jeudi 12 janvier 2017

Les revenants, demain en France !



L’ouvrage du journaliste David Thomson Les revenants (sous-titré : Ils étaient partis faire le jihad, ils sont de retour en France) est proprement sidérant. Basé sur une dizaine d’entretiens approfondis, il nous plonge dans la galaxie islamiste : des quartiers populaires en France jusqu’aux villes de Mossoul et de Raqqa passées sous la coupe de Daesh. Avant 2014 (mise en place de la coalition internationale), il était apparemment très simple voire banal de passer de la haine du mécréant, célébrée à force de rodomontades derrière son écran d’ordinateur, à un vol direct pour la Turquie et, quelques jours après, à son intégration dans les rangs de l’Etat islamique. On pourrait presque parler d’une année Erasmus à l’étranger ; année particulièrement riche pour l’ouverture à l’autre et la connaissance d’autres aires culturelles. Cela peut faire sourire mais il semble que beaucoup de jihadistes aient effectivement importé de France « ″leur jahilya de cité″, c’est-à-dire leur habitus de quartiers sensibles ». C’était encore l’époque du « LOL jihad » (avant 2014) au cours de laquelle les nouvelles recrues se faisaient photographier avec leur Nike Air au pied, un fusil d’assaut dans une main et le smartphone dernier cri dans l’autre.

         Les temps ont changé. Non pas que l’idée islamiste ait failli, loin de là, mais il est tout simplement de plus en plus dangereux de rester sur place alors que les bombardements de la coalition s’intensifient. On comprend dès lors sans peine qu’un bon père de famille, qui a parfois eu l’opportunité de contracter plusieurs mariages, se rappelle au bon souvenir de son pays d’origine quand bien même il a trahi ce dernier pour rejoindre l’un de ses ennemis les plus féroces. Auparavant, cela s’appelait de la haute trahison ou encore de l’intelligence avec l’ennemi et consistait en « une extrême déloyauté à l’égard de son pays, de son chef d’Etat, de son gouvernement ou de ses institutions ».  Autre temps, autres mœurs. Aujourd’hui, c’est le pays trahi qui organise le retour de ses valeureux guerriers. 


L’ouvrage de Thomson commence d’ailleurs par un chapitre pour le moins étonnant : la retranscription de deux échanges téléphoniques entre Bilel (citoyen français parti combattre aux côtés de Daesh) et le Consulat français de Turquie. L’on y apprend que Bilel a contacté le Consulat pour que ce dernier facilite voire organise son retour en France, lui, sa femme et ses trois enfants. Bien sûr, il est prêt à répondre de son engagement islamiste auprès de la justice mais, pour l’heure, il convient de l’aider à franchir la frontière turque – devenu hermétique au cours de l’année 2016 – sans se faire tirer dessus par les gardes. Et le Consulat de passer tous les coups de fil nécessaires pour assurer le passage de la petite famille en Turquie tout en prévenant son interlocuteur des démarches effectuées. A ce jour, Bilel a bien été intercepté par les autorités turques qui ont décidé de l’accuser de « faits de terrorisme » tandis que le reste de sa famille a rejoint le nord de la France. Précisons, toujours selon Thomson, que la majorité des « revenants » sont remis entre les mains des autorités françaises et envoyés directement en prison même s’il est par la suite difficile d’établir des chefs d’inculpation précis – d’où la clémence des peines.

         On le voit, le retour est relativement simple pour ceux qui ne se sont pas fait trop remarquer sur place; les autres, c’est-à-dire la dizaine de Français à occuper des postes de responsabilité au sein l’Etat islamique auxquels il faut ajouter les quelques psychopathes chargés des basses besognes (exécutions, tortures, etc.) sont repérés, identifiés et la plupart du temps « dronés ». Aujourd’hui, près de 200 personnes sont revenues en France – le chiffre étant en augmentation constante étant donné la situation en Irak et en Syrie – et la question qui brûle toutes les lèvres est la suivante : quel est l’état d’esprit de ces individus radicalisés dont le projet de vie était « de tuer pour être tués » ? La réponse est sans ambages, comme le résument les propos de Zoubeir (un des revenants) : « En rentrant, la plupart sont déçus peut-être, mais repentis, pas du tout. Ils sont encore partisans du jihad. C’est pour ça que la plupart ne sont pas prêts à témoigner contre ces gens. Ils ont des gros dossiers sur les gens de l’EI, mais ils veulent pas aider parce qu’ils considèrent la France comme une force mécréante, ennemie de l’islam, qui lutte contre leurs frères »[1].

