mardi 25 août 2015

Les Atticistes - III

Troisième extrait des Atticistes. Ou de la bonne manière de mener des réformes de l'éducation. "Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite"...



L’Education nationale décida de prendre des mesures dramatiques pour préparer l’avenir. Elle créa donc des commissions pour préconiser une réforme des programmes scolaires. En composant le groupe chargé de faire des propositions sur l’enseignement des lettres, il allait de soi qu’on fit appel à Marie-Albane de la Gonnerie. Alors que les discussions de la commission étaient en cours, l’illustre sémiologue publia une tribune dans le Globe :

J’ai l’honneur de faire partie de la commission nommée par le Ministre de l’Education nationale pour formuler des propositions sur ce que les réactionnaires appellent encore l’enseignement des « lettres », vocable poussiéreux associé à « la culture » et à « la transmission ». Les travaux de notre commission, et mes propres convictions, m’obligent à m’attaquer au second de ces deux concepts.
La « transmission » est un euphémisme pour la rigidité hiérarchique d’une société patriarcale, qui impose, avec la complicité de l’école, une série de valeurs et d’institutions. Dans l’école d’aujourd’hui la transmission, ennemie de la liberté, doit être bannie.
Ce qui doit la remplacer, c’est l’éveil. Tout ce dont les élèves ont besoin, ils le portent en eux. Chaque enfant est un puits de découvertes latentes, d’expériences sensorielles à mettre en branle, de créativité. Le professeur doit être le serviteur fidèle qui tire la corde du puits pour faire remonter le seau de trésors.
Il en va de même pour la langue. On dit que la langue est fascisante, mais seulement celle qui est « enseignée ». Le « français correct » n’est qu’une série de codes que les classes dominantes dressent comme une muraille pour se protéger contre le peuple. Il faut absolument arrêter d’enseigner aux enfants leur propre langue, dont eux seuls sont les maîtres.

En ce qui concerne les textes dits « littéraires », ceux justement qu’on utilise pour imposer aux enfants la dictature du phallologos, ils doivent être interdits aux jeunes esprits avec toute la rigueur dont autrefois on éloignait d’eux la « pornographie ». Ce qu’on appelle la « littérature européenne » doit être rangée dans les caves des bibliothèques, et étudié seulement par des spécialistes aussi pointus que ceux qui se consacrent au déchiffrage des inscriptions étrusques. C’est précisément en démolissant cette nouvelle Bastille que nous ferons naître le monde de demain ! 

Eugène Green. Les Atticistes. (2012)

lundi 24 août 2015

Les Atticistes - II

Deuxième extrait des Atticistes, d'Eugène Green. Déboires du cinéma "social". 

Peu de temps après la rentrée scolaire arriva une chose étrange dans la Cité des Pivoines. Constantin Bouvier, cinéaste bien connu pour ses films courageux s’attaquant aux problèmes sociaux, choisit cette zone urbaine comme un des principaux lieux de tournage pour sa nouvelle réalisation, Les Enfants des fleurs, dont il avait écrit le scénario avec la collaboration de son épouse, Clémence Fromentin-Bouvier. Les rôles principaux devaient être tenus par Karim Rouabah, Mathieu Gaudert et Christine Joufflin, que tous les Pivoiniens connaissaient pour les avoir vus à la télévision. Mais il souhaitait incorporer des éléments de la vie des vrais habitants de la cité, afin de faire entrer dans la fiction « la réalité du documentaire ».
Son premier projet était de centrer cette recherche de la vérité sur les nouveaux Français, dont il choisit, pour les représenter, la famille Azzouzzi. Afin d’assurer la spontanéité de leur première rencontre, qu’il souhaitait filmer, Constantin Bouvier se présenta un soir sans préavis, avec une équipe légère, à la porte de leur appartement, où il entra avec délicatesse, mais néanmoins avec fermeté. La réaction de M. Azzouzzi laissa le cinéaste avec de nombreuses ecchymoses et plusieurs pansements au visage, de sorte qu’il dut abandonner cette idée. A la suite d’un rapport de son équipe de repérages, il aborda un jour Julien, alors que le garçon rentrait du lycée, et lui fit part de son désir de filmer la vie de la famille Tertre.
-           Pourquoi ne demandez-vous pas plutôt à mes parents ?
-          Je préfère, au nom de la démocratie et du respect de la jeunesse, qu’une décision ne         soit pas imposée par le pater familias.
-          Voulez-vous dire par mon père ?
-          On m’a dit que vous faisiez du latin.
-          Pourquoi demandez-vous à moi, plutôt qu’à un autre jeune ?
-          Je cherchais un cas qui sortait du lot, et vous êtes, dans la Cité des Pivoines, un des     rares Français de souche.
-          Je transmettrai votre demande aux souches.

Julien tint sa promesse, ce qui occasionna chez les Tertre un conseil de famille. L’idée d’être filmés chez eux n’enthousiasma pas Camille, mais son fils cadet trouva la perspective très fraîche. Julien était curieux de voir le déroulement d’un tournage, mais conservait des réticences vis-à-vis de l’homme qui avait traité ses parents de souches. Susanne estimait que le film pouvait aider la cause des communistes. Finalement, la décision collective fut d’accepter.



Eugène Green. Les Atticistes. (2012)

dimanche 23 août 2015

Les Atticistes - I

Depuis La Sapienza, le travail de cinéaste d'Eugène Green commence à être connu d'un plus large public qui ignore cependant encore largement son oeuvre de romancier. En attendant une prochaine recension de son dernier ouvrage, L'Inconstance des Démons, voici quelques extraits des Atticistes, satire au vitriol du milieu intellectuel français publiée en 2012. Le premier extrait nous emmène à Rome à la fin des années soixante et nous amène à faire la connaissance de Lucien Amédée Astrafolli, universitaire renommé et "prince des Atticistes", capable lui aussi de raconter de belles histoires aux fonctionnaires de police. 



