lundi 25 juillet 2016

Ciné-vérité, ciné-liberté



Paris, 1966. Roberto Rossellini, comme à l'accoutumée, se met en chasse d'un visage inconnu susceptible d'incarner le jeune Louis XIV, sorti de la gangue d'enfance, des girons maternel et cardinalice. Il cherche un homme massif pour incarner ce roi dont la ferveur révisionniste longtemps imposa une bien trompeuse image, un acteur petit pour figurer Louis le Grand. Le Roi danseur se devait, sinon de ressembler à Noureev, du moins de paraître élégant, majestueux, tautologie l'exige, sous sa lourde perruque et ses rubans. Rossellini ne mange pas de ce pain-là. Le pain des songes, trop peu pour ce bourgeois dilettante, devenu cinéaste l'année 1942 par la voie royale du documentaire de guerre, avant d'établir en 1945, avec Rome ville ouverte, l'acte de naissance du néo-réalisme. Close sa trilogie de guerre, Rossellini a déjà donné au monde trois grands films , ouvert la voie au genre que Vittorio De Sica portera à son acmé avec son délectable autant qu'insupportable – au sens littéral – Voleur de bicyclette. Insupportable, comme m'avaient paru, enfant, tous les films de Charlot. Par l'efficace de Chaplin et de Sica, ni l'abandon des juifs d'Europe par les nations ni l'idée de la déportation de l'adolescente Anne Franck ne m'avaient étonnée et je n'en fus, horresco referens, pas plus blessée que je ne l'avais été par la solitude du vagabond sur la grand'route des hommes, après qu'une jeune aveugle ou un enfant lui ont été arrachés. Il m'avait suffi d'aller au cinéma pour découvrir le dur cœur des hommes, ivres jusqu'à satiété du lait d'indifférence.


Rossellini choisit Jean-Marie Patte, jeune metteur en scène « d'avant-garde », découvert l'année précédente par Jean Gruault, qui fut longtemps le scénariste attitré de Truffaut, travailla avec Godard, Rivette, les autres... Toute une époque achevée avec sa mort en juillet dernier, à l'hôpital Tenon. « Avant-garde » : nom stupide que la critique se plaît à donner à qui prétend à moins d'artifice, plus de justesse que ses prédécesseurs, avant d'admettre l'invalidité de la chose. Ce terme, emprunté au vocabulaire militaire, s'affirme coupure épistémique à opposer aux prétendus « vieux cons » du jour ou aux jeunes talents naissants, rivaux potentiels, tous désignés comme hérésiarques du Progrès. Barthes, en sa sagesse extrême, notait que l'avant-garde avait vocation de devenir toujours l'arrière-garde d'une nouvelle brigade, tout artiste véritable ayant pour vocation de devenir quelque jour, anthume ou posthume, un classique. Il n'existe que deux sortes d'artistes : ceux qui de pratiquer ont nécessité selon la leçon de Rilke à Franz Kappus prétendant au noble titre de jeune poète, et les tocards, qui font profession de l'être pour s'avancer sur la scène du monde sous le déguisement d'anticonformiste, de bohème et d'homme libre. Jean Gruault a découvert le jeune Patte au Théâtre de Poche. Il y donnait Les Quatre, pièce d'un inconnu, Mavromatis :

« Dans une cacophonie de flûte grinçante, la scène plongée dans l'obscurité, on entendait de temps à autre les comédiens suspendus dans le vide échanger des propos dont le sens n'était pas très clair. Forcément dans cette nuit noire...
Comme pour ajouter au désordre systématiquement recherché, les spectateurs qui tâtonnaient vers leurs sièges se trouvaient soudain au milieu de la scène brusquement assaillis par des projecteurs agressifs. Le scandale fut gigantesque. Quand cessaient les hurlements, c'était pour laisser le chant libre aux sifflets...  »

Au théâtre de la Vieille Grille, l'année suivante, le même jeune impatient, un pléonasme, donnait à entendre le sous-texte de Marivaux. Des jeunes filles nues sous leurs imperméables transparents affrontaient de jeunes mâles en bleu de jean...


Rossellini tient son acteur, son personnage. D'abord la ressemblance physique – indice de vérité, part due au documentaire – ne saurait être plus parfaite. Rossellini y tient tellement que pour interpréter Pascal et Socrate, respectivement en 1979 et en 1969, il choisira des non professionnels, faute d'avoir pu mettre la main sur des visages conformes aux portraits qu'il contemple, inlassable, avant de crier moteur. Rossellini ne filme pas de biopic, le geste biographique l'excède. Il sait qu'il n'est de biographie que de la vie improductive et prétend donner à saisir en une heure trente l'âme d'un personnage, le projet d'une vie : ici le lien Louis XIV-Hitler, la résistible ascension de Louis XIV, comme Brecht mit en tableaux La résistible ascension d'Arturo Ui. À un de mes amis résolument antibrechtien pour de vulgaires raisons partisanes, je voudrais rappeler qu'en dépit des méchantes mises en scène qui parfois en découlent, la question de la distanciation à elle seule légitime une vie d'artiste. À quoi bon demeurer enfermé au lieu que l'on ne vive si toute grâce du don consiste à autre chose qu'à découvrir, entretenir et suivre le raccourci offert par l’œuvre entre le savoir et sa cible ? Le professeur peine, ennuie, qui place l'échec au centre de sa pédagogie. « Une vie entière ne suffira pas à embrasser l'objet d'étude », prend-il soin d'affirmer au limen de son cours quand l'oeuvre, à l'instar de l'amour, permet, en un très bref espace de temps, une connaissance partielle et totale. En restreignant son sujet, l'instant de la prise de pouvoir, l'instant où Louis devient tyran, met la France sous scellées et hypothèque son avenir, Rossellini parvient, sinon à anéantir la doxa du Grand Siècle, les sottises de Voltaire et tous les mensonges des hagiographes du Grand Roi, du moins à l'ébranler durablement. Surtout, il réussit à mettre en joie la lectrice du Port-Royal de Sainte-Beuve et de Montherlant ; celle de la Marquise de Sévigné, de Saint-Simon, de La Fontaine, de l'admirable Fouquet de Morand, de la Bible, traduite par Monsieur de Sacy, de Racine ajustant le légendaire biblique aux vœux de Madame de Maintenon et donnant à représenter la jeune Esther et la vieille Athalie aux demoiselles de Saint Cyr. Bref, la claviste, dévote janséniste d'esprit et ennemie de longue date déclarée de ce méchant monarque, représenté pour la première fois peut-être par Rossellini en totale conformité avec la vérité des textes et des documents du temps, jubile ! Ce prodige, Rossellini l'atteint par la seule efficace de la distanciation. Il convient de demeurer froid pour prouver sa raison, d'accumuler minutieusement les preuves de ce que l'on avance.

Avec Patte, Rossellini tient son interprète. Il n'existait pas sur la place de Paris et de Navarre de meilleur courtier que ce metteur en scène tyrannique, tout en un auteur-chorégraphe et dramaturge de la race commune en sa jeunesse de ceux qui prétendent faire entendre le texte, comme il a été composé, non pour plaire mais pour instruire, non pour charmer mais pour élever, non pour établir un état des lieux mais pour contribuer sinon au changement du monde du moins à sa critique. Dénuder les corps en parlant le marivaux permettrait, selon lui, d'arracher leur masque aux mots et d'en dire le sens obtus. Le discours amoureux est discours de conquête et jeu de l'amour toujours, jeu de guerre, contre lequel les soldats n'ont que les mots comme unique armure, comme seule tactique la rhétorique, et usent du mensonge, de l'omission, des points de suspension, des rires, des soupirs, des pleurs et du langage des corps comme les guerriers appliqués, de stratégie.