En effet, ce qui marque profondément à la suite de la lecture des témoignages, c’est le degré très élevé de l’idéologisation qui a sûrement été moins subi que choisi comme un élément à part entière, essentiel, d’un chemin de vie. Il ne faut pas oublier que la majorité des radicalisés ont trouvé dans l’islamisme une voie de rédemption ; une voie qui leur a permis de devenir quelqu’un alors même qu’ils n’étaient personne – il s’agit bien de « perdants radicaux »pour reprendre l’expression d’Enzensberger. A cet égard, le profil des jihadistes français est éloigné de celui de certains combattants étrangers (Tunisiens, Marocains, etc.) : ils sont souvent très jeunes, issus de quartiers populaires à forte densité migratoire, en situation d’échec social et/ou scolaire et peu versés dans la pratique religieuse. Le processus d’islamisation est paradoxalement très rapide, et profond, parce qu’il équivaut pratiquement à chaque fois à une nouvelle conversion. Le déficit de connaissance religieuse est alors comblé par un surinvestissement dans la discipline mentale et corporelle. En outre, le processus se renforce avec la lecture de compilations de textes islamiste en version PDF, le visionnage continu de vidéos barbares, la répétition en boucles des passages les plus vindicatifs du Coran et la promesse sans cesse répétée d’un paradis à venir pour les martyrs de la cause. Il ne fait aucun doute, à la lecture des témoignages, que la croyance dans un au-delà rédempteur est une dimension très profonde de l'idéologie islamiste.



Dans ce contexte, les programmes de déradicalisation font doucement sourire des revenants qui ne se considèrent pas comme des radicaux. Il serait de toutes façons difficile pour eux de revêtir une ancienne identité qui renvoie à la haine de soi et aux échecs répétés. Aussi paradoxale que cela puisse paraître, c’est encore le salafisme quiétiste (dont certains proviennent) qui offre la meilleure porte de sortie : l’identité musulmane y est affirmée avec vigueur – donc, sans reniement –  et se déploie dans toutes les dimensions de l’existence. Ainsi, la radicalité n’est plus vécue sous le signe de la violence mais déclinée sous une forme éthique, sociale et culturelle. Bref, un mode de vie à part entière qui engage tout l’être mais laisse de côté, au moins temporairement, la question du jihad armé.

Pour conclure, il ressort de la lecture des Revenants un constat sans appel : les pouvoirs publics sont au mieux atteints d’une cécité qui confine à l’aveuglement et, au pire, d’une culture de la compromission qui s’apparente à de la haute trahison. Depuis plus de dix ans, les politiques conduites par les gouvernements successifs ne font qu’attiser la haine de ceux qui ne sont pas encore partis - et qui en sont désormais empêchés - sans jamais, à aucun moment, rassurer ceux qui subissent l’islamisme rampant sur une part de plus en plus vaste du territoire français, à commencer par les musulmans eux-mêmes.
















[1] David Thomson, p. 88.

dimanche 1 janvier 2017

Limites protectrices




Au début de l'automne, quand fut annoncé le démantèlement du bidonville de Calais, cette jungle si éloignée des tropiques mais dotée d'un inimitable cachet post-moderne, il y eut, dans plusieurs villes de France, quelques défilés de militants soutenant la ligne des « no border ». A cette occasion, on put voir des manifestants brandir de grandes banderoles ornées du slogan « ouvrez les frontières ». Le surréalisme était dans la rue. Dans l'Europe de Schengen où les frontières sont béantes depuis des décennies, quoi de plus absurde, en effet, qu'une telle formule ! Elle n'en révèle pas moins l'inquiétude de toute une frange de l'opinion, ces dernières années, devant le retour des frontières dans le débat public.

On sait à quel point le fantasme de l'ouverture tranquille a dominé l'Europe, depuis la chute du communisme. Des habitudes de pensée se sont durablement établies. Une vision du monde benoîte, confortable, simplifiée. Des schémas et des sentiments. Or, voilà qu'apparaissent de fortes tendances en dehors de la voie à laquelle beaucoup s'étaient d'autant plus habitués qu'ils la croyaient définitive. Braves progressistes qui ne voient jamais la croisée des chemins, ni les bifurcations de l'Histoire ! Sous leurs yeux médusés, les peuples anglais et américain viennent d'exprimer leur souhait de voir, entre autres choses, revaloriser les frontières. Expressions de volonté politique qui semblent en outre appartenir à une vague de fond plus vaste puisque, selon l'analyste Jérôme Fourquet, deux tiers des opinions publiques européennes sont aujourd'hui favorables à une remise en cause des accords de Schengen, lesquels traduisent par excellence la volonté constante de nos dirigeants, depuis les années 80, de démanteler les frontières. Ceci malgré la propagande de masse qui n'a cessé d'accompagner toutes les décisions allant dans ce sens. Trente ans de prédication en faveur de la libre circulation en tous domaines pour en arriver là ! On comprend le désarroi des croyants les plus fidèles.