A Rome on confia à M. Astrafolli la charge de conduire, une fois par mois, les visites du siège de l’ambassade de France. Il montrait à ses ouailles les beautés de l’architecture et des décors peints du palais, en soulignant toutefois à quel point elles dépassaient les limites du bon goût, et en leur opposant la justesse et la douceur de l’art français. Grâce aux lumières de leur charmant « cicérone », les visiteurs finissaient toujours par porter un regard très critique sur l’asianisme.
C’est également à Rome que s’est affermi le goût d’Amédée Lucien Astrafolli pour les toilettes historiques. Vu le peu de tolérance des Romains pour la fantaisie vestimentaire chez d’autres hommes, dans la journée il renonçait à porter ces parures dans la rue, mais cette retenue n’était pas toujours respectée lors de certaines de ses excursions nocturnes, où il satisfaisait son penchant pour les garçons, acquis chez les jésuites. A cette occasion, il lui arrivait de se vêtir des belles toilettes que normalement il réservait pour son intérieur. 
Une nuit, alors que, habillé en cardinal du XVIIe siècle, il s’approchait de certains  bosquets dans le parc de la Villa Borghese, il fut surpris de rencontrer deux pères jésuites, en tenue civile, dont il avait déjà fait la connaissance en d’autres circonstances. Il était encore en train d’échanger des civilités avec eux quand survint un homme, vêtu d’une combinaison de latex et tenant un fouet, que le prince de l’Eglise reconnut comme le philosophe Paul Régimbart, avec qui il s’était disputé dans une séance publique l’après-midi même. Dans ce nouveau contexte les deux hommes se saluèrent courtoisement, et se complimentèrent sur l’élégance de leurs tenues respectives, puis, après qu’Amédée Lucien Astrafolli eût présenté son compatriote aux pères jésuites, toute la compagnie s’avança vers les bosquets, où il y avait maintenant des signes d’activité.
Or, à peine ces messieurs eurent-ils fait un tour d’horizon des jeunes chômeurs à la recherche d’un emploi que la sérénité sylvestre fut troublée par l’irruption d’un groupe de policiers, qui amenèrent tout le monde au commissariat. Les jeunes travailleurs furent mis en cellule, ce dont ils avaient l’habitude, et d’où ils seraient libérés le lendemain matin. Mais l’officier chargé d’interroger les quatre messieurs fut très surpris d’apprendre leurs identités respectives.
Imperturbable maître de la rhétorique, Amédée Lucien Astrafolli se mit à dissiper le malentendu : les pères jésuites et lui-même se trouvaient dans ce lieu parce qu’ils cherchaient à remettre ces égarés sur le chemin de la vertu. Les ecclésiastiques s’étaient vêtus en civil pour être moins intimidants, tandis que son costume de cardinal était destiné à renforcer le pouvoir de son discours, et à inciter ces garçons par le verbe seul, à revenir dans le giron de la Sainte Eglise. Le fonctionnaire nota avec exactitude tous ces détails.
Puis il demande comment expliquer la présence et la tenue du philosophe. Malgré leur inimitié passée, l’atticiste magnanime dit que cet homme faisait partie de leur groupe, et que, afin d’amener ces jeunes à une lecture de son propre guide spirituel, qui était l’Imitation du Christ, ce grand mystique prévoyait de leur faire subir certains des outrages de la Passion.

L’officier ajouta ces éléments à son rapport. Puis, en contemplant les quatre messieurs qui se trouvaient debout devant son bureau, il éclata de rire. Quand il eut retrouvé son sérieux, il annonça qu’il n’y aurait pas de poursuites, en conseillant cependant à cette confrérie de trouver d’autres cadres pour ses œuvres charitables.

Eugène Green. Les Atticistes. Gallimard. (2012)

vendredi 21 août 2015

Orgasm Addict

Après l’islamophobie, l’homophobie, la transphobie, la xénophobie, la voilophobie, les frelons asiatiques et Paris-plage, voici une nouvelle entrée du grand dictionnaire de la phobologie et une nouvelle calamité s’abattant sur nous à la faveur de l’été : l’orgasmophobie.
Remarqué au dernier festival de Cannes avec son film Love, Gaspard Noé a vu ce qu’il qualifie lui-même de « mélodrame pornographique » frappé d’une interdiction aux moins de dix-huit ans. Arrière, messieurs les censeurs ! Aussitôt acté, le passage de l’interdiction de moins de seize ans à moins de dix-huit ans, résultant d’un dépôt de référé par une association catholique, a ému les bonnes âmes, révoltées par ce triomphe du fascisme moral. Même la ministre de la culture, Fleur Pellerin, est montée au créneau pour défendre la levrette en 3D pour tous tandis que Bernard Andrieu, autoproclamé philosophe des corps défendus, s’est fendu au cours de ce mois d’août d’une tribune dans Libération dénonçant « l’orgasmophobie » de la magistrature, des élites, de la société, bref de la France rance et moisie dont le conservatisme nous rappelle les heures les plus sombres…etc…etc…etc


