samedi 12 avril 2014

Idiots en folie (infini)


         
          C’est là que nous allons mourir
         Au lendemain de notre naissance
         Avec les enfants du Paradis
         Qui dansent toute la nuit
         Dans les braises de la vie,  
         Avec nos cendres qui volent,
         Nos visages qui s’immolent,
         Enfin libre de filer
         Dans l’univers sans aujourd’hui
         Avec nos petites étoiles, brûlantes,
         Comme des papillons discrets,
         Sans lendemain,
         A peine une gerbe de feu
         Dans l’incendie noir du néant. 



mercredi 2 avril 2014

Saint Aymeric priez pour nous !

A l’issue des municipales, l’alternance reprend ses droits et, alors que le printemps fait son apparition et que les chaises au gouvernement deviennent musicales, nous nous sommes demandés ce qu’il pouvait advenir du vaillant Aymeric Caron, qui aurait certainement mérité une place de ministre.

Il était une fois, dans un royaume fort fort déprimé, un preux chevalier du nom d’Aymeric Caron. De fort belle allure, tenant toujours le verbe haut, le preux Galaad du politiquement vertueux pourfendait avec l’étincelante épée de la rhétorique les malfaisants suppôts de la réaction et les zélés zélotes du traditionalisme passéiste. Chaque samedi soir, devant un auditoire gagné à sa cause et sous l’œil reconnaissant et complice de son mentor, Aymeric ferraillait avec les démons ennemis du Bien, avec leurs robes grises, leurs bonnets carrés, leurs faces terreuses et leurs propos haineux. Roide, tranchant et impitoyable, il renvoyait à leurs accointances nauséabondes les alliés des tyrans, les ennemis de la grande fraternité des peuples, les partisans de la discrimination et les serviteurs de la Bête Immonde. Audacieux jusqu’à l’inconscience, enfonçant avec rage toutes les portes ouvertes, même celles des plus petits cagibis de l’évidence, chambellan de l’ordre de la moraline et grand simplificateur de procès en intention, Saint Aymeric Caron tançait quotidiennement le pays gagné par la sinistrose et la haine de l’autre et levait haut son écu, frappé du blason de l’amour, pour rallier à lui dans sa glorieuse croisade tou-s-t(es) les citoyen-s-nes du Ier au XXe arrondissement, de Montreuil au Marais, des Ami(e)s de la Terre à Terra Nova, tou(s)-tes les défenseur-s-seuses-suze de la communion des cultures, de la déconstruction des stéréotypes identitaires et de l’interopérabilité des transgressions de genre. Bref, Aymeric Caron commençait à taper sur les nerfs d’un peu tout le monde.