Les grincheux trouveront à redire, estimeront, c'est là leur fonction, que c'est un peu surjouer l'évidence et le genre que de faire redonder l'admirable discours. Ils estimeront criminel de n'accorder pas confiance à si parfait langage, iront même jusqu'à trouver le procédé grossier, parleront d'arrivisme. Il en va hélas du trop honnête serviteur du théâtre comme du « parfait dissimulateur » selon Tesauro  : « On en entendit jamais parler. » Patte donc, sous ses allures de bon vivant jovial, est un maître de guerre, un directeur d'acteurs fascinant. Rossellini offre au jeune ambitieux timide l'occasion de rendre vie au dernier et jusques à aujourd'hui unique maître absolu que la France ait subi. Sous ce titre éloquent, La Prise du pouvoir par Louis XIV, scénario de Philippe Erlanger, diplomate, historien et hagiographe du Grand Siècle, Rossellini s'apprête à dénuder l'implacable mécanique, les conditions de possibilité d'un mensonge si déconcertant qu'en dépit des témoignages des plus vertueuses et plus admirables plumes du Siècle la France n'est pas revenue, trop heureuse de demeurer pour l'éternité, à sa grandeur ancienne attachée comme un bernard l'hermite à sa coquille. Du sujet du Grand Siècle comme sujet aliéné. Messieurs, le Roi ! Le voici, conforme au modèle, sanguin, mal dégrossi, mais aussi envoûtant, un mage qui d'un mot, « le Roi le veut », transforme la nature des choses, dérange l'ordre du monde. Son Louis XIV tiendra plus du garçon boucher que de l'archange du mal – Caligula interprété par Gérard Philipe ! Voix atone, bravant de son dur regard la masse courtisane, il va, seul maître à bord, ordonnant et décidant comme metteur en scène en son « Jardin ».


Patte, sous ses allures de garçon de ferme, fut une sorte de gourou, qui de 1961 à aujourd'hui régna sur la scène d'avant-garde, adulé unanimement par ses confrères, la critique et ses acteurs. À en croire ses thuriféraires, il aurait été le seul à servir le théâtre avec un tel désintéressement et une telle honnêteté ! L'habile parle peu et se livre encore moins. Hermétique, il se plaît à plonger ses acteurs dans le noir pour laisser advenir l'expérience du verbe. Aux vives lumières du music-hall, Patte préférera toujours l'éclat des cierges et aux fards des comédiennes la myrrhe et l'encens du Grand Prêtre. Du plateau comme demeure de l'être, Patte s'inscrit dans le vaste courant post-heideggerien qui, admirable revanche, a secoué la France de l'après-guerre, des sommets de l'Université aux ruelles des revues d'avant-garde. Cérémonies secrètes. Ses spectacles tiendront de l'expérience. Il convient de dé-théâtraliser le théâtre pour le rendre à son origine, religieuse, il va sans dire. Participant à ces offices ou messes du langage, chacun se voit convié à frissonner, comme s'il assistait à une descente de croix, une mise au tombeau, à moins qu'il ne fût invité à une prise de voile. Rien ne manque à la communion. Dame Psychanalyse participe aussi du sacré banquet même si les jeunes filles nues sous leurs voiles de plastique ont cédé la place à la galerie de ses propres ancêtres pour dire l'histoire d'Oedipe. Vieille lune que cette union du théâtre et de la religion. L'avant-garde parie, éternel recommencement, sur l'amnésie pour imposer sa marque et prétend à chaque génération s'opposer à Qohelet, établir quelque chose de nouveau sous le soleil. Sa compagnie porta le doux nom de « Jardin », qui sans doute fait signe au paradis perdu, au jardin d'Épicure, à l'Arcadie heureuse : aux happy few. Le théâtre, longtemps condamné également par juifs et chrétiens, appartient de plein droit et de toute éternité au monde de la chute et pas qu'un peu...


La Prise du pouvoir par Louis XIV ne serait pas ce film singulier, unique à la vérité, sans sa forte et inquiétante présence. De l'éclat de ses yeux bleus délavés, de sa ferme douceur, de l'apathie de son visage et de la molle dureté de sa diction atone, Jean-Marie Patte brûle la pellicule comme d'autres, les planches. Nul ne saurait oublier sa formidable prestation et sa contribution essentielle à la réussite de cet ovni télévisuel, reparu en salle au printemps dernier. Vertige de l'oxymore. L'acteur et le personnage déconcertent le spectateur, comme Louis dupa son monde. Enfance d'un chef, aube d'un règne, c'est bien un inconnu qui surgit, pâle fantôme oublié de nos livres d'histoire. Pas le chlorotique  Louis XIII, jouet successif de ses ministres ou le « bon roi Henri » de l'imagerie, père poule au pot, offrant son dos à ses bambins dans un Palais soudain mué en un vaste terrain de jeu, ce fier cavalier, qui par un clair matin d'avril 1652, osa le mot apocryphe qui sauva un pays du chaos, avant d'être lâchement assassiné par un fanatique ; pas davantage le vertueux Louis XI, ses fillettes et sa sagesse politique, mais un modèle inédit, d'Italie venu, une créature livresque et monstrueuse : le premier tyran moderne, pur Golem de Mazarin, fils de Machiavel. Tout en lui se doit de duper l'adversaire, de réduire le vassal. Le moyen de se méfier d'un roitelet, de craindre un corps trop nourri, hormones encore flottantes au crépuscule de l'adolescence ? C'est ce corps que le jeune maître de la dissimulation, Louis Dieudonné, couvrira de rubans et de dentelles, comme pour masquer la mâle volonté, l'angle de la décision et la géométrie du projet. Un des plus beaux moments du film reste celui où Louis paraît, accablé de passementeries, qui lui vont comme tablier à une vache, et se voit sur le champ imité par une cour entière. Terrible monôme de masques et de bergamasques, réduit à une vulgaire affaire de mode, qu'entraîne le royal diktat. Filmée par Rossellini, la futile cohorte se fait parade funèbre d'un pays livré entier à la soumission et bientôt au tombeau. Qui se défierait d'un visage poupin aux contours mal définis, de cette molle bouche, exigeant la surveillance, l'arrestation du Surintendant Fouquet, bientôt son bannissement ? Qui songerait ne plus revoir Fouquet ? Madame de Sévigné, peut-être, à qui le Roi fit rendre, galant homme, les lettres du Surintendant ? Fouquet au secret, s'éloignent, cortège d'ombres, les figures de Watteau, cette foule d'indécis, de jeunes cavaliers ignorant s'ils partent ou arrivent à Cythère, le pastel et la nuance, le mélange des classes sociales même, Monsieur de Condé prêtant la main aux pays de l'Ormée, la Fronde des Princes unis aux Jacques de Guyenne, le baroque et le subtil babil des Précieuses, qui toutes du combat furent des héroïnes. L'époque contemporaine déjà gît, entière en germe, dans cette tyrannie : mercantilisme, société du Spectacle, dictature de la Mode, jusqu'au costume noir-colbert, remplaçant les éphémères fanfreluches de Louis, uniquement destinées à humilier et à déviriliser les petits marquis.