Résumons (si vous avez manqué le début). Le héros de Love s’appelle Murphy, comme dans la loi du même nom et comme dans Robocop. Cependant, au lieu des emmerdes, lui collectionne les gonzesses et il dégaine par ailleurs plus vite encore que le cyborg du film de Paul Verhoeven. Mais voilà, la vieillesse, ça vous tombe dessus sans crier gare. Un jour vous êtes au sommet, turgescent et triomphant, régnant sur les corps et les sens et le lendemain, paf, ça y est, c’est bobonne et la marmaille, vous êtes foutus, fini la brouette thaïlandaise, l’étreinte du panda, la position de l’artilleur, adieu la vie, adieu l’amour, adieu toutes les femmes. Murphy se réveille donc un jour entouré de sa femme et de son enfant de trois ans, la déprime totale quoi. Il reçoit sur son répondeur un message de la mère de son ex-copine Electra qui lui demande, très inquiète, s’il n’a pas eu de nouvelles de sa fille disparue depuis un moment, sans doute partie rendre visite à sa mère grand avec son petit panier. Le coup de fil plonge Murphy dans une sorte de réminiscence érotique au cours de laquelle il se rappelle ses frasques passées. Raah c’est vrai qu’elle était pas mal la petite Electra…Rooh et puis quelle santé…Elle avait pas froid aux yeux la gamine…Et d’ailleurs ce plan à trois…rahlala…Voilà donc pour le synopsis, et tout ça en 3D parce que si James Cameron l’a fait avec Avatar et Alexandre Aja avec Piranha, il n’y a pas de raison que Gaspard Noé ne participe pas lui aussi à la révolution du cinéma et tant qu’à faire à la prochaine révolution culturelle.
Je confierai ici honnêtement au lecteur que je n’ai pas encore vu Love. Cependant, j’ai déjà pu avoir une idée de la subtilité et du sens de la nuance dont est capable de faire preuve Gaspard Noé en regardant Seul contre tous et Irréversible. Il y a quelques jours, j’ai appris que la fédération de Russie organisait, à côté de Moscou, un biathlon de chars d’assaut. Je ne sais pas exactement en quoi consiste cette nouvelle discipline sportive mais quand je pense au cinéma de Gaspard Noé, c’est l’élément de comparaison qui me vient immédiatement à l’esprit.


Lemmy, parrain officiel de l'édition 2015

Après Seul contre tous, son raciste haineux, pédophile et incestueux, ses appels du pied lourdingues au spectateur et ses placards « Attention, si vous avez peur d’être choqué, vous avez 30 secondes pour quitter la salle », et après Irréversible, sa lourde complaisance et sa scène de viol interminable, je ne sais pas si Gaspard Noé a traité dans son dernier film le sujet du sexe avec un peu plus de finesse mais la communication orchestrée autour de Love laisse penser que le cinéaste argentin a décidé de remonter à nouveau dans le Panzer de la provoc’ pour débarquer dans les chambres à coucher. Ses admirateurs l’ont comparé à Nagisa Oshima ou Lars Von Trier. Je ne suis pas vraiment convaincu que l’Argentin ait abordé le sujet avec les mêmes intentions et il faut souligner que le Japonais et le Danois ont l’avantage indéniable d’avoir à leur actif une véritable filmographie et pas seulement une compilation de scandales.
En attendant de pouvoir juger sur pièces, on peut s’intéresser à l’argumentaire tout à fait surprenant délivré par les défenseurs de Love, dans la litanie habituelle des théoriciens de la transgression qui confondent désormais allégrement libération et marchandisation sexuelle. Gaspard Noé lui-même y est allé de son petit couplet sur le retour des années sombres, déclarant à Métronews à propos de l’interdiction : « C’est un peu comme si on voulait rappliquer des logiques vichyssoises et que le cinéma était sous le contrôle du "maréchal". » Cela reste assez classique. La palme du plaidoyer surréaliste et de la rhétorique d’un autre monde revient sans conteste à  Bernard Andrieu, sociologue, qui s’insurge dans Libération contre une censure au service de « la peur de l’orgasme », conceptualisée par le néologisme: l’orgasmophobie. Cela mérite une petite explication de texte, texte en lui-même savoureux.
L’orgasmophobie,  nous explique Andrieu, c’est la peur du corps qui s’exprime, du corps hors normes qui bouscule notre petit confort intellectuel bourgeois. On cherche donc à faire taire les corps qui dérangent et le terrible couperet de la censure s’abat sur les victimes innocentes dont Bernard Andrieu dresse une liste que l’on devine non exhaustive, je cite en vrac : Gaspard Noé, les corps des chanteuses noires, les personnes qui souhaitent disposer de leur corps et de leur mort, le ventre loué des mères porteuses, la liberté d’expression et d’échange des corps, les migrants, les chômeurs ou les assistés - je respecte à peu près l’ordre donné dans le texte original - et le philosophe gymnaste de déplorer : « La France n’est plus celle des Lumières quand on interdit, contre le travail d’évaluation des commissions, à certains publics d’aller voir dans des salles de cinémas ce que tout un chacun, et bien avant l’âge de 18 ans, voit tous les jours en ligne ! » Peut-être pourrait-on suggérer à Bernard Andrieu que les publics de moins de dix-huit ans qui ont accès à tant de merveilles en ligne ne prendront peut-être pas la peine de se déplacer pour aller voir ce qu’un journaliste du Guardian a fort méchamment qualifié de « porno avec des dialogues moins intéressants » mais cette considération semble déjà hors de propos, à lire la suite de la prose de Bernard Andrieu, qui allume la post-combustion et décolle véritablement en direction de l’Olympe de la contestation. Tout, vraiment tout, y passe : « Mais ce gouvernement des corps représente-t-il les experts du corps aujourd’hui ? Les Femen manifestent seins nus devant la statue de Jeanne d’Arc et le discours de Marine Le Pen. Vincent Lambert ne parvient pas à mourir comme il le voulait en raison d’un conflit au sein de sa famille, dont une partie diffuse des images de son coma sans son consentement et convoque devant l’hôpital des associations intégristes du droit à la vie. Chacun peut s’autodépister du VIH et aller consulter pour confirmer le diagnostic là où d’autres nous condamnaient au «sidatorium» ! La Manif pour tous contre le mariage gay et la GPA fait face aux familles homoparentales et à la reconnaissance par le droit européen des enfants conçus à l’étranger. Les populations déplacées par la radioactivité de Fukushima viennent nous interroger sur la lutte contre l’enfouissement à Bure. »
Si vous n’avez pas tout suivi c’est normal, c’est parce que vous n’êtes sans doute pas un somaticien et que vous êtes même peut-être bien orgasmophobe par-dessus le marché. Qu’est-ce qu’un somaticien ? Laissons Bernard Andrieu nous l’expliquer : « Etre un somaticien, c’est agir dans son corps pour élaborer et incarner des normes nouvelles d’existence et de pensée. Engagé dans son corps à inventer un nouveau corps, le/la somaticien(ne) se légitime à travers une autofondation du sujet corporel mais à travers des réseaux communautaires. Les militant(e)s radicalisent cette posture théorique de l’hybridation en voulant incarner le cyborg, le queer ou le gender. Ils/elles définissent leur propre éthique à travers la mise en esthétique de leur existence. Cette avance épistémique et pragmatique des somaticiens tient à la mise en performativité dans l’œuvre et les actes de nouvelles manières de penser et d’agir avec le corps humain. De l’intérieur de la situation vécue, l’expertise somaticienne fait émerger comment il/elle a été contaminé(e), excisée, radioactivé(e), chômé(e), exploité(e), violé(e)… mais aussi dopé(e), prothésé(e), sportif(ve), greffé(e) ou malade chronique. »
Voilà, vous êtes désormais au courant et si vous avez l’impression qu’il manque un mot quelque part, c’est, une fois encore, parce que vous n’êtes pas somaticien. Gaspard Noé peut se rassurer après ce morceau de bravoure épistémique et pragmatique, Love peut compter sur le parti des somaticiens qui sauront agir dans leur corps et venir au secours, tels des Lancelot barjavéliens des temps modernes, au secours de la liberté de jouir en 3D pour adresser aux orgasmophobes, aux ennemis des cyborgs et autres déchets radioactifs une virulente réponse somatique mettant en fuite les partisans de la réaction anticorporelle qui se seront bien fait botter l’autofondement.