Digue politique

Enfermés dans la défense des droits individuels, ces adeptes de la foi transfrontiériste ne voient pas que, sous la question des frontières, se joue la survie du commun. De fait, une tendance se cristallise actuellement en Occident sur la question du respect des limites territoriales parce que ressurgit une vérité ancienne : de telles limites sont consubstantielles à l'existence de toute communauté politique et donc d'abord, point capital, à l'exercice de sa volonté propre. C'est en effet en vertu de cette volonté commune que les populations se rebiffent aujourd'hui contre les choix unilatéraux qu'on leur impose et qui touchent à leur être même. Quand s'affermit le souhait de ne plus subir, la lucidité revient et la frontière apparaît comme un enjeu déterminant, celui du pouvoir de la communauté souveraine face au pouvoir des oligarchies. On redécouvre alors que cette frontière constitue une ligne d'appui, une digue politique, pour faire face aussi bien aux menaces liberticides qui viennent d'en-haut (les oligarchies ne dominant que par la transgression) qu'à celles qui viennent d'en-bas, forces déferlant, dans un cas comme dans l'autre, sur le capital immatériel et matériel de la communauté, à la manière de fléaux. Devant la prédation des puissances d'argent et les masses humaines déracinées que celles-ci contribuent à mettre en mouvement sur le terrain, on comprend donc que l’on ne pourra opposer de barrage efficace que fondé sur le territoire.

D'une limite à l'autre

Dans les esprits, le désenfumage est donc à l'oeuvre, du Middle West américain aux vieilles nations d'Europe, et on commence à retrouver les liens fondamentaux entre territoire et volonté commune. Au regard de l'architecture civilisationnelle, il apparaît, de fait, que les limites dont une communauté politique donnée pourvoit un espace pour en faire un territoire renvoient directement aux limites englobantes de la communauté elle-même, à ses contours spécifiques, autrement dit au choix constitutif du groupe à partir duquel se définit qui en fait partie et qui n'en fait pas partie. Il est utile de le rappeler, ce rapport entre le bornage du sol commun et le bornage du groupe social est illustré notamment, avec la radicalité sereine propre aux Anciens, par le mythe de Romulus et Remus. La transgression du sillon fondateur est une menace pour l'existence de la communauté. Romulus tue donc Remus qui l'avait franchi par dérision et, ayant ainsi rendu sacrée cette limite, il devient le chef de la communauté. On ne saurait mieux faire entendre que celui qui est à même d'assurer le bien commun est celui qui défend avant tout la limite protectrice. Or, il s'agit bien là, non seulement de la limite territoriale mais aussi, et avant tout, de la limite anthropologique séparant les deux termes de la relation ami / ennemi, laquelle constitue la « distinction spécifique du politique » selon Carl Schmitt. De ce point de vue, il n’est guère étonnant que l'inaptitude toute contemporaine d’une part encore considérable de l’opinion à saisir ce qui est en jeu ici se traduise par de la méfiance devant la simple perspective d'une réhabilitation des frontières. Les sermons officiels ont fait des ravages durables chez les moins structurés. Chez ceux-là, on n'est pas prêt d'admettre que c'est la croyance infantile dans le « tous amis » qui empêche d'organiser des relations pacifiques entre non-amis. 

Distinctions claires ou empire du flou

Aussi, en dépit du malaise croissant et des attentats sur notre sol, le fantasme de la grande fusion des peuples continue pour l'instant de faire obstacle à une plus large compréhension de cette traditionnelle distinction que l'on peut désigner ainsi: ami/non-ami. Distinction qui relève de la sagesse ancestrale des nations et que Schmitt n'avait fait que rappeler avec ses formulations propres (ce point précis prenant place, chez lui, au sein d’une réflexion puissante et originale, on le sait), après la rupture que constitua, en 1919, l'irruption des principes de Wilson sur la scène internationale. L'Histoire le montre à l'envi, une telle distinction représente l'une des conditions essentielles pour éviter que les non-amis, ennemi potentiels, se transforment en ennemis réels. Ceci en reconnaissant d'abord les non-amis comme tels (phase décisive où la limite est reconnue et assumée), puis à ce titre, comme des partenaires plus ou moins proches. C’est ce que recouvre la notion d’ennemi dans cette perspective. Envisager le conflit permet de le neutraliser, sans se soumettre pour autant. Tel est le vieux sésame ouvrant le champ précieux des bonnes relations. Et tel est le cadre raisonnable de toute diplomatie. Comme l’énonce Julien Freund dans le sillage de Schmitt, « la non-reconnaissance de l’ennemi est un obstacle à la paix ». 

En somme, contrairement aux illusions que défend l’ancien premier ministre Dominique de Villepin dans son  dernier livre, « Mémoire de paix pour temps de guerre », c’est la culture de la guerre qui constitue la véritable culture de la paix. Naturellement, il ne faut pas confondre cette classique culture de la guerre avec le bellicisme, comme le fait Villepin, étrange gaulliste, qui croit prendre le contre-pied du néo-conservatisme agressif de l’ère Bush en préconisant une diplomatie générale de l’apaisement. Pour cet apôtre de la conciliation abstraite, nul retour aux frontières ne s’impose. Il est vrai que lorsqu’on pense que les peuples n’ont pas de formes définies, on n’a pas de raison de songer aux limites précises de leurs territoires qui en sont la garantie cruciale. Là est le centre de la question. On promeut donc l’empire du flou, c'est-à-dire, en définitive, l'empire tout court, la logique favorable aux impérialismes.

En effet, répondre aux dynamiques de domination de tous ordres, qu’elles soient le fait d’Etats, d’oligarchies financières ou d’une religion telle que l’Islam, par la politique impolitique de l’apaisement, selon la méthode tristement célèbre de Chamberlain, c’est tout simplement faire leur jeu. En l’occurrence, on semble avoir oublié en quoi consiste l’art d’obtenir l’équilibre le plus stable possible entre des forces. L’art politique, rien de moins.