Le Mazare, ennemi juré du cardinal de Retz et des frondeurs, meurt, que Louis avait tenu, vivant, comme son seul ami, l'unique rempart de son trône. Le détesté meurt, léguant sa formidable fortune au jeune Roi qui la refuse, prétendant ne la tenir que de Dieu et de la France. Dès les premiers plans, le ton est donné, la mécanique tragique à l'œuvre, l'hubris aux commandes d'une âme, d'un règne, d'un pays, qui demain se verra dévasté. Âmes soumises, toutes forces à l'avance neutralisées, le mot de liberté, banni de longtemps, peut-être pour jamais du royaume de France. Sous le regard d'un Italien, la France se dénude, servile et se plaisant à l'être, vite domptée et prompte à brader ses vieux attachements. Terrible épreuve que ce spectacle à qui connaît la suite, la guerre perpétuelle en Europe, la famine, les persécutions religieuses, particulièrement le martyre des Solitaires de Port-Royal, la traque des intellectuels d'exception, que furent les Messieurs de Port-Royal, grammairiens, pédagogues, dialecticiens, géomètres et théologiens, « cette république de saints ermites » qui loin de la cour, au Désert, réfléchissaient à La Connaissance de soi-même comme aux Moyens de conserver la paix entre les hommes . Souvent on réduit l'ultime épopée intellectuelle française à une simple lutte contre les Jésuites, mais ce fut bien d'avantage : la mise au pas d'un pays qui n'en reviendrait pas, l'aube non du déclin mais de la tragédie française dont le dernier acte se joua à Vichy-sur-Allier. Avec Louis XIV, s'imposait la foi du charbonnier, celle-là même que notre siècle reproche, non sans quelques raisons à l'islam, et ses habituels dommages collatéraux : le fanatisme, l'injustice et bientôt le crime. Montherlant a immortalisé l'épopée. Nul ne saurait mieux dire. Curieux objet que ce film écrit par un historien que réjouit la reprise en main, filmé par Rossellini et joué par un homme tel que Patte. Par la grâce de son interprétation, ni la profanation à venir du cimetière de Port-Royal et les corps des blanches bénédictines livrés aux chiens errants, ni la révocation de l'édit de Nantes et les dragonnades, suivi du rude Désert cévenol n'étonnent. Il y a du despotisme noir dans cette prise de pouvoir, un impur mélange d'enfant gâté soudain touché par le malheur – prisonnier à douze ans au Palais Royal après que le peuple fut entré dans sa chambre y violer jusques à son sommeil – qui signe la structure tyrannique. C'est là que le malheureux honnête homme du Grand Siècle prend, sous la caméra de Rossellini, des allures d'homo sovieticus sous la plume de Svetlana Alexievitch. Il faut, à l'instar d'Erlanger, croire les frondeurs inconscients des périls et ennemis du Royaume pour préférer le happy-end louis quatorzien à l'alternative de la monarchie parlementaire. À moi dont le cœur a toujours – la faute au génie du cardinal de Retz, à l'intrépidité de la Grande Mademoiselle, à l'audace et au profil d'aigle du Grand Condé – battu pour la Fronde, ses images d'Epinal et ses singulières épochés, celle de l'Ormée bien entendu, le film de Rossellini a causé grande joie. Je crois que sans se tromper, l'honnête homme devra bien quelque jour se résoudre à admettre qu'à lui seul ce règne démentiel contint tous les malheurs futurs de la France et que la nostalgie de la grandeur passée d'une nation souvent convainc les hommes de se soumettre. Soumis au Roi, en souvenir de feu le royaume de France ; à Hitler, en réprimande du honteux traité de Versailles ; à Poutine aujourd'hui, au nom du juste combat contre l'EI.... de tant de soumissions, les peuples sortent avilis pour longtemps, sans doute, âmes abîmées, pour jamais.

En sortant du ciné, distanciation l'y contraint, le spectateur se sent l'envie de marcher sur l'Élysée et de sortir de céans un autre patenôtre, aussi dodu et mauvais enfant que Louis. Arrivé place de la Sorbonne, dégrisé, il se souvient comme Louis XIV avait détruit les archives de la Fronde, et que pourtant de la Fronde, il sait tout ou presque. Ses pas le pressent vers sa bibliothèque, à l'abri des abus du pouvoir, il court relire Les Mémoires du cardinal de Retz, l'anacoluthe chère à Barthes des orangers de Majorque... Foin de la Princesse de Clèves et de la littérature, elle aussi, rudement mise au pas, il relira les trois mille pages d’Honoré d'Urfé et retournera au cinéma voir une nouvelle fois le dernier Rohmer les Amours d'Astrée et de Céladon ; ouvrira Pascal et à n'importe quelle page réchauffera son cœur blessé. Il reverra le Pascal de Rossellini... En un mot, il demandera à l'art le supplément de vérité et d'exactitude que le politique lui arrache chaque jour. Il relira Debord, chantre de la Conjuration de Fiesque, et se plaira à rendre grâce à la laideur du monde d'avoir donné naissance à la chose littéraire, sourira songeant au bon usage de la censure sur l'art d'écrire. Il fermera les yeux, oubliera jusqu'à Jean-Marie Patte, Rossellini, Henri Heine et Léo Strauss , pour ne revoir que le clair visage de la Mère Angélique, magnifié par Philippe de Champaigne, et au Désert se réjouira de résider, loin de la Cour et de la gloire du monde.

 S. V.




jeudi 21 juillet 2016

Dictionnaire idiotique (3) - Vu de droite

La politique, c'est compliqué. Pour retrouver plus facilement ses repères en ces temps troubles où les lignes bougent trop vite, voici une petite variante vue de droite du dictionnaire idiotique

- Crimes de guerres américains : vrais

- Crimes de guerres israéliens : vrais

- Crimes nazis : imaginaires ou exagérés en grande partie et puis les américains aussi ont commis des crimes…

- Crimes de guerres Russes : Imaginaires ou exagérés, le cas échéant ils montrent que Poutine est un vrai bonhomme pas un pédé d’occidental.



- Attentats islamistes en France ou aux USA : False Flag

- Attentats islamistes en Russie : preuve que Poutine figure en première ligne de la lutte contre le terrorisme

- Tchétchénie : Faut pas déconner avec les russes, ce sont de vrais bonhommes, pas des décadents comme les occidentaux

- Irak : Bush est un gros débile inculte convaincu de jouer dans un Western qui fait monter l'Islam radical et les attentats sous faux drapeau, un pion au service des Saoudiens, eux-mêmes au service des juifs qui servent les jésuites, bras armé d’Hydrobaleinos !


- Iran : Bien

- Chiisme : Bien

- Sunnisme : Mal, sauf les soufis

- Occident : Décadent

- Orient : Décadent, mais à cause de l’Occident

- Islam : rien à voir avec ce qu’on dit, le soufisme c’est super, et puis l’Islam littéraliste c’est pas le vrai Islam



- Gauchiste qui défend l’Islam en refusant les amalgames : traître vendu aux américains, idiot utile du grand remplacement.

- Intellectuel qui soutient l’OTAN : traître vendu aux américains.

- Intellectuel qui soutient Poutine : Patriote français.



- Ukraine : Russie

- Cisjordanie : Infâme occupation coloniale !

- Colonisation française : Infâme occupation coloniale !