Le jour où ça aura lieu, ça sera, à coup sûr, encore mieux que le biathlon de chars d’assaut. Pourvu qu’il reste des lunettes 3D. 





jeudi 20 août 2015

Emmanuel Ratier est décédé

La nouvelle de la mort d’Emmanuel Ratier a commencé à circuler hier. Décédé à l’âge de 57 ans après avoir été victime d’un arrêt cardiaque, Emmanuel Ratier était le directeur de la librairie Facta, située au 9 rue de Clichy, au catalogue ô combien politiquement incorrect et animateur sur Radio Courtoisie. Mais Emmanuel Ratier était avant tout le fondateur et unique rédacteur de la lettre d’information bimensuelle Faits & Documents, qui reste un phénomène hautement original, voire unique, dans la presse française contemporaine.
Né le 29 septembre 1957 à Avignon, Emmanuel Ratier s’engage très tôt politiquement, et très à droite de l’échiquier politique, en adhérant au Parti des Forces Nouvelles, l’un des nombreux groupuscules issus de la mouvance d’extrême-droite des années 1970 qui va contribuer à la naissance du Front National en 1972. Parallèlement à sa carrière politique, qui le voit devenir suppléant du candidat UDF André Danet aux élections législatives de 1981, il se destine au journalisme en intégrant le Centre de Formation des Journalistes de Paris et l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, avant de faire ses premières armes au Spectacle du Monde, au Figaro Magazine, National Hebdo, Valeurs Actuelles ou Minute.
Le parcours aurait pu rester assez banal, de l’ordre de ce qui fait le miel des différents universitaires spécialistes des « mouvances radicales » ou celui des dossiers « néo-fachos » du Nouvel Obs, s’il n’y avait eu Faits et Documents, la lettre d’information bimensuelle de douze pages qu’Emmanuel Ratier lance en 1996 et qui fait rapidement figure d’OVNI dans la presse française, tout autant que de source d’information indispensable pour les (très) nombreux journalistes, parlementaires et politiques qui n’en manquèrent rapidement pas un numéro. Il faut dire que la feuille d’Emmanuel Ratier se révèle être une mine d’informations, truffée de petits détails et de renseignements valant leur pesant d’or sur la vie politique française, le tout rédigé dans un style invariablement neutre et purement informationnel : la Lettre d’informations d’Emmanuel Ratier n’avait pas pour but d’être un tract ou un journal d’humeur mais bien un organe d’information politique sérieux, à tel point d’ailleurs que la Lettre s’échangeait discrètement aussi bien dans les cabinets ministériels ou les officines parlementaires que les salles de rédaction. Tous les deux mois, la Lettre proposait le portrait « décapant » d’une personnalité, la « reproduction d’un texte confidentiel », des enquêtes détaillées et une foule de renseignements sur  « l’Élysée, le Parlement, le gouvernement, les partis, les hommes politiques. Et aussi les nominations, le parlement européen, les votes significatifs », sans oublier « la vie interne des journaux, des télévisions, des journalistes et les manipulations de l’information. » La fiabilité des sources de Ratier étonnait ses lecteurs autant qu’elle liait les mains à ses détracteurs : « En treize ans, aucun procès », pouvait se féliciter le patron de Faits et Documents.
On a mis en avant les réseaux qu’Emmanuel Ratier possédait lui-même au sein du monde politique, voire maçonnique, pour expliquer la qualité et le caractère exhaustif des informations délivrées tous les deux mois par Faits et Documents. Emmanuel Ratier possédait certainement une excellente connaissance des milieux politiques, ce qui est peu étonnant pour un homme ayant entamé une carrière de journaliste et de militant au début des années 1970, mais c’est surtout la capacité incroyable à décortiquer la presse et à collecter les faits et gestes – les Faits et Documents – des différents acteurs de la vie politique, civile et associative qui fut remarquable. A une époque où la capacité d’oubli est proportionnelle à la quantité d’information disponible quotidiennement – c’est-à dire énorme -, Emmanuel Ratier notait, relevait, indexait avec une rigueur presque anachronique. Ce patient travail d’archiviste, plus encore que de journaliste, faisait toute l’originalité et la valeur de Faits et Documents. Avec la mort d’Emmanuel Ratier, les services de communication et d’information des ministères et des différents partis politiques, les attachés parlementaires et les différents professionnels de l’information ont perdu, c’est certain, un précieux auxiliaire.