Sous ce rapport, il est intéressant de noter que pacifisme et impérialisme belliqueux constituent deux façons symétriques de ne pas reconnaître de non-amis, dont l’une se résume dans le « tous amis », l’autre dans le « tous ralliés à ma botte », deux manières de pratiquer abondamment la rhétorique de la paix (paix universelle irénique ou paix de soumission) et, de ce fait, deux types de rapports à la conflictualité qui se complètent souvent de la manière la plus tragique qui soit.

Rappelons, pour finir, un évènement significatif qui eut lieu au XVIe siècle. Pendant la période troublée des guerres de religion, où certains critères d'appartenance à la communauté politique étaient devenus incertains, le jeune roi Charles IX, accompagné de la reine mère Catherine de Médicis, entreprit un long voyage dans le royaume, de 1564 à 1566. L'un des principaux buts de ce voyage était de visiter les frontières avec précision, en en suivant les sinuosités. Le roi effectua donc un « circuit », un « tour » (selon les expressions de l'époque) du sol français, réaffirmant ainsi de manière hautement symbolique les contours de la communauté politique, en crise, à travers les contours de son territoire.



jeudi 22 décembre 2016

Bienvenue au club moral


 
Formation aussi culte qu'underground, Club Moral a commencé sa longue carrière au tout début des années 80, emmenée par Danny Devos, performeur extrême et par Anne-Mie Von Kerckoven, artiste plasticienne et musicienne. Connu et révéré par un public d'initiés, Club Moral a d'abord sévi dans sa Belgique natale avant d'enchaîner les performances aux côtés de formations aussi emblématiques que NON ou Whitehouse. Déclaré mort en 2005, au point d'avoir son propre « monuments aux morts » exposé à la galerie des Beaux-Arts d'Anvers portant les noms de près de 300 artistes ayant contribué au collectif, qui aurait cru que le Club Moral renaîtrait un samedi de décembre 2016 au Marquis de Sade à Rennes et que le Fonds régional d’art contemporain (FRAC) de Bretagne déciderait un jour d'exposer les œuvres d'Anne-Mie Von Kerckoven ? L'art contemporain deviendrait-il enfin provocateur ? A l'issue du concert du samedi 10 décembre, les Idiots ont obtenu un entretien avec les deux fondateurs du Club Moral.

Idiocratie : Quand est né Club Moral ?

Anne-Mie Von Kerckoven/Danny Devos : Nous avons commencé en 1981. Il y a plus de trente ans, en Belgique, à Anvers. 

Idiocratie : Quel était le projet de Club Moral à vos débuts ? Comment cela a-t-il commencé ?

AK/DD : Au début des années 80, la scène industrielle commençait à se développer en Belgique. On s'est rencontré à ce moment-là. J'avais (Anne-Mie Von Kerckoven) loué trois grandes chambres dans un complexe industriel. L'une des chambres était occupée par Dany qui m'a proposé d'inviter des artistes et des amis bruxellois pour monter des performances. Il n'y avait pas à cette époque de lieu à Anvers où ce genre de choses pouvaient se faire et où on pouvait voir et entendre de la musique comme ça. A Bruxelles, ça existait mais pas encore à Anvers. 



Idiocratie : C'est à partir de là qu'a débuté le Club Moral ?

AK/DD : Oui. On s'est mis d'abord à inviter nos amis comme Etat Brut [Etat Brut est un groupe bruxellois, pionnier de la musique industrielle et noise, ayant sévi entre 1979 et 1983. Le duo Philippe x et Philippe X a sorti une dizaine de cassettes] et puis d'autres encore. Ce n'était pas vraiment planifié, les choses se sont faites naturellement et ça a donné Club Moral.

Idiocratie : Et comment est venue le nom « Club Moral » ?

AK/DD : J'avais (Anne-Mie Von Kerckoven) trouvé un badge du « Club Balmoral » [une des plus anciennes discothèques de Belgique, aujourd'hui encore un club branché de Gand]. J'ai effacé les trois lettres « Bal », et ça m'a donné « Club moral ». Ca faisait bien six mois qu'on cherchait un nom avant que j'ai cette idée ! On savait qu'on voulait quelque chose de belge, on est des Flamands, tu vois ? Et « Clubmoral », c'est une sorte de belgissisme qui correspondait à ce qu'on avait commencé à mettre en place et ce qu'on voulait faire : une sorte de club oui mais dédié à l'expérimental, et à la manière de repousser aussi les limites de la morale. « Moral », c'était aussi parce que Dany faisait des performances qui exploraient justement les limites, qui mettaient en scène la violence, le crime, le meurtre, toutes ces choses qui allaient bien aussi avec la musique qu'on faisait. 



Idiocratie : Vous avez poussé le concept loin dans vos performances et bien au-delà des frontières de la Belgique.

