… « Un gros gentil fauteuil… Jean d’Ô… Puis il pleut dehors… Pas de moules aujourd’hui… Alors ? L’est pas sympathique ce fauteuil-Jean d’Ô ? Tout ringard, mou, tiède et usé qu’il soit, on s’y sent pas bien ? Non ? C’est un peu comme Notre-Dame-de-Paris ou Versailles ? À sa manière ? Si, si… Il y a un lien quelque part, promis ! » On ne sait plus où sont vos jambes et vos bras, ni combien de temps vos tendons supporteront semblable élasticité, relâchez-vous donc, cher Michel ! C’est bon !
Ce n’est pas grave. Allez… Tout ce cirque ! Cette voltige impossible ! C’est bon ! Vous avez témoigné de votre bonne volonté. Le patron doit être satisfait. C’est lui qui a fait cet absurde choix éditorial (enfin absurde du point de vue de l’esprit, non selon la matière), et vous, en dépit de votre goût et de votre conscience, vous voilà à vous auto-écarteler pour donner des gages… Au point qu’on ne comprend plus rien de ce que vous dîtes. Vous valez bien mieux que de pareilles acrobaties, cher Michel. Tout ça parce que vous non plus, décidément, vous ne plaisantez pas avec les hiérarchies.  Simplement, nous ne sommes pas soumis aux mêmes.
Avec mes salutations cordiales,

R.S.



Note des idiots: nous avons le triste devoir de malheureusement préciser que la NRF s'est déjà presque acquittée d'un numéro spécial sur Booba. Il s'agissait d'un éloge littéraire dans lequel, en 2003, Thomas Ravier comparait le rappeur à Antonin Artaud. Cent après Agnani, cela aussi aurait mérité une bonne beigne, avec gantelet de métal à l'appui si possible.