mercredi 19 août 2015

Chronique estivale de la BNF (4) - L'espace pique-nique

Improbable conjonction géométrique, fantaisie extraterrestre, palais lovecraftien de la connaissance, la BNF est une fascinante énigme architecturale plantée en bord de Seine sur une base de pyramide tronquée encadrée par quatre hautes tours coiffant comme les arêtes d’un sarcophage monstrueux l’atrium de verdure qui perce en son cœur l’incroyable monument. Mais le monstre d’acier abrite un lieu plus énigmatique encore, dont l’existence fut rappelée à l’auteur de cette chronique il y a quelques temps par un lecteur avisé. C’est l’une de ces antichambres du secret qui semblent, à seule fin de défier la raison, s’être glissées dans les interstices de l’espace et du temps pour y piéger le visiteur inconscient qui saura confusément qu’il avance tel un funambule sur le fil de l’invisible frontière séparant deux dimensions. Le moindre faux-pas le précipitera à tout jamais au travers des éons de l’oubli, dans l’univers de l’inconcevable, sans le moindre espoir de revoir un jour la race des hommes. Ce lieu étrange et effrayant c’est :

L’ESPACE PIQUE-NIQUE

A gauche de l’entrée est, juste avant les vestiaires de la bibliothèque, dissimulée derrière quatre rangées de lourdes portes de métal et un pont d’acier orwellien, se niche cette étrange aberration dont le concepteur doit, c’est certain, avoir connu une fin tragique ou mystérieuse. La littérature fantastique et le cinéma nous ont laissé quelques beaux exemples d’endroits maudits : la Chambre tapissée de Walter Scott, la terrifiante maison de The Haunting of Hill House de Robert Wise, la Maison de la sorcière de Lovecraft ou la Maison Usher de Poe et même la terrible salle de bain des Envoutés de Gombrowicz avec sa serviette hantée. A cette litanie des territoires de l’étrange, il convient aujourd’hui d’ajouter l’espace pique-nique.


Soit que les concepteurs de la BNF aient été des admirateurs de Dario Argento, soit que la bibliothèque ait été réellement construite au-dessus des ruines d’un ancien temple sataniste, il y a quelque chose dans l’espace pique-nique qui refuse de laisser l’âme du visiteur en repos. D'ailleurs, avant de s’appeler « espace pique-nique », cette sinistre antichambre sans fenêtre, entièrement tapissée de bois sombre et presque toujours déserte, se nommait « espace détente » mais la direction de la BNF dut s’aviser qu’il était impossible de se détendre dans ce décor digne de la Black Lodge de Twin Peaks, à moins d’avoir déjà accompli un bout de chemin en direction de la psychose. Le lieu fut donc discrètement rebaptisé mais pas plus cependant qu’il n’évoquait auparavant le farniente et la détente, l’espace pique-nique ne parvient aujourd’hui à inspirer au visiteur la moindre image d’abandon bucolique dans l’herbe verte ou de sieste heureuse sous les marronniers. En réalité, le hall d’entrée de l’Overlook Hotel de Shining pourrait passer pour plus chaleureux que cette vaste pièce quadrangulaire, meublée d’une dizaine de tables vides, de quatre poubelles et d’une machine à café, censée conférer à l’endroit sa raison sociale. Le plafond qui doit s’élever à près d’une dizaine de mètres du sol, supporte une forêt de lampes suspendues qui évoquent l’ambiance d’une église orthodoxe ou celle du Saint-Sépulcre de Jérusalem tandis qu’un coup d’œil sur la décoration des murs nous entraîne déjà vers des dimensions plus ésotériques encore.
Comment expliquer exactement le sens et la présence des œuvres qui ornent les murs aveugles de l’espace pique-nique et font trembler le visiteur à s’en brûler les doigts et renverser la moitié de sa tasse de café sur ses chaussures ? A gauche en entrant, se trouve un immense tableau d’Hervé Télémaque, artiste haïtien inspiré par le surréalisme, le pop art et l’art vaudou, intitulé La Cache. Sur le même mur, en progressant vers le fond de la pièce, se trouve une grande représentation en relief, par Jean-Paul Réti, du site de Khibert-Qûmran, où furent retrouvés les manuscrits de la mer morte, dans une caverne cachée pendant des siècles aux yeux des hommes. Sur le mur de droite, une autre grande toile est exposée en vis-à-vis du diorama biblique. Le Mot disparu n°1 de Gérald Thupinier. Deux larges dégoulinures grisâtres encadrent une sorte de béance plus sombre évoquant à la fois la forme menaçante de L’Ile aux Morts et une silhouette encapuchonnée levant un voile maléfique sur l’expression peinte au milieu de la toile en lettres grises : « Mot disparu ». A ce stade, la fonction ésotérique de l’endroit ne fait en effet plus aucun doute. Il y a bien un sens caché à tout cela, la solution d’une énigme susurrée à l’oreille du visiteur par l’inquiétant ronronnement d’une soufflerie dissimulée quelque part derrière les hauts panneaux de bois. La clef de la terrible énigme se trouve peut-être dans la dernière œuvre, qui occupe la portion du mur situé à droite de l’entrée, en faisant face au fond de la salle. Il s’agit de La Porte Ouverte, de Bernard Rancillac, vaste tableau d’inspiration Pop Art représentant, sur fond jaune canari, une sorte de divinité guerrière brandissant une lance en direction de deux petits chevaux à bascule, non pas figurés mais bien réels et fixés au tableau dans une position qui évoque un accouplement. A l’extrémité droite du tableau, une femme en peignoir, se penche, l’air hagard, au seuil d’un appartement dont nous distinguons le mobilier, représenté par un jeu de trompe-l’œil derrière la femme et la porte qu’elle tient ouverte.
A ce stade déjà, une angoisse sourde a saisi le visiteur. La porte peinte paraît s’ouvrir sur un univers infernal dont tentent de s’échapper la femme en peignoir et les deux petits chevaux à bascule accouplés, tandis que la divinité terrible au masque de Kali s’efforce de ramener à coups de piques ces figures grotesques de damnés dans la dimension maléfique de l’appartement en trompe-l’oeil. 