AK/DD : Lors de nos premières représentations dans les années 80 il y avait des gens qui partaient ou qui étaient malades ! On a commencé ensuite à se produire dans de multiples endroits en Europe et on a rencontré d'autres groupes, belges évidemment mais aussi anglais, allemands, français ou américains. C'était une scène très vivante, très audacieuse aussi, à ce moment, et on pouvait pousser très loin les performances et l'expérimentation.

Idiocratie : Quel regard vous portez aujourd'hui sur la scène industrielle actuelle ?

AK/DD : Est-ce qu'elle est encore existante ? Allez, de temps en temps, on est encore invités à des événements où il y a... beaucoup de vieux ! On ne sait pas en fait si la scène industrielle est encore vivante ! Et toi tu en penses quoi ?

Idiocratie : Eh bien, ça doit faire vingt ans que j'assiste à des concerts de musique industrielle où je rencontre des gens que je voyais il y a vingt ans et qui vieillissent en même temps que moi, que je revois quasiment à chaque concert.

AK/DD : Ah ça c'est bien, mais c'est en France aussi.

Idiocratie : En France, au Royaume-Uni, en Allemagne, à l'échelle européenne, les choses bougent encore un peu tout de même…

AK/DD : Oui, c'est vrai, on a joué récemment, en septembre, à Dresde, pour le festival « Tower Transmission » [organisé depuis l'an dernier, qui réunit anciennes et nouvelles formations, représentatives de toute la scène industrielle européenne] et là il y avait beaucoup plus de gens de tous âges, avec un mélange de génération. Mais en Belgique en revanche, on voit qu'il ne se passe plus grand-chose. Il y a naturellement des gens qui continuent à faire de la musique expérimentale, des choses un peu « free » mais de la musique industrielle pas vraiment. En Flandres peut-être encore mais en Wallonie on voit les gens quelque fois se rendre à des concerts de musique  « industrielle » et qui sont surtout là pour se déguiser. Ou bien il y a des jeunes gens qui font surtout de la copie de copie de copie…

Idiocratie : Et ce soir ? Vous avez rencontré un public différent ?

AK/DD : Oui, ce n'est pas forcément le public habituel. C'est nouveau : beaucoup de gens qui ne nous connaissaient pas, qui nous découvraient, c'est bien aussi.

Idiocratie : Cela vous a surpris de pouvoir venir à l'initiative du FRAC Bretagne ?

AK/DD : On est toujours content d'être invités, de pouvoir jouer ou exposer, on est donc contents d'avoir pu être là ce soir. Après le musée d’Art Contemporain d’Anvers ou celui d’Oostende, j'ai (Anne-Mie Von Kerckoven) pu exposer mes réalisations ici, c'est une bonne chose aussi.



Pour cette soirée, Club Moral n’a pas réalisé stricto sensu une performance avec une musique bruitiste et une dose importante d’improvisation, mais a décliné ses titres les plus « célèbres » dans une version plus électronique et plus abordable pour un public très largement néophyte en la matière. Cela a pu surprendre les « anciens », d’autant plus que Danny Devos semblait un peu sur la retenue, mais les titres conservent une puissance propre, quelque chose de particulier, bref, de club moral.
Récemment, il y a eu une grande rétrospective de toutes les activités artistiques qui ont accompagné Club Moral depuis 1981 au musée d’art contemporain d’Anvers. De son côté, Anne-Mie est invitée par le Museum Abteiberg à Mönchengladbach (Allemagne) jusqu'au 26 février 2017. 






mardi 6 décembre 2016

Les gogos conservateurs




La victoire de Fillon aux primaires de la droite a soulevé une grande liesse dans ce qu’il est convenu d’appeler un peu rapidement le « peuple de droite ». Disons que deux de ses principales clientèles électorales ont jeté leur dévolu sur la mine mélancolique de François Fillon. Les premiers, électeurs catholiques issus de la Manif pour tous, ont voté utile en préférant l’ancien Premier ministre à Jean-Frédéric Poisson tandis que les seconds, retraités des classes favorisées, ont bien compris comment faire fructifier leur patrimoine tout en disant aux générations précédentes qu’ils devaient trimer davantage. Est-ce là le réveil du conservatisme à la française ? Patrick Buisson – que l’on a connu plus inspiré – a parlé d’une « révolution conservatrice », Chantal Delsol a titré dans les colonnes d’un Figaro en transe son article : « La droite est née dimanche dernier », le MEDEF a sabré le champagne pour saluer le retour des années 1980, etc. Bref, le tout Paris du conservatisme pépère s’est repris à croire au grand soir : celui de la lutte des classes à l’envers. 