            Le salut est venu des élections municipales. Au soir du deuxième tour, le peuple assemblé, et ingrat, comme d’habitude, en dépit de tout ce que l’on fait pour lui, a adressé un démenti cinglant à Aymeric Caron. « La Gifle » titrait entre les deux tours un magazine, montrant en couverture un François Hollande faisant la moue, mais cette gifle n’a que très éphémèrement agité les micro-particules du chef de l’Etat décomposé en minces volutes de velléités incertaines et elle est passée également à travers la forme éthérée du spectral premier ministre pour atteindre en plein visage Aymeric Caron. Pauvre Aymeric Caron ! Natacha Polony lui fait déjà bien des misères et le voilà maintenant prisonnier d’une France chassée du paradis sociétal à cause du manque de savoir-vivre d’une province mal embouchée.
            Heureusement, il reste Paris, ville-lumière où le FN fait encore sourire et où Anne Hidalgo est à peine menacée par NKM, sorte de Ségolène de droite. Mais si les loups ne sont pas encore entrés dans Paris, ils sont aux portes. Ils occupent le sud de la France, campent en banlieue et lancent même à l’ouest une vaste reconquête. Partout le compteur Geiger de la droitisation des esprits s’affole et le fervent végétarien qu’est Aymeric Caron doit se sentir bien seul dans ce pays qui a mangé de la vache enragée à chaque tour des élections et dédaigne désormais l’onctuosité douceâtre du socialisme saumoné pour les saveurs plus fortes de l’entrecôte au bleu. Le raz-de-marée du mécontentement a tout englouti et il va désormais falloir se montrer bon nageur car quand tout va à l’eau et que les illusions sont détruites, il faut savoir pagayer ferme pour remonter le courant avec elles.    
            Depuis son arrivée en Ruquierie, Aymeric Caron s’est imposé, au fil de ses interventions, comme le symbole médiatique et cathodique de l’ère Hollande. Le président normal et le chroniqueur nordiste ont accédé aux plus hautes fonctions, chacun dans son domaine, à quatre mois d’intervalle. Et ils ont tous les deux en commun d’être arrivés trop tard. François Hollande a s’est cru en Mitterandie, dans la France des années 80, de SOS Racisme, du virage libéral de Fabius, des premières envolées du FN et des premières apparitions du beauf de Cabu. Quant à Aymeric Caron, question de génération sans doute, il se croit visiblement encore dans les années 90, avec leur cortège de manifestations antiracistes et d’artistes conscientisés répétant à l’unisson les mêmes slogans et déclinant sur tous les modes et à tout propos les mêmes poses de résistants de pacotille, celles qu’affectait  la jeunesse des années 90 qui ne cessera pas, avec sérieux et bonne conscience, de scander jusqu’à l’aube de la quarantaine assagie qu’elle emmerde le Front National.  Chacun des deux a donc rejoué sa partition comme il pouvait, François Hollande transformant la force tranquille en immobilisme placide et Aymeric Caron passant aléatoirement de la rhétorique « Touche pas à mon pote » aux engueulades  avec Naulleau dans Touche pas à mon poste, des portrait-procès d’On n’est pas couché aux polémiques avec Natacha dont la sensibilité apollinienne semble provoquer en réaction chez le chroniqueur une dérive de plus en plus a-polonyenne. 

            Les résultats catastrophiques enregistrés dimanche par la gauche ne délivreront sans doute pas tout de suite le pauvre François Hollande de l’exercice bien compliqué du pouvoir mais elles auront peut-être pour effet de nous délivrer, au moins un peu, d’Aymeric Caron. Non pas que Laurent Ruquier, prenant acte du démenti infligé par les électeurs se risque, dans son équipe, à un remaniement de l’ampleur de celui qui guette l’actuel gouvernement, mais parce qu’elle va peut-être amener son chroniqueur vedette à réaliser qu’il ne sert décidément pas à grand-chose d’accuser à tort et à travers ses contradicteurs de banaliser les idées du Front National dans un pays dont une partie de la population supporte de moins en moins qu’on banalise tout simplement le fait de la mépriser. 


vendredi 28 mars 2014

Le jugement très erroné de Maxime Ginolin

        Toutes sortes de fous nous harcèlent continûment dans le quotidien morne, tantôt piquant tantôt lourd, stupide et effrayant tour à tour, qu’est devenu la sphère Internet et les réseaux sociaux qui l’accompagnent. Ces masques et ces avatars nous présentent une panoplie pour le moins fascinante et pour le moins ahurissante. Il existe, certainement, une infinité de catégories de fous et toutes ne sont pas dépourvues d’intérêt ; il existe peut-être même – je ne m’avancerais pas beaucoup là-dessus pour le moment – autant de fous que d’internautes déferlant dans des vagues sur les flux de conversation. Il existe – quoiqu’ils ne soient pas légion – des fous flamboyants qui, de leur aura bizarre et révoltée, illuminent les choses sur lesquelles d’ordinaire les mots ne se posent qu’avec une peine immense ; il existe – quoiqu’ils soient moins malins, moins sages, et bien plus fous que tous les autres fous réunis – des fous avisés, ceux qui s’honorent de voir partout ce que les autres ne voient nulle part, cette sorte d’imbécile systémique qui, parce qu’elle a cru percer le nombre du monde, s’autorise à mimer une sodomie douteuse où un plat à base de brochet, de rire jaune et gras et de verbe cabalistique se mêle de citoyenneté ; il existe – quoiqu’ils soient bien moins braves, moins courageux et moins téméraires qu’ils ne le supposent – des fous en colère, ceux qui comme un volcan croient faire gronder les torrents d’insultes et de mots gros, termes en réalité ternes et piteux, composés – à coup sûr – chez maman, en cachette derrière un écran plat, après l’amour sur un site de pornographie en streaming et avant de passer à la table où attendent les lasagnes encore chaudes, le 20 heures, Cyril Hanouna, Vincent Lagaf’, ou je ne sais quel autre succédané précaire de distraction ; et enfin – stoppons net – il existe ces fous dangereux qui sur la toile ou dans la vie, comme pourrait le faire, par exemple, Spiderman, se font les justiciers d’une cause pouvant paraître, au premier abord entendons-nous, marginale, mineure et insignifiante, d’une cause communément connue sous le nom de véganisme, dérive extrême du courant de défense animalier, qui s’agite et s’énerve au nom du Bien de l’Humanité à deux, à quatre, ou à mille pattes, au grand dam du « lobby de la viande ». 