- Pays frontaliers de la Russie : Russie

- Raï : musique culturellement enracinée

- Rock : Propagande de décervelage américain


- Poutine: recette québécoise pour les obèses qui sont pas des petites choutes vegan ou des précieuses gastronomes. Un plat d'homme pour les vrais gros gorets qui s'en foutent de tout et veulent s'enfiler des assiettes de patates qui baignent dans la mayo et la sauce brune comme un tankiste russe dans la vodka. De l'assiette de bonhomme, avec plus de lardons que de têtes nucléaires dans l'arsenal de Vladimir, pas une salade de babtou fragile qui surveille sa ligne. Un plat couillu de fils de chasseur qui fait des concours avec ses potes pour faire péter son taux de cholestérol et d'alcoolémie et qui rentre bourré en rotant son fromage fondu sur le pare-brise, à contre-sens, tous phares éteints, la nuit sur une route de campagne avec un cadavre d'ours à l'arrière du pick-up et un pack de Bud tièdes sur le siège passager.

- Hamburger: Malbouffe !



Une anomalie s'est glissée dans cette liste. Sauras-tu la retrouver, ami lecteur ?

samedi 16 juillet 2016

Macabre routine



C’est la même macabre routine qui recommence. La discussion soudain interrompue et la petite musique de l’existence désaccordée par l’annonce. Les rires qui se figent, les visages incrédules. L’angoisse s’invite à nouveau partout. On s’inquiète de ceux qu’on aime et qui ne sont pas là. On ressent au plus profond de soi la colère et l’impuissance, désormais familière, l’horreur vécue par les victimes. Combien sont-elles ? 60 ? 70 ? Plus de 80 ? Qui a fait cela ? Que s’est-il passé ? Un camion fou responsable de tous ces morts ? Comment ? Qui au volant ? Encore un soldat « autoradicalisé » de l’islam…Viennent encore beaucoup de questions sans réponses et de théories inutiles, déjà relayées dans les heures qui suivent par l’accélérateur de particules et le grand mélangeur d’opinions des réseaux sociaux.
On ne voudrait pas, dès le lendemain, consulter les fils d’actualités, regarder les vidéos, les images ou lire les statuts d’untel ou untel pour découvrir les discours va-t’en-guerre aussi ridicules que les inutiles et répétitifs appels à la fraternité ou les larmoyantes confessions des pèlerins de la paix de l’ère numérique. L’un veut déjà prendre les armes. On le devine derrière son écran, se « mettant en position » comme le Crevel de Balzac qui fait l’avantageux en imitant Napoléon. L’autre appelle à l’amour, à l’amour et encore à l’amour, comme si ce mot pouvait avoir le moindre sens ailleurs que dans l’espace ténu qui sépare la bouche qui chuchote de l’oreille de l’être aimé, de celui ou celle pour qui l’on tremble soudain à nouveau. 

On ne voudrait pas non plus assister à cet instant terrible où la télévision publique française déraille et furète parmi les corps ensanglantés et les cris, à la recherche d’un témoin à interviewer à côté d’un cadavre. On ne voudrait pas non plus être tombé sur ce communiqué dans lequel le « Collectif Contre l’Islamophobie en France » concède sept petites lignes à la compassion et aux condoléances adressées aux familles des victimes avant d’en revenir à ce qui préoccupe bien plus le CCIF, c’est-à-dire la préservation des intérêts communautaires et l’appel au flicage, du moins celui qui va dans le bon sens. L’officine énonce après l'attentat « trois points d’action prioritaires » : 1) « Renforcer les dispositifs de protection des lieux de culte, notamment dans la région de Nice ». On trouverait que la suggestion est aussi incongrue qu’inutile si les deux recommandations qui suivent ne venaient pas l’éclairer un peu plus. 2) « Accentuer la surveillance de mouvements racistes et identitaires qui multiplient les appels à la haine et incitent explicitement à des représailles à l’encontre de nos concitoyens musulmans. » 3) « Ré-évaluer la politique anti-terroriste, sur la base des rapports rendus récemment et comprendre que les dérives de l’Etat d’Urgence ou le ciblage abusif des musulmans amoindrissent la capacité de nos services de renseignement et, en définitive, ne garantissent pas notre sécurité. » Voilà. Le communiqué en question a été publié quelques heures après un attentat atroce qui a coûté la vie à au moins 84 personnes et en a mutilé ou gravement blessé Dieu sait combien d’autres. Alors que le sang n’a pas encore séché sur la Promenade des Anglais, le CCIF fait les gros yeux, lève un sourcil menaçant et prévient : attention, attention bonnes gens, que le massacre de 84 victimes innocentes ne risque pas de donner lieu à d’insupportables amalgames et à d’intolérables discriminations.
Oh bien sûr, il serait peut-être trop attendre du CCIF qu’il se comporte autrement que comme une association clientéliste et ne fasse pas étalage d’un opportunisme bien cynique à l’occasion d’une nouvelle tragédie. Mais quand les auteurs du communiqué, après avoir si manifestement pris prétexte du carnage pour jouer les épiciers du désastre, se permettent en plus d’appeler enfin « à la responsabilité des commentateurs politiques et médiatiques, afin de rassembler nos concitoyens plutôt que de les diviser », on ne peut s’empêcher d’avoir un peu la nausée.
Le CCIF n’est pas seul à vouloir se servir sordidement du massacre et à substituer avec autant de subtilité la défense de ses propres intérêts à la douleur des victimes. Sur les réseaux sociaux se sont multipliés, de l'extrême-gauche à l'extrême-droite, les annonces ronflantes et déclarations fracassantes des infatigables militants dénonçant l’inefficacité de l’état d’urgence et soulignant l’injustice de leur propre sort, pauvres opposants constamment réprimés par le totalitarisme qui vient. Pendant la tuerie les affaires continuent et la valse des egos se poursuit de plus belle...L’Etat Islamique qui est sans nul doute derrière l’attentat de Nice aura encore une fois pu montrer de manière connexe, en semant la mort et la désolation, à quel point notre société n’est plus qu’un assemblage hétéroclite de communautarisme prédateur et de narcissismes déboussolés. Une fois de plus, on aura vu après le drame de Nice qu’il convient de ne pas nommer et accabler les tueurs mais que l’on peut mépriser la souffrance des victimes. Epargnons nos ennemis et accablons nos morts, après tout, la récente commémoration du centenaire de Verdun n’a-t-elle pas une fois de plus démontré quel grand cas nous faisons désormais de ceux qui ont été frappés ou ont versé leur sang au nom de la France ? 