         Sans vouloir passer pour des oiseaux de mauvaise augure, la victoire de ceux qui se présentent volontiers comme des conservateurs nous a fait penser à cette ancienne comédie de Saint-Amand Antier et Frédérick Lemaître ; comédie dans laquelle un escroc du nom de Robert Macaire prenait dans ses filets un bourgeois crédule qui se voyait affubler du nom de « gogo ». Nous croyons, en effet, que les électeurs des primaires de la droite sont des gogos qui se sont laissés enfumer par une posture sévère et deux ou trois réflexions traditionnelles qui cachent bien mal la teneur ultralibérale d’un programme sans foi ni loi. C’est revivre encore le déjà très long mirage qui fait croire aux conservateurs qu’ils pourront tenir en bride la société alors même que celle-ci est livrée sans vergogne aux logiques pernicieuses du marché. Au moins, Eric Zemmour a le mérite d’en rappeler les résultats catastrophiques : « La “Dame de fer” avait pour haute ambition de restaurer l’éthique victorienne de l’effort, du travail, de l’épargne, de la religion et de la patrie. Elle était sincère et déterminée. Mais le marché n’avait que faire de ses ambitions morales et l’Angleterre devint le pays du culte de l’argent, du cosmopolitisme de la ville-monde Londres, des mafias russes et des paradis fiscaux, de l’alcoolisme de masse des jeunes et des grossesses précoces des adolescentes (…) »[1]. Beau tableau que l’on nous propose de revisiter dans une France que l’on sait pourtant au bord de l’effondrement moral et social. Est-ce bien le moment de lui administrer un remède de cheval qui n’a à peu près fonctionné nulle part ?

         En vérité, le libéralisme n’est pas soluble dans le conservatisme. En revanche, le conservatisme se dissout volontiers dans la marmite libérale. Les soixante-huitards libertaires croyaient avoir trouvé un refuge confortable auprès de leurs amis fortunés bien installés aux postes de commande. Ils ont même cru avoir gagné la bataille des idées. Or, le vent tourne et comme les affaires sont les affaires, il n’y a strictement aucune raison pour que les « grands de ce monde »  ne changent pas leurs fusils d’épaule : après tout, qu’est-ce qu’ils en ont à fiche des réformes sociétales soi-disant émancipatrices ? Assouplir le marché du travail, baisser les charges des entreprises, relancer les grands traités commerciaux sous l’égide de la bureaucratie bruxelloise, désétatiser la sécurité sociale, tout cela peut bien se faire sous le couvert d’un discours moraliste de retour aux valeurs. On notera à cet égard que pas une mesure prodiguée par Fillon dans ce qu’il appelle le blitzkrieg des trois premiers mois ne renvoie aux valeurs conservatrices si chèrement défendues par ailleurs. Ainsi, les libéraux-libertaires peuvent-ils bien laisser la place aux libéraux-conservateurs (les « libcons ») sans que le programme économique ne change d’un iota. 

 
         Et pourtant, il faut rappeler que le véritable conservatisme ne se réduit pas à ce robinet d’eau tiède ouvert par les tenants d’un libéralisme bon teint. Au contraire, il est toujours radical, antilibéral et disons-le révolutionnaire ! Radical parce qu’il ne peut pas se résumer à quelques slogans politiques qui fleurent bon la tradition ; il se doit d’être mis en œuvre dans des formes de vie qui atteste de sa survivance. Ainsi, les plus hautes valeurs dont il se réclame – l’honneur, la dignité, la transmission, l’humilité, la hiérarchie, etc. – n’ont de sens que si elles sont reprises puis expérimentées par chaque génération. Autrement dit, la tradition doit toujours être réactualisée voire réinventée en fonction des conditions sociales de l’époque. Antilibéral, le conservatisme l’est évidemment puisqu’il n’a pas d’autres choix que de remettre en cause l’idéologie du marché qui a sapé, une à une, de façon méthodique, toutes les valeurs fondamentales pour faire de l’homme un être égoïste, calculateur, cupide, auto-référencé, désirant, nihiliste, etc. Roger Scruton parle à ce sujet d’« un matérialisme athée, parfumé d’absurdités marxistes » qui a introduit un « manque fondamental d’humilité dans les âmes de la nouvelle génération »[2]. Enfin, le conservatisme est devenu littéralement révolutionnaire puisqu’il ne pourra effectivement renaître qu’au prix d’un renversement complet des modalités actuelles de l’existence. A défaut, il continuera à donner un surplus d’âme à un système qui en est totalement dépourvu et à attirer à lui, paradoxalement, les gogos qui ne voient pas plus loin que le bout de leurs nez.    




Article repris sur le blog Eléments


   





[1] Le Figaro, « Conservateur et libéral, la grande tension », 1er décembre 2016.
[2] Eléments, « Entretien avec Roger Scruton. Au royaume du conservatisme », novembre-décembre 2016, n°163.