Nous vivons une époque si désespérée qu’elle cherche éperdument son nazi. En vain… Mais que ferions-nous sans le secours de ce vocable-épouvantail si nacreux qu’on le découvre dans la bouche d’individus capables de s’égorger ? Que le commentateur, le blogueur, le vidéaste contemporain se pose cette question : il saura immédiatement si ce qu’il veut dire vaut ou ne vaut pas la peine d’être dit. Et que nous dit-elle pourtant, cette sorte inquiétante de fou dangereux ? Eh bien, c’est tout simple, nous sommes, êtres humains, directement ou indirectement, les acteurs, les complices d’un génocide qui, ayant lieu depuis le commencement des civilisations, depuis le commencement de l’agriculture et de l’écriture, depuis en somme que le monde est monde, se déroule sous nos yeux sans même que nous nous en soyons aperçus ; ils nous disent, c’est tout simple, que vous vous rendez coupable d’un crime comparable à la caution active ou passive du nazisme en avalant un steak. Qu’ils me reprochent l’exceptionnelle pièce de viande dont mon palais s’enchante une fois par mois passe encore… Figurez-vous seulement que ces énergumènes s’en prennent à celui qui s’enfile un morceau de fromage, se prépare une tartine de miel, porte du cuir pour se protéger du froid, de la pluie et du vent, à tous ceux qui enfin font leur beurre sur le dos de ces pauvres animaux. Mais tenons-nous en désormais au fait qui motive cette engueulade. Je me suis rendu, moi aussi, sur Dailymotion pour visionner le court métrage du vidéaste et prétendu artiste Maxime Ginolin. Une daube affligeante ! Nous y trouvons d’emblée un acteur qui, grossièrement déguisé en rat, arbore une blouse maculée de sang où l’on peut lire, en lettres capitalisées et mal foutues : « vivisection laboratory ». L’animal se tortille sur une mélodie pour film d’épouvante, de ces films que suivent à travers le globe une floppée de pré-pubères et de trentenaires attardés. 




Passée une glaçante entrée en matière, le titre du court métrage apparaît en caractères sanglants et salement calligraphiés : Le Jugement – on entend tout à coup, inopinément, se mêler barrissements, miaulements et rugissements. Le rat empoigne alors un monsieur dégarni. Ce dernier affecte (l’acteur surjoue abondamment) un air étourdi et désemparé. À quoi ressemble-t-il ? C’est un homme blanc – hasard ? – décemment vêtu et cravaté, un tantinet ringard… Jeté à terre par le rongeur, il se redresse pour comprendre ce qu’on lui veut. Et que voit-il ? Un toucan, un taureau, un porc, un lièvre, un cheval, un corbeau, un poulet en polo et un lapin à gueule de Chewbacca, figurants qu’équipa une boutique de farces et attrapes. On entend retentir un tambour militaire. Ils constituent la partie civile de ce procès aussi bidon, sinon d’avantage, que celui des Ceausescu. Magic Jack – c’est le pseudonyme du justicier et juge dont nous parlons – est une imitation médiocre du Joker. Ce cézigue que tartine une couche immodérée de maquillage adopte le style des guitaristes de death ou de black métal, ceux-là mêmes qui vantent les vertus de la psychopathie, du narcissisme exacerbé et du mal-être adolescent, les mêmes qu’on aperçut un beau jour en train de ratatiner sur scène un chiot ou un poussin pour voir. Il y aurait, selon Maxime Ginolin, un complot carniste infiltré au plus haut niveau de la politique nationale et internationale, du ministère de la Santé à l’ONU, en passant par l’Ordre des Médecins. Le malheureux qui, tour à tour, endosse le rôle de juge, de procureur, d’expert, et d’avocat, s’acharne à crédibiliser un lynchage avéré pour les besoins de la cause animale. Nous voilà bientôt plongés dans l’ambiance des procès staliniens. – Veuillez décliner votre identité, intime Magic Jack au prévenu. Lobbyiste ayant travaillé dans la viande, le nucléaire et l’armement, David Carniste incarne le salaud accompli. La production de biftecks apparaît ici comme le couronnement de son palmarès dans la carrière du mal. La ménagerie réclame vengeance. En effet, si la majorité des êtres vivants ont disparu de la planète (rien que ça) c’est par sa faute. David Carniste a été désigné – on ne sait comment d’ailleurs – pour répondre, devant elle, du crime commis par son espèce, à savoir : « le plus grand génocide d’êtres sensibles et conscients » ; et, certainement pour nous la faire gober, l’expression est martelée à plusieurs reprises. 