Tout n’est pas perdu cependant car le pays ne se résume pas encore uniquement à ces étranges bassesses. Laissons s’abîmer dans l’oubli le communiqué du CCIF, oublions l’affligeant reportage pour lequel la direction de France 2 a déjà, penaude, présenté ses excuses, laissons-là les statuts, les fils d’actualité et les réseaux sociaux, rendons hommage aux morts et souhaitons que les responsables paient un jour pour leurs crimes. Le gouvernement répète, et à raison, que nous sommes en guerre, sans oser nommer ceux qui, derrière l’Etat Islamique, derrière les terroristes « autoradicalisés » en France, derrière le salafisme de maison de quartier, tirent les ficelles et font tourner les rouages de la terreur à coups de pétrodollars : l’Arabie Saoudite plus que tout autre, le Qatar et la Turquie, où l'on subit encore les conséquences du jeu trouble de Recep  Tayyip Erdogan. Il ne nous appartient pas cependant, pauvres citoyens et chair à canon du terrorisme islamiste, de jouer à notre modeste niveau, les justiciers des relations internationales. A notre pauvre niveau de Français lambda, il ne nous appartient que de conserver une pensée pour ceux qui sont morts, d’aimer et de protéger ceux qui nous sont proches et de nous habituer à apprivoiser ce que nous n’avons plus l’habitude d’appeler ni la guerre, ni l’histoire parce que nous ne les connaissions plus, et que nous avons même cru naïvement ne plus les connaître. Sans posture et sans atermoiements, il faudra bien que nous changions un peu d’âme pour apprendre à mieux comprendre cette réalité nouvelle. Comme le disait Jean Paulhan : « Peut-être nous faudra-t-il du temps pour réapprendre la France. Je prie seulement que l’on nous donne ce temps, que l’on ne nous prive d’aucune raison. Que l’on ne nous cache, comme en 1914, ni le nom des héros, ni le détail des victoires. Que l’on ne nous empêche pas de penser la guerre, si l’on nous a mal appris à la prévoir. » Paulhan écrivait ces lignes en 1939. Espérons que les choses tournent mieux pour nous que pour lui, mais il n’est pas encore trop tard. « Réapprendre la France », ce n’est pas, comme les imbéciles prophètes du retour-des-années-sombres voudraient nous le faire croire, s’adonner à un nationalisme idiot et sectaire qui n’est que l’expression de l’amour inconditionnel de l’entre-soi. C’est vouloir seulement défendre et préserver le sol sur lequel vivent et grandissent ceux que nous aimons, ceux-là qui sont devenus les cibles d’un djihad qui voudrait nous soumettre ou nous tuer. Que les méprisables lâches qui se disent soldats de dieu et les vautours qui se hissent sur les cadavres pour mieux diffuser leur méprisable propagande ne se réjouissent pas trop vite : avec leur aide, nous aurons peut-être réappris la France plus tôt qu’ils ne le croient.  




Publié sur Causeur

mercredi 13 juillet 2016

Beaucoup de Brexit pour rien ?



Plus de quinze jours après la victoire du camp du leave au Royaume-Uni le 23 juin dernier, on peut commencer à se demander, pour plagier Shakespeare, si l’agitation hystérique des milieux politiques et de la presse française ne fut pas finalement Much Ado About Nothing… Dans la presse, les réactions ont été outrées, fustigeant les habitants de la perfide Albion pour avoir craché au visage de la belle Europe. Persuadée du rôle majeur qu’ils avaient joué dans la tragédie d’outre-manche, la journaliste du Monde Hélène Bekzemian a carrément proposé que l’on retire immédiatement le droit de vote aux vieux. Daniel Cohn-Bendit a lui déclaré au micro de France Inter : « Il faut arrêter de dire que le peuple a toujours raison », suggérant qu’il n’était peut-être pas forcément indispensable de tenir compte du vote britannique. Tous les europhiles comme Cohn-Bendit ont en effet vu, au lendemain du Brexit, un grand bras s’élever au dessus du Royaume-Uni, passer par dessus la Manche et venir leur coller en plein visage une beigne si monumentale que rouges de douleur et de colère, ces progressistes eurobéats ont fini par virer légèrement du rouge au brun, réclamant, à l’instar d’un Attali, qu’on cesse de s’embarrasser de principes démocratiques quand il s’agit de défendre la belle idée européenne. Dans le concert de réactions outrées, la palme revient sans nul doute à Laurent Sagalovitsch fustigeant « un référendum de cons, par des cons et pour des cons » et s’exclamant : « Quelle légèreté, quelle inconséquence des dirigeants anglais d’avoir permis au peuple de s’exprimer sur un sujet qui le dépassait de mille coudées, sollicitait du bon sens et du pragmatisme, nécessitait de mettre de côté ses intérêts particuliers et de penser au-delà des frontières. » C’est ça le problème avec le droit de vote, c’est qu’il faut laisser les gens voter. C’est vrai que par rapport au centralisme démocratique de la défunte URSS ou à la discipline dictatoriale, on perd en confort psychologique. Et il fallait en plus que José Manuel Barroso choisisse ce moment pour passer à l’ennemi ! Que de malheurs s’abattent sur la tête de nos eurocrates !
Ceci dit, quand les Minc, Attali ou Sagalovitsch auront séché leurs larmes, desserrés leurs petits poings rageurs, se seront lassés d’insulter les électeurs britanniques et de composer des odes au retour du suffrage censitaire, on leur conseillera de porter leur regard extra-lucide dans une autre direction, par exemple celle de l’Italie, dont l’économie envoie en ce moment des signaux beaucoup plus inquiétants que le Brexit. Les Britanniques et Barroso feraient-ils leurs bagages au bon moment ? Les banques de la quatrième économie d’Europe gèrent actuellement 360 milliards de créances douteuses et auraient besoin, comme l’affirme le magazine The Economist, d’un sérieux « nettoyage », c’est à dire d’une nouvelle injection d’argent public que n’autorise pas la réglementation européenne. Les banques italiennes ont actuellement besoin de 40 milliards d’euros pour éloigner le spectre d’une faillite en cascade. Or, les institutions de la zone euro proscrivent toute aide publique directe aux banques en difficulté et l’Allemagne s’impose en la matière comme le gardien intransigeant des tables de la loi européenne, refusant tout assouplissement de la règle qui, selon Berlin, minerait la crédibilité des institutions bancaires européennes. De la même manière que la Grèce avant elle, l’Italie se voit donc plombée par une gestion bancaire inconséquente et corsetée par la réglementation européenne. Les conséquences à prévoir pourraient être bien plus lourdes que celles du Brexit qui a mis en émoi nos éditorialistes de choc. Pour un consultant d’une grande succursale bancaire implantée à Paris : « Le PIB italien c’est dix fois celui de la Grèce. A côté de la perspective d’une faillite bancaire en chaîne en Italie, la crise grecque c’est peanuts. » Si l’Italie se trouve confrontée à une crise bancaire, l’onde de choc serait autrement plus dévastatrice que celle du Brexit. Les actionnaires des banques italiennes étant en majorité des particuliers plutôt que des institutions, les dépôts de bilan pourraient entraîner un appauvrissement d’une partie de la classe moyenne italienne et avoir quelques conséquences électorales fort néfastes pour Matteo Renzi, confronté lui aussi à la perspective d’un référendum pour sa réforme constitutionnelle en octobre prochain et à l’irrésistible ascension du mouvement Cinq Etoiles.
Et s’il n’y avait que l’Italie… Le 7 juillet dernier, la commission européenne a publié un rapport dénonçant une nouvelle fois la situation budgétaire du Portugal et de l’Espagne et menaçant ces deux pays de sanctions. A l’heure où les bonnes âmes et les dirigeants européens appellent à une « refondation » et à une solidarité « post-Brexit », l’Allemagne n’a pas fait grand cas, semble-t-il, des intentions généreuses et des appels à la fraternité continentale. Ce qui obsède toujours l'Allemagne d’Angela Merkel reste la préservation des épargnants et l’équilibre budgétaire, menacé en Allemagne par la facture du système de retraite alourdie par une démographie sans cesse déclinante. De Berlin, on continue donc à crier haro sur les mauvais gestionnaires et sur ceux qui réclament une politique d’investissements publics qui pourrait bouleverser le dogme de l’austérité. Depuis fort longtemps déjà, l’Allemagne semble considérer seulement que ce qui est bon pour elle doit nécessairement l’être pour l’Europe et semble entraîner tout le continent dans une fuite en avant qui ne cesse de s’accélérer. Du dogmatisme économique à la gestion effarante de la crise migratoire jusqu’à l’accord passé avec la Turquie, ce n’est pas tant le Royaume-Uni qui menace aujourd’hui la stabilité du continent que l’intransigeance aveugle d’Angela Merkel et le mépris affiché par Berlin vis-à-vis de ses partenaires européens. La dernière démonstration en date en fut donnée par Gunther Krichbaum, président du Comité des affaires européennes du parlement allemand et membre de la CDU. Trois jours après le Brexit, il n’hésitait pas à déclarer publiquement : «L’Union européenne comptera toujours 28 membres, après la sortie du Royaume-Uni de celle-ci puisque je m’attends à un nouveau référendum sur l’indépendance en Ecosse, qui sera alors victorieux. » Cette sorte d’emballement rappellerait presque l’épisode de la reconnaissance express de l’indépendance croate par Berlin le 23 décembre 1991, alors que la Fédération yougoslave existait toujours.
A vrai dire, à l’issue du Brexit, les Allemands n’ont pas été les seuls à s’enflammer au sujet de l’indépendance de l’Ecosse, de la même manière que l’on a pu brandir la menace d’un re-vote après le succès d’une pétition en faveur d’une nouvelle consultation rassemblant plus de trois millions de signatures en ligne. L’emballement s’est calmé depuis. Il n’est pas dit que l’Ecosse choisisse décidément de se couper de la City qui restera, n’en déplaise à Paris et à Anne Hidalgo, pour un certain temps encore, la première place financière mondiale avec New-York ; quant à la fameuse pétition, elle a été rangée au placard. Elle aura seulement réussi à montrer à quel point l’essor des réseaux sociaux et la versatilité des médias peuvent discréditer la notion même de consultation populaire dont on envisage l’invalidation sur la foi d’une simple pétition internet…A quand la prise en compte des commentaires Youtube lors des prochaine élections du parlement européen, histoire de continuer à promouvoir en Europe une démocratie ouverte et moderne ?
La sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne a au moins cette conséquence positive qu’elle écarte définitivement la perspective de voir un brouillon d’accord Transatlantique (TAFTA) signé à la va-vite passer en force sous la pression américaine et allemande. Comme le confie une source proche des négociations, tandis que François Hollande a trouvé un allié de circonstance en la personne de Jean-Claude Juncker, peu enclin à conclure un accord bâclé, Angela Merkel s’efforçait, elle, à toute force d’emmener David Cameron et Matteo Renzi dans son sillage pour tenter d’arracher ce que certains au PS ou au Quai d’Orsay jugeaient comme la pire solution : la signature d’un brouillon contraignant. Si le départ surprise du Royaume-Uni rebat suffisamment les cartes pour éloigner cette perspective, il n’est cependant pas certain qu’à long terme il soit une bonne chose que la perfide Albion nous laisse seuls face à une Allemagne qui n’entend pas se laisser dominer aussi aisément sur la scène européenne que sur les terrains de foot. Ceux qui voient dans le Brexit une sorte de prélude rêvé à une sortie de l’euro tant espérée devraient réaliser qu’ils sont peut-être victimes tout autant que les europhiles intégristes du syndrome de la parole magique. La prochaine crise financière pourrait de toute façon avoir la peau de la monnaie unique bien plus sûrement et rapidement que tous les mantras des « euroexiters » et en attendant, l’Europe maastrichtienne, déplaisant legs mitterrandien, est toujours là. Comme dit le page philosophe dans Les joyeuses commères de Windsor, autre grande comédie du grand William : « ce qui ne peut être esquivé, il faut l’embrasser. » Le camp des europhiles se lassera assez vite d’aboyer après les corbeaux de la tour de Londres. L’hétérogène parti des europhobes et des ravis du Brexit devrait lui se mettre en tête que la France n’est pas le Royaume-Uni et qu’aucune formule magique ou politique providentielle n’évitera d’avoir à se coltiner encore la politique européenne et à embrasser ce que l’on ne peut esquiver, en tâchant d’éviter en revanche que l’exigeante Angela ne nous réduise à jouer les petits pages européens, un peu à l’image de Nicolas Sarkozy, qui a couru dès le 20 juin rassurer Mutti sur l’avenir du vieux couple franco-allemand. Si cela devait finir ainsi, nous pourrions toujours nous contenter philosophiquement de notre sort et rêver comme le pauvre Hamlet : « Je tiendrai dans une coquille de noix ; je m'y croirais au large et le roi d'un empire sans limites. » Maudits Anglais qui ont encore tiré les premiers et eu le dernier mot.