jeudi 1 décembre 2016

Jaroslav et Djamila, par Sarah Vajda



Sarah Vajda. Jaroslav et Djamila. Edition Nouvelle Marge. 17 €

« Djamila n'était pas une précieuse. Je te prie, lecteur, de ne pas t'aventurer sur ce chemin. Toutes les jeunes filles le sont, l'ont été, le seront un jour ou l'autre, au limen de l'âge nubile, quand le printemps s'éveille et avec lui l'appel d'Eros qui fut depuis Amour, Hymen, Désir. » Le récit de Jaroslav et Djamila, le dernier roman de Sarah Vajda, n'est pas celui d'une précieuse mais d'une emmurée vive, passée par miracle entre les barreaux de sa prison. Un bref instant d'espoir, une échappée belle trop éphémère, ne laissent à Djamila que l'amertume et les regrets confiés à Nico, ambulancier exalté, et au narrateur, témoins compatissants et protecteurs d'un jour, croisés sur le chemin de l'errance. En 180 pages incandescentes, Djamila raconte la fatalité, celle du despotisme familial, la prison du mariage avec le gentil Medhi, qui la claquemure avec toute sa gentillesse dans son F3 du Neuf-Trois, et l'espoir fugace de la rencontre avec Jaroslav, ukrainien échoué sur les rives bétonnées de la France banlieusarde. « Djamila d'une voix terne et basse, rauque d'être demeurée si longtemps emmurée dans la prison du cœur, avoua de l'Ukraine ne savoir qu'un seul nom, une vie entière répétées les trois syllabes de son nom, Jaroslav, comme une porte découvrant pour jamais un paradis à l'instant promis et sitôt perdu. »[1]
 
La vie de Djamila commence dans une carte postale, blottie entre les contreforts des Alpes et les petites maisons de la ville d'Annecy, dans le cadre enchanteur du lac et des petites bicoques pimpantes serrées autour de leurs ruelles charmantes, des beaux sapins rois des forêts avec le papier-peint des cimes enneigées en arrière-plan d'une vie sans nuage. Djamila est encore « Mila » à ce moment, une syllabe de moins pour signifier « miracle » chez les Ibères : le miracle de l'intégration réussie d'une jeune Française « issue de la diversité » comme disent les journaux ou les politiques, qui n'ont en général pas souvent eu l'occasion de la voir de près, la diversité. L'histoire de Djamila commence par un joli conte de fée : celui de Mila de France dans un petit coin de République heureuse. Une malédiction vient vite effacer le joli miracle aux couleurs de carte postale. A la mort soudaine de sa mère, le père de Mila décide d'embarquer ce qu'il lui reste de famille dans le 93, à Bobigny. Là-bas, le veuf complaisant ne fera rien pour soustraire sa fille à l'influence de l'oncle Hafez, remarieur funeste, Harpagon de cité et grand sultan des vies à cadenasser. Mila redevient Djamila, Djamila la belle, bonne à marier et à enfermer, « la pauvre Djamila issue de la diversité, emmurée dans son F3 du Neuf-Trois ». 

L'histoire que narre Jaroslav et Djamila n'est pas seulement celle de la rencontre entre Djamila la prisonnière et Jaroslav l'exilé dont les destins se croisent par hasard un jour en bas des tours : d'amour et de déception amoureuse, il sera bien question mais l'on aurait bien tort de s'imaginer que les choses s'arrêtent-là. « Je te prie, lecteur, de ne pas t'aventurer sur ce chemin », nous aura prévenus Sarah Vajda. Les romans d'amour, on le sait au moins depuis Roméo et Juliette, sont scandaleux. Bien avant Bobigny et sa Cité des Poètes, un autre poète, libanais celui-là, Khalil Gibran, publiait en 1912 un roman d'amour, Les Ailes Brisées, qui marquait la naissance de la tradition romanesque en langue arabe et racontait la bien triste histoire de Salma Karamé, mariée à un vieillard par un autre vieillard, trop faible pour lui résister. « C'est ainsi que le destin empoigna Salma Karamé pour en faire une esclave humiliée dans le cortège des malheureuses femmes orientales. »[2] Gibran, c'est l'empire ottoman, l'Orient de la première Nahda, la « renaissance » arabe dont l'héritage est si paradoxal, c'est aussi et surtout le Liban cadenassé par le pouvoir des religieux, avides de poser sur tout leurs mains avides. « C'est ainsi que l'évêque chrétien, que l'imam musulman et le prêtre hindou deviennent des hydres marines qui, de leurs serres multiples, se saisissent de leurs proies dont elles sucent le sang de leurs nombreuses bouches. » Les beaux amoureux des Ailes Brisées verront leur destin brisé par la religion de l'avidité et la loi des vieillards. Gibran, qui fut emporté par sa mère aux Etats-Unis, loin des évêques, des muftis, des imams, a raconté dans Les Ailes Brisées, une partie de sa propre vie : « Ô amis de ma jeunesse aujourd'hui dispersés dans Beyrouth ! Si vous passez par ce cimetière proche des bois de pins, entrez-y en silence et avancez lentement afin que vos pas ne troublent pas les dépouilles de ceux qui dorment dans cette terre ; arrêtez-vous respectueusement auprès de la tombe de Salma, saluez pour moi la terre qui conserve son cadavre et, dans un soupir, évoquez mon souvenir en disant en vous-mêmes : 'C'est ici qu'ont été enterrés les espoirs de ce jeune homme que les malheurs ont exilé au-delà des mers' », écrit Gibran le consolateur. 