Abandonnant son café, son pique-nique et sa santé mentale, le visiteur tente alors de sauver son âme de la damnation picturale éternelle en fuyant l’espace pique-nique et ces évocations démoniaques financées par la DRAC Ile-de-France et le ministère de la culture. Mais si, dans sa panique, il commet l’erreur de se diriger vers le fond des salles de recherche pour y trouver l’abri du silence et de l’étude, alors il saura en levant les yeux qu’il n’était parvenu qu’au seuil de l’horreur. Au fond de la salle W, couvrant tout le mur, s’étale une représentation vivante du pandémonium, signée Martial Raysse. Dans un décor faussement naïf aux motifs vaguement orientalisants se tiennent des personnages aux visages torves et obscènes, tournés les uns vers les autres ou vers le spectateur dans une sorte de conciliabule muet et insane. « Martial Raysse, énonce la petite plaquette de présentation, propose une véritable allégorie de la parole, de la richesse du langage et de la lecture à travers son Mais dites seulement une parole. Les personnages et les symboles semblent se passer le mot, échanger des gestes qui les transforment en figures vivantes du dessein spirituel et artistique du peintre. » Même Godot prendrait sans plus attendre ses jambes à son coup et, pour ne rien savoir de plus du « dessein spirituel et artistique du peintre », le visiteur traumatisé s’enfuit également, le souffle court, s’accrochant aux rayonnages et renversant quelques piles d’ouvrages, vers l’autre extrémité du bâtiment, vers la salle de philosophie, la salle K, où son destin sera peut-être scellé à jamais. Sa fuite éperdue le mènera en effet au pied de l’œuvre de Jean-Pierre Bertrand, Partitions métalliques aux tâches de lumières : 14 lignes de 2m50 à 3m de long et 85 points de métal jaune laqué d’une dizaine de centimètres de diamètre fixés à intervalles réguliers sur le mur en béton, une « commande de l’établissement public de la Bibliothèque Nationale de France au titre du 1% artistique. »
L’an dernier, l’un des points jaunes s’est décroché sans crier gare, manquant de tomber sur la tête d’un des lecteurs, plongé dans la lecture de Kierkegaard ou Nelson Goodman. La direction de la BNF prit immédiatement des mesures d’urgence pour circonscrire la menace, déployant des barricades de contreplaqué destinées à retenir la chute d’un autre point en suspension ou celle, plus fatale encore, d’une ligne droite risquant de devenir tragiquement sécante avec le crâne d’un lecteur. Il n’y eut pas de victimes à déplorer cette fois-là mais qui sait si un malheureux, rendu fou d’angoisse par un passage de trop à l’espace pique-nique ne risque pas un jour, dans sa fuite, de se jeter la tête la première sur une « Partition métallique » qu’une force obscure et malveillante aura détachée du mur à ce moment précis. A moins que, par un juste retour des choses, une tâche de lumière en métal laqué ne se décroche à bon escient pour rencontrer, avec toute la vélocité autorisée par une chute de plusieurs mètres, la tête d’un créateur contemporain, venu travailler à quelque nouveau projet ce jour-là, et mettre à sa carrière un point final.





Le cauchemar se poursuit sur Causeur

mardi 18 août 2015

Chronique estivale de la BNF (3)

Les succès du Rafale, des Airbus ou du TGV à l’étranger nous feraient presque oublier qu’en dépit de la crise et du chômage de masse, nous possédons en France un autre sujet de fierté : la TGB, ou « Très Grande Bibliothèque », la Bibliothèque Nationale de France, monumentale ode de verre et d’acier au savoir et à la postérité mitterrandienne qui parvient à faire de l’ombre au Beaubourg pompidolien et au musée des arts premiers chiraquien. Quand les Qataris se seront lassés des Rafales qu’ils auront abandonné dans le désert, parmi les carcasses de Lamborghini et de Bentley, et que le TGV sera devenu chinois, les quatre tours de la TGB se dresseront encore pour clamer à la face de l’humanité que la France possède toujours la plus grande bibliothèque du monde, ce qui n’est pas rien. Cet épicentre mondial de la culture attire tout au long de l’année, comme un gros pot de miel de l’esprit, tous ceux qui vont butiner les petites fleurs de la connaissance parmi les 40 000 000 de références possédées par la Bibliothèque. Ainsi vrombissent continuellement entre les hautes tours conçues par Dominique Perrault, les essaims de chercheurs, d’étudiants, d’écrivains, de journalistes et de touristes égarés aux confins du XIIIe arrondissement, dans ce décor de film d’anticipation des années 70. Mais il n’est pas donné à n’importe qui de profiter aussi facilement de cette immense somme de connaissances. Que vous soyez chercheur, visiteur, simple curieux, étudiant en cotutelle, espion ou général en retraite, il vous faudra d’abord passer les portes de la bibliothèque. Ce qui n’est pas si simple.