jeudi 7 juillet 2016

Une autre vie que la nôtre



Vous venez de franchir le boulevard de la Cinquantaine et possédez, maître des belles images, ce dont rêvent les hommes : une situation à la banque, une maison, un jardin, une roseraie, une épouse que tous les notables de Saint-Aubin à New-York vous envient. Votre fille a quitté la maison, fait ce qu'il est convenu d'appeler un beau mariage. Vous avez cessé d'attendre, quand soudain, un appel téléphonique comme l'appel de Franz, le bohémien, vous pousse vers l'aventure. Passer le pas. Abandonner banque, maison, roseraie, épouse parfaite à présent défraîchie, seconde main, pour une vita nova... 

Que celui qui n'a jamais rêvé jette la première pierre à Arthur Hamilton, héros de Seconds, un chef d'œuvre oublié, restauré et remis à l'honneur en la capitale cannoise de l'illusion ce printemps-ci, du grand Frankenheimer. Film de genre, catégorie science-fiction, sous-case dystopie, à rebrousse-temps, aujourd'hui est déjà demain, utopie réalisée, oratorio pour le temps présent.


À tout ceci, un hic d'importance, quand l'ami, qui vous a appelé à cette heure tardive de la nuit où l'insomnie exige le bilan, est censément mort depuis dix ans et que la Firme s'offre à prendre en charge votre mort, votre résurrection, votre apparence nouvelle, seconde vie. Qui après avoir été courtaud, ordinaire, banquier et vieux n'a pas rêvé se réveiller, un clair matin, dans la peau de Rock Hudson sur une plage du Pacifique ?  Résurrection à Malibu. Qui n'a jamais rêvé une autre vie que la sienne ? Compteurs à zéro, recommencer ? Le cauchemar, filmé avec un rare talent par Frankenheimer, est nôtre, lecteur, le tien, le mien. Truman show... Nos rêves se confondent, entiers, avec ceux de la Firme. Au bémol près. Contre l'Infâme, Dame Vieillesse, chacun réclame l'euthanasie de son enfance et de son adolescence, élit la chirurgie, le diktat vestimentaire du jour, la panoplie des possibles promis aux âmes dénaturées. Dictionnaire, lettre V. , la page a été arrachée. « Vieillir, vieillissement » sortent du vocabulaire. Derrière eux, à l'envi, mille pages s'effacent.  Lettre D. « diminuer, déchoir, défaillir, décliner. ». Disparu le saint-frusquin de l'antique sagesse, la païenne comme la judéo-chrétienne – la merveilleuse collection de vignettes, le paysan virgilien, penché le soir venu sur son champ labouré, Ulysse de retour de voyage, Chateaubriand, célébrant le renoncement de Rancé –, aboli l'ensemble des mesures, jadis indicateur du temps venu de l'attente stoïque et de la nécessaire abstinence, nous errons dans la nuit solitaires et nous sommes consumés par le feu. 