 
La Djamila de Sarah Vajda est livrée elle aussi à la tyrannie des faibles : son père soumis à l'autorité de l'oncle Hafez la livre à la tyrannie douce du gentil Medhi qui la claquemure bien vite entre les murs de béton de la Cité des Poètes à Bobigny. « Folle de m'être soumise », se répète Djamila, enfermée dans sa prison matrimoniale et son horizon de banlieue grise avec « pour unique agora le centre commercial et pour seul clocher le minaret des mosquées où les femmes ne vont pas ». La rencontre avec Jaroslav ouvre une petite fenêtre dans la vie de Djamila. Jaroslav l'ukrainien débarque entre les tours du 93, comme Perceval le Gallois traversait les forêts factices et les châteaux en carton-pâte chez Rohmer, mais le roman de Sarah Vajda n'a rien d'un roman de chevalerie moderne prenant les tours du 93 pour des donjons et les beurettes mal mariées pour des princesses. Et s'il convoque les fantômes de Tristan et Iseult ou Roméo et Juliette pour narrer la pauvre histoire de Jaroslav et Djamila, c'est pour dépeindre avec maestria une autre chronique de l'enfermement : celui que la société française a imaginé pour elle-même dans les années 1970, quand les héritiers de Le Corbusier, las de suivre sans génie les traces de leur maître, ont décidé qu'il était temps pour eux de laisser leur trace dans l'histoire et de mettre, à coups d'utopies en béton armé, une partie de la population française sous les verrous. Une autre critique a fait valoir que le récit de Sarah Vajda pouvait être considéré comme le pendant féminin du Soumission de Houellebecq. Sans remettre en cause ce jugement, on ajoutera que Jaroslav et Djamila est aussi le roman de la « France périphérique » dont Houellebecq ne parle pas – ou presque – dans Soumission, le récit d'un monde livré à la laideur, bien au-delà d'ailleurs du 93 et de la France périphérique, dans les pavillons oubliés de banlieue, les cités-dortoirs de la province et les rivages bétonnés de la mondialisation heureuse : « Le béton est le même dans les faubourgs de Casa et la banlieue de Paris », constate Djamila.  

 
Jaroslav et Djamila est hanté par d'autres fantômes que ceux de Tristan et Iseult : la place des Fêtes, défigurée il y a plus de quarante ans, les Halles, rasées sous Pompidou, les vieux villages de banlieue, spectres urbains noyés sous les barres et l'extension irrésistible des villes-nouvelles. Et si l'on évoquait tout à l'heure Rohmer et son Perceval le Gallois, c'est à une version bien sombre des Nuits de la pleine lune ou de L'ami de mon amie que pourrait faire aussi penser Jaroslav et Djamila ; une version revisitée à la mode 2016, dans laquelle l'islam de banlieue a remplacé le marivaudage rohmerien, dans le vaste non-lieu dessiné par les urbanistes où s'élabore cet étrange paradoxe qui arrache les individus à tout sentiment d'appartenance et d'existence tout en les jetant dans la tyrannie de la communauté. Djamila n'aura pas été la seule à être enfermée : « Le crime capital de la modernité aura été d'emmurer chaque tribu dans ses rites », écrit Sarah Vajda. Dans le décor gris du vivre-ensemble, de nouvelles utopies se recréent, à mesure que la haine grandit, à l'ombre du béton, c'est ce que Djamila l'esseulée, Djamila la rescapée, veut dire à ceux qui veulent bien l'écouter : « Ces femmes emmurées dans la honte et dans la nuit enfanteront des monstres en série », tous seront menés, dit-elle, « misérables conscrits dans la grande bataille de la Oumma aux abattoirs de la raison. (…) Je hais le pluriel dont on fait les charniers. »

Si Djamila raconte les prisons du vivre-ensemble à la française, dans le 93 de la Cité des Poètes « prend-ton-luth-et-me-donne-un-baiser », on suit également l'errance de Jaroslav, de l'autre côté de l'Atlantique, jusqu'en Amérique du nord,  ou s'étalent l'équivalent de nos banlieues glauques,  sur les rivages de misère de la Louisiane à Winnipeg, villes éteintes ou le rêve américain s'enterre dans la moiteur et le désespoir. Les Américains, cependant, ont su bâtir un roman à partir de ce paysage de l'échec. La France n'a pas su faire de même avec ses banlieues et sa périphérie délaissée : leur roman reste à faire. Sarah Vajda s'engage avec Jaroslav et Djamila, dans cette voie ignorée, entreprenant avec talent l'exploration de ce territoire romanesque immense et grand ouvert par le terrible échec d'une société tout entière. Et que le lecteur ne s'imagine pas qu'il passerait ici du roman d'amour au roman à thèse : les personnages de Jaroslav et Djamila prennent vie de la façon la plus frappante qui soit, sous la plume de Sarah Vajda qui excelle à dépeindre les couleurs de cette nouvelle comédie humaine. « La vie est une chose trop sérieuse pour être confiée à un seul sexe », affirme la Djamila de Sarah Vajda. Il faut également continuer à la confier aux romanciers, pourvu qu'ils aient le talent et l'humanité nécessaire pour savoir quoi en faire. 

Article repris sur la Revue des Deux Mondes



[1]     Sarah Vajda. Jaroslav et Djamila. Editions Nouvelle Marge. Avril 2016.
[2]     Khalil Gibran. Les Ailes Brisées. [1912]. Actes Sud. 2001