Mettons les choses au point. On parle ici de la TRES Grande Bibliothèque. Ce n’est pas n’importe quoi. Pas la première venue des MJC, pas une banale médiathèque ou même un CDI. Non. C’est la Très Grande Bibliothèque Nationale François Mitterrand. La TGBNFM. Il serait donc inconcevable que l’on puisse pénétrer à l’intérieur de la TGBNFM simplement en poussant une porte, comme le premier péquin venu dans un vulgaire troquet pour commander un café crème. Non. Nous sommes là dans la cathédrale du savoir. On fait dans le vantail ici, dans le battant qui pivote sur lui-même avec solennité, dans l’antichambre, dans le pont-levis, le passage, la frontière, le porche, le propylée, pas juste dans la porte. Un peu de respect s’il-vous plaît.


Commençons donc notre visite par le hall d’accueil de la bibliothèque qui comptait à l’origine deux entrées et dont l’une a été supprimée il y a quelques temps pour permettre aux parias venus avec la ligne 6 de crever d’une insolation sur la dalle avant d’avoir pu rejoindre l’entrée est. Aux heures d’ouverture, une longue file de visiteurs se presse devant le tourniquet automatique qui commande l’accès à la bibliothèque et déverse le flot des nouveaux arrivants, impatients de pouvoir se jeter sur la dernière exposition Barthes ou d’entamer des révisions aussi tardives qu’inutiles en vue des examens. C’est là que le vrai spectacle commence et que l’on rentre de plain-pied dans un film de Tati, les portes tournantes automatiques tournant en effet à leur gré et s’arrêtant brutalement si la moindre écharpe ou la plus petite palpation digitale vient à effleurer leur délicate surface vitrée. Aux heures d’affluence, les scènes provoquées par ces arrêts intempestifs ont, j’imagine, peut-être déjà convaincu les biologistes qui se rendent à la Bibliothèque d’abandonner leurs recherches sur les itinéraires migratoires du maquereau argenté dans le pacifique nord pour se consacrer avec plus d’intérêt aux stratégies de survie de l’homo bibliothecus en captivité. Non, sans rire. Henri Laborit peut aller se rhabiller et pointer au cirque Pinder avec ses rats : cinq minutes de porte tournante automatique à la BNF, ça vaut tous les ouvrages de sciences comportementales du monde.
Il y a d’abord l’indécis qui, se retrouvant soudain pris au piège du tourniquet de verre refusant obstinément de le libérer, ne sait plus quoi faire, hésite, tremble, balance, reste pétrifié de longues secondes avant de tendre une main tremblante vers la porte qu’il effleure d’une caressante supplique comme pour implorer secrètement la clémence du mécanisme obtus. Tandis qu’à l’extérieur et à l’intérieur du hall, les protestations ou les encouragements – voire les moqueries – de ceux qui veulent sortir ou rentrer commencent à fuser, le malheureux ou la malheureuse, reste là les bras ballants, le regard empli de détresse, piégé dans son sas de verre, comme une araignée tombée dans la baignoire d’un appartement déserté en plein mois d’août.

Les portes tournantes de l’entrée de la BNF sont divisées en trois espaces, un peu comme l’assolement triennal au Moyen Age. Dans le deuxième espace, derrière le pauvre hère tétanisé, il y a un autre type humain : le vindicatif, qui s’énerve, râle, invective et s’apprête à imprimer au battant de verre une poussée d’une force si peu mesurée qu’il va transformer pour quelques secondes le tourniquet automatique en centrifugeuse. Tous les éléments du drame à venir se mettent en place. Derrière le phacochère enragé qui est sur le point de faire tournoyer la porte récalcitrante à la vitesse du bourrin au galop, une jeune et belle étudiante vêtue d’une délicate robe en coton blanc est parvenue à s’engouffrer avec vivacité et grâce entre les deux battants, profitant de l’immobilisation temporaire du tourniquet. Ignorant la catastrophe imminente, elle tient à la main, à hauteur de la taille, près, trop près du tissu délicat de la jolie robe d’été immaculée, un cappuccino fumant, rempli à ras-bord. La file d’attente à l’extérieur est muette d’horreur, chœur antique figé dans l’attente du dénouement tragique. La jeune femme comprend soudain elle aussi ce qui doit arriver et l’on peut voir passer à ce moment dans ses grands yeux tristes la même résignation lente qui éclaire peut-être le regard du sanglier égaré sur les voies, réalisant trop tard qu’il est sur le chemin du Paris-Bordeaux de 18h33.