Sur la terre habitée, du Nord au Sud et du Ponant jusques à l'Orient, une seule instance régulatrice  exalte le paraître à l'assaut du devenir et l'avoir aux  dépens de l'être, instaure la préséance de Damoiselle Jeunesse comme seul moteur des passions. Ainsi va le pauvre monde, peuplé de comtesses Erzebeth Batory et de Gilles de Rais en guerre perpétuelle contre de jeunes barbares si beaux qu'il font mentir le botox et les fards, sous l'impitoyable férule de la maquerelle C. Consommation, ordonnatrice des plaisirs et des jours de notre mort.  


Il faut voir Rock Hudson dans Seconds, se souvenir avec tendresse de sa vie ennuyeuse, regretter l'acedia de la cinquantaine, revenir en sa compagnie au foyer conjugal, contempler son épouse apaisée et souffrir avec lui d'entendre le verdict conjugal : « Mort, depuis si longtemps, j'ai presque été soulagée de la disparition de mon mari tant sa tristesse m'affligeait. » Il faut voir, revoir Seconds, tourné en 1966, pour prendre l'exacte mesure de la puissance prédictive de l'art, rire jaune devant la folie naturiste californienne, horizon Zabriskie point, défonce et écologie pour tous en guise de jardin d’Éden et lier cette révolte au développement patient du Capital, qui avait si grande nécessité de rébellion pour faire entrer, un à un, chaque mortel dans son gigantesque plan. Il lui fallait des ilotes, ivres de liberté, prêts à vivre sans entraves c'est-à-dire sans amour, occupés d'eux et d'eux seuls, des orphelins, pressés de descendre des fleuves impassibles, des femelles, avides de jouir, débarrassées de toutes tutelles, pour réaliser son mirifique projet. Chose faite. Affaire classée. Nous n'en reviendrons plus.


Un des meilleurs avatars du mythe de Faust que ce film de genre passé inaperçu à l'époque. Enfin la critique avait jugé l'objet « inutilement sombre » : exagéré ! « Tout ce qui est excessif serait insignifiant »,  n'est-il pas, Monsieur de Talleyrand ? Bornes dépassées, il n'y aurait plus de limites à l'utopie futuriste réalisée. Aujourd'hui, déjà demain. La musique pourtant était signée Jerry Goldsmith et dès le générique, nous éprouvions un furieux désir de quitter la salle, de nous libérer de la peur. Manque de chance, dehors/dedans, le même cauchemar. Nous sommes restés et les focales courtes et les déformations visuelles et le noir et blanc contrasté, graphique, nous ayant disposés à jouir pleinement de notre malheur, la catharsis a opéré. À la sidération a succédé l'admiration et à l'admiration, le plaisir sans partage du bel ouvrage.

New-York gare centrale. 

 Nous marchons à vive allure, suivons la foule pressée de fuir vers ces trains de plaisir où à chaque  aube et à tout crépuscule s'entassent des milliers de banlieusards aisés. Direction Paradis pour tous ! Le héros a déjà été convoqué, aussi suons-nous et tremblons avec lui, tout à la hâte de découvrir ce qui cause sa transe. Cérémonie des adieux. Hamilton n'étreindra pas sa vieille épouse avant de passer le coin. Rare audace et inouï travail d'acteurs, que ce fragment d'intimité conjugale saisi par une caméra aussi prude qu'indiscrète. L'aube tarde à venir, ultime matinée à la banque. Nous comprenons Hamilton de vouloir une autre vie, une vie où nul ne refuse de crédit au père de famille, soucieux de s'établir, et entrons avec lui dans la machination.

 Envers du décor. Dans les plis sinueux d'une jeune capitale, bref séjour dans le Lumpenprolétariat de la ville, la Firme est partout. Pas une couche de la société qu'elle n'ait déjà infectée. Première halte dans une teinturerie où un vieil homme perd ses jours et sa santé à manier une presse à repasser dans la touffeur des vapeurs  industrielles ; seconde station dans un  camion de boucherie où un chauffeur indifférent, un employé de la Firme, intime au « client », notre héros, l'ordre de monter à l'arrière. À l'arrivée, il nous faut, sans le quitter d'une semelle, traverser des entrepôts et convenir de la misère de l'homme moderne à qui toute béquille subliminale, théologico-poétique, a été arrachée. Juste un morceau de viande, promis à l'équarrissage. Vient ensuite le Purgatoire. Une salle commune où des misérables, de gris vêtus, attendent, non pas jugement ou métempsychose, mais leur métamorphose. Le tour d'Hamilton, le nôtre, arrive. Drogué, le sujet rêve. Sommés par Frankenheimer d'entrer dans ce rêve, nous devinons que celui-ci servira de canevas prétexte au méphistophélique ordonnateur. Hélas, Hamilton rêve de ce dont rêvent les mâles de cinquante ans. Rêve typique, dicté par le démon de midi, aucun stéréotype ne manque ni l'hôtel de passe ni la créature aux longues jambes et à crinière de lionne ni la vigueur sexuelle. Il sera exaucé, reviendra dans la peau de Rock Hudson. Quelle carrière souhaite-il embrasser, lui jadis champion universitaire de tennis ? L'homme hésite. L'ordonnateur propose musicien ? Écrivain ? Ce sera peintre. La Firme fournira les tableaux, le curriculum vitae, fixera la cote. Voici Hamilton, employé modèle, devenu Antiochus (Tony) Wilson, artiste, résident à Malibu. Hélas pour lui, il ne jouera pas le jeu. Excès mémoriel, hypermnésie. Pour incarner un parfait sujet du Truman Show contemporain, il convient tout de même de posséder certains dons. Parmi eux, capitale, la capacité de se réveiller chaque matin homme libre et de chérir la mer. Rien que la mer. N'aimer rien de ce qui demeure et rien de ce qui meurt, faire de chaque jour un jour résolument nouveau et du bonheur une idée neuve sur la Planète bleue. Le héros échouera. Une piqûre et bonsoir. Euthanasie générale.


D'abord ils extermineront le passé, ensuite viendra le tour de la mémoire et ensuite celui des vieillards. Nous y sommes. Voir Seconds en 2014 blesse l'âme et déchire l'intelligence. Rubicon passé, la Firme possède et nos rêves et nos vies. Fin du coup. La critique cinématographique parla en son temps de « cycle paranoïaque ». Le moyen, toutes terreurs exaucées, de qualifier l'homme moderne de paranoïaque ? Qui contrôle l'image contrôle les âmes. Jusqu'à disparition. Le scénario de toutes les dystopies demeure inchangé. Un homme se souvient. Izkor. C'est l'unique résistance au brave New  world, au monde où, Fahrenheit 451, brûle le papier …
Avant de passer l'arme à gauche, Hamilton aura une ultime vision. Par une belle journée d'été, un trentenaire va d'un pas vif sur une plage, un enfant sur les épaules. Sans doute s'agit-il de lui et de sa fille. Ce qu'il aura eu de meilleur. Ce que nous aurons eu de meilleur. Notre jeunesse. Aussi cet acte très simple d'engendrer, rendre à nos pères, par l'œuvre de génération, le présent de la vie.