Que Ginolin se calme et cesse immédiatement de faire joujou. Cette confusion est odieuse. Lorsqu’on parle de génocide, on considère que, à travers le corps des individus qui la composent, une culture et un corps immémorial est atteint. N’étant pas un peuple, le reste du règne animal ne peut, question de bon sens, être la victime d’un génocide. Au terme d’abattage à la chaîne est pourtant substitué et préféré celui – plus absurde – d’élevage d’extermination. Que le traitement industriel du bétail soit abominable et inhumain – j’y consens – ne nous autorise aucunement à dévaster la langue de la pire manière, en particulier lorsque ce saccage sert les besoins d’un produit post-culturel comme Magic Jack. Nous sommes, également, exposés de force et sans avertissement – a-t-il seulement pensé aux enfants ? – à des images itérées de bêtes égorgées, violentées, à un trauma qui, s’imposant, suppose délivrer les consciences. Le procédé ressemble à de l’hypnose, à une rééducation et à un redressement : Ginolin parie sur la disparition, l’annihilation des valeurs qui fondent toute civilisation rétrospectivement non-vegan. Le chantage affectif est ainsi entamé. Désormais nous savons et n’avons plus d’excuses. En d’autres termes : ou bien le spectateur s’indigne et adhère – comment sauver une humanité qui mange de la viande ? –, ou bien – à l’instar de David Carniste dont le pied sera amputé et passé au mixer – c’est un salaud. L’homme doit expier ensemble : le sexisme, la corrida, le colonialisme, l’homophobie, la traite des noirs, les conflits armés et la souffrance des rats de laboratoire devant « les lois immuables de la vie » (13.25) dont Magic Jack se veut le défenseur et le représentant. Une notion a été définie : « le “spécisme”, […] idéologie qui justifie et impose l’exploitation des animaux » (2.10) – et je constate, horrifié, que tout défile confusément : images de la Guerre du Viet Nam, singes encagés, extrait (15.46) – BFMTV – du procès de Dominique Strauss Khan. Maxime Ginolin souhaite transposer ce qui relève du domaine de l’humain aux bêtes pour l’étendre à l’ensemble du règne animal, dans un bazar délirant. L’idéologie antiraciste exacerbée au nom d’un universalisme totalitaire est ainsi, non plus brandie par quelque prétendu humaniste, mais par un post-humain animaliste et bienfaisant qui souhaite juger l’homme à l’aune d’une conscience animale new age. Quoi de plus dégradant à l’égard des individus, des cultures qui ont souffert et souffrent encore, toutes ethnies confondues, du racisme réel ? Je ne suis pas exactement opposé à tout ce qui fut dit dans cette daube : tout y suinte les bonnes intentions et le politiquement correct. Que les animaux éprouvent la souffrance, je ne le remets même pas en doute et il serait barbare de ne pas admettre la sauvagerie dont ils sont les victimes dans la société capitaliste et productiviste. Qu’ils aient cependant une conscience, des émotions et des sensations, j’avoue l’ignorer et même en douter – je laisse cette question à de plus doctes que moi – très fortement. Suis-je pour autant un tortionnaire dominateur et mégalomane ? Affirmons donc sans détour ceci : si parler de conscience de soi pour les animaux est insensé, vouloir ériger