Ne traînons-pas sur les lieux du drame. Passées les diaboliques portes tournantes, il faudra encore franchir les fourches caudines des détecteurs de métaux et ouvrir votre mallette pour montrer que vous n’y dissimulez aucun 357 Magnum, quelquefois à l’invitation d’un agent de sécurité débonnaire, éventuellement blagueur, d’autre fois, si vous avez moins de chance, houspillé par un vigile pas commode qui vous fera rapidement comprendre que vous ne souhaitez pas vraiment énerver l’ex-garde du corps de Radko Mladiç ou l’ancien chef de la sécurité de Bachar Al Assad.
Passons sur les formalités administratives. Vous voilà à pied d’œuvre, prêt à entrer dans le saint des saints. Devant vous voici les battants massifs des portes monumentales du rez-de-jardin. Elles pèsent 250 kilos chacune. La traction du bras nécessaire à l’ouverture vous arrachera un gémissement, ou au pire un tendon, si comme tous les rats de bibliothèque vous pensiez naïvement que l’étude ne demande pas un peu de préparation physique. Avec un peu de chance, celui ou celle qui vous précédera n’aura pas manqué de vous renvoyer la porte suivante dans la tronche pour appuyer cette évidence. Afin de parfaire votre apprentissage de la douleur, n’oubliez pas, en descendant l’escalator d’effleurer la glissière en métal. Vous serez immédiatement gratifié d’une bonne décharge électrique provoquée par l’électricité statique accumulée dans cette immense cage de faraday à l’atmosphère sèche. Il se dit que certains esprits dérangés ne visitent plus la BNF que pour pouvoir goûter à ce plaisir défendu et piquant, montant et descendant inlassablement les escalators, touchant d’un doigt gourmand le métal, le visage soudain crispé dans un répugnant rictus de jouissance et de douleur. Il se dit même que parmi nos élites décadentes, certains plus décadents que d’autres délaisseraient les plaisirs frelatés des lieux de perdition nocturne pour venir ici nuitamment, grâce aux bons offices d’une société secrète, se livrer aux délices de ce qu’on appelle plus, paraît-il, dans les milieux branchés, que l’électro-masochisme. Mais ce ne sont que des rumeurs.


Vous êtes déjà fatigué ? Allons boire un petit café sur la nouvelle terrasse aménagée pour ceux qui souhaitent admirer d’en haut le « jardin », 10 000 m2 d’arbres et d’essences diverses plantées au milieu du béton, de l’acier et du verre qui font de la BNF une sorte de pot de fleur aux dimensions cyclopéennes, comme dirait Lovecraft. La terrasse a sa porte, elle aussi, et cette porte possède sa vie propre, sa logique qui ne correspond en rien à celle de l’être humain lambda habitué – créature inconsciente – à ce qu’une porte s’ouvre ou se ferme simplement en la poussant ou en la tirant. Mais, encore une fois, nous sommes ici à la BNF, où l’on ne se soumet pas à la tyrannie du banal. On fait dans le moderne, la vitrine technologique, pas dans le rideau de perles à Mémé ou la glissière de véranda. L’accès à la terrasse est donc automatique. Comme le tourniquet du hall d’entrée mais en plus vicieux. Dans un monde idéal, l’ouverture de la porte de la terrasse est déterminée par une cellule photosensible qui fait pivoter les battants dans un chuintement high tech devant rappeler l’ouverture des sas dans Star Trek ou Cosmos 1999. Dans notre dimension et notre espace-temps, tout ce beau et coûteux matériel se doit de déconner sévèrement, Jacques Tati l’avait très bien compris. L’un des plaisirs offerts par la terrasse de la BNF est donc de s’installer sur l’un des confortables sièges disposés près de l’entrée et d’observer de quelle manière la porte maléfique se joue avec cruauté des badauds.

Pour corser le tout, aucune poignée, aucun dispositif d’ouverture reconnaissable ne distingue la porte des panneaux de verre qui l’entourent. On voit donc fréquemment quelque pauvre malheureux se planter devant le sas et attendre en vain que celui-ci consente à lui laisser le passage. Confronté à l’obstination bornée de la machinerie, incapable de trouver quel panneau secret est censé s’ouvrir ou coulisser, le visiteur éconduit longera toute la surface vitrée qui entoure la terrasse en espérant trouver un mécanisme secret, un peu comme Guillaume de Baskerville dans la bibliothèque secrète du Nom de la rose, avant d’abandonner et de s’en retourner d’où il vient en affectant l’air de celui ou celle qui a plus important à faire de toute façon. D’autres fois, la situation est inversée et la porte diabolique refuse de laisser sortir de la terrasse ceux qui s’y trouvent, réduits après quelques tentatives infructueuses à taper du poing sur le carreau pour qu’on vienne leur ouvrir de l’intérieur. On pourra alors agréablement passer le temps en se moquant d’eux et faisant mine de leur jeter des boulettes de papier pour accentuer plus encore leur désarroi. De temps à autre, le mécanisme malfaisant se déclenchera avec un petit déclic et un chuintement qui ressemble à un rire nasal, propulsant le ventail de verre sur le nez de l’infortuné qui scrutait le hall à la recherche d’un peu d’aide.

Mais la porte a mieux à faire. Elle attend son heure et l’occasion de faire vraiment le mal. L’occasion se présente sous la forme d’un élégant monsieur qui tient à la main un cappuccino fumant, rempli à ras-bord. Il s’approche à distance raisonnable de la porte de la terrasse et attend qu’elle s’ouvre devant lui. Rien ne se passe. Il fait deux pas, scrute, dubitatif, la silhouette rectiligne, tentant de comprendre les motivations secrètes de ce dispositif étrange. Le monsieur porte une belle veste de velours, un pantalon à la coupe élégante et une jolie chemise d’été, couleur crème ou blanc cassé. Sa main tient le gobelet fumant à quelques centimètres de la vitre et de la chemise. Il y a un léger déclic. Au loin, on entend arriver le Paris-Bordeaux de 18h33. 



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