Trop peu ?

Rien de plus ?

Déjà ça.

Nettement mieux, convenons-en, que tous les fétiches du temps présent... N'est-il pas ?

Le thème est vieux d'avoir déjà servi. Ferenc Molnar, le père des Gars de la rue Paul – peut-être, avec le Grand Meaulnes, L'Attrape- cœur, Franny and Zoey et tous les livres de J. D. Salinger, le plus beau livre du monde à lire impérativement avant d'avoir atteint l'âge canonique de quinze ans – en usa, de manière magistrale. En apparence, l'opposé de Seconds. Liliom est jeune et beau. Imaginez Budapest sous le règne de François Joseph et la sainte protection d'Élisabeth de Bavière, Impératrice de la Solitude, plus connue sous le nom de Sissi. Imaginez une fête foraine, telle que vous vîtes le Prater jadis rayonner de mille feux trompeurs dans la magistrale adaptation de Lettre d'une inconnue par Max Ophüls. Imaginez le jeune Liliom, bonimenteur de foire, vêtu d'un simple débardeur, garçon si tendre qu'il retarde le jour. Garçon perdu, né de père inconnu, André Savoczki, dit Liliom ou le lys, la faute à la pureté de son teint, porte le nom de sa mère, qui à sa fille ne donnera pas le sien. En passant, un soir parmi les soirs, il s'amourache de Julie, une petite bonne sans importance, une de celles qui vont traîner les soirs de perm avec les soldats et s'en retournent, enceintes, servir de modèles à Arthur Schnitzler ou à Stephan Zweig. Madame Muscat, la propriétaire du manège, qui l'aime d'un fol amour de veuve sans autres appâts qu'un portefeuille bien garni, ivre de jalousie, chasse Liliom tandis que Julie perd elle aussi sa place d'être rentrée trop tard cette nuit-là, d'avoir un instant oublié la dureté de la vie sous les branchages des acacias. Ni bon ni méchant Liliom, la résultante exacte de son inéducation, ce que la vie a fait de lui, un de ces hommes sans importance qui meurent à l'aube après un casse raté d'une balle policière. Pas méchant mais tout de même. Un jour indifférent, il a frappé Julie, devenue sa légitime, de la trouver morose, pas dans son assiette. Normal, enceinte. Alors, il va faire un coup, un dernier coup et ensuite, dans six mois, elle et lui et le bébé partiront en Amérique. Vita nova. Seconde chance. L'espérance du lendemain sera leur fête. Pas de lendemain. L'attaque échoue, Liliom se tue pour ne pas retourner en  taule. Honte ou peur de l'enfermement ? Le voyou avait déjà perdu au jeu l'argent qu'il projetait de voler. Arrivé au ciel, la comédie reprend. D'autres flics l'attendent : « Coiffés de chapeaux mous, de couleur sombre. Gantés de noir, ils portent de gros bâtons. Glabres, leur visage est de marbre, sérieux, recueilli et doux. »



Je ne résiste pas à vous faire entendre une des plus belles répliques de théâtre qui se puisse :

« En avant. Après la mort, ce n'est pas si simple que ça... On connaît encore votre nom. On se souvient de votre visage. Ce que vous avez fait, ce que vous avez omis de faire. On sait encore votre visage et votre voix, la pression de votre main, le son de votre pas... Et tant que quelqu'un se souviendra de vous la chose ne sera pas finie. D'ici là, il reste beaucoup de choses à régler... Tant que tu ne seras pas oublié, mon fils, tu n'en auras pas fini avec la terre... Être mort ne suffit pas. »

Les flics célestes – a-t-on jamais rêvé plus bel oxymore ? – offrent à Liliom une seconde chance. Dans seize ans, il pourra, comme dans les légendes, revenir sur la terre et s'il accomplit une belle action pour son enfant, il sera sauvé. Pas question évidemment de reprendre les choses en l'état, de redevenir le mari de Julie et le père de Louise, née six mois après son suicide, juste de réparer. Là, je sens que je vais pleurer en vous racontant ce qui est arrivé. Julie n'a pas épousé le brave tourneur transi qui guettait, impatient,  le départ de Liliom. Seize ans plus tard, la misère, demeurée maîtresse de la place, Julie et sa môme travaillent à l'usine. Seize ans plus tard, un inconnu se présente au seuil d'une masure délabrée posée comme un décor dans un terrain vague. Nous contemplons émerveillés Julie le convier, égards à sa pauvreté, à partager leur modeste repas. Liliom comprend vite, ébahi lui aussi, que sa fille ignore sa mort ignominieuse, qu'elle croit son pauvre Papa, son bon Papa, son cher Papa, parti en Amérique et sans doute mort, là-bas, à gagner le pain de la famille ! De retour sur la terre, Liliom découvre avoir été aimé. Pour Julie, il aura été, lui, le moins que rien, le pas grand chose, irremplaçable. En enfer, Liliom a mûri et son âme purifiée prétend à toute force rétablir la vérité : non, Liliom n'était pas un type bien, il l'a connu ce vaurien qui frappait son épouse ! Il affronte sa fille et elle, de toute l'arrogance et la dure clarté de ses seize ans, tient tête au médisant. De son père, elle n'ignore rien : « il était beau et jonglait comme un dieu ! » Liliom, qui a fait ce long voyage pour rétablir la vérité, recommencer une vie nouvelle sans mensonge ni laideur, se refuse à céder. Louise s'irrite, lui intime l'ordre de décamper, surtout l'enfant refuse l'étoile que son père était venu de si loin, de l'au-delà, lui apporter. Cette étoile qu'il a volée pour elle. On ne se refait pas. Un tour pour rien, Liliom, Julie, Louise, un tour pour rien ! Au tour de Liliom d'être blessé et de lever la main sur son enfant. Rien n'a changé. Enfin si, tout a changé mais tout revient au même. Tout recommence. Même si Louise, protégée par l'amour, n'a rien senti, le mal est fait. Liliom, à nouveau, a frappé celle qu'il aime. Qu'importe que ce coup sur sa peau lui ait paru doux comme une caresse. Seul le geste compte. L'enfer n'attend pas. Julie le reconnaît, murmure son nom : André!... Trop tard. Il n'est rien arrivé et Julie a rêvé. Liliom n'ira pas en Paradis. Sur la terre, un vieux joueur d'orgue de barbarie posté à l'angle de la rue entonne la complainte des pauvres gens ou celle des amours mortes. Cette fois c'est fini.


À quoi prétendait cette fable ? Témoigner de la misère à Budapest en 1900 avant que Molnar ne doive ficher son camp comme tout juif hongrois le fit ou aurait dû le faire ? Sans doute. Donner voix, écrivain, à ceux dont l'absence d'instruction lie la langue, noue le cœur et interdit tout accès au bonheur ? Aussi. À l'instar de Frankenheimer, il aura voulu crier aux mortels de jouir du jour, non pas comme jouissent les porcs, seulement les humains, certains de la finitude, assurés que le plat ne repasse jamais au banquet de la vie et que tous les contes, tous les récits, qui brodent le motif de seconde chance sont pures fariboles. Ici et maintenant, vivre sa vie. Une fois pour toutes les fois. Sans brouillon, d'un seul jet, à mains nues, sans gomme ni effaceur, écrire sa vie.

Il était une fois...  

Sarah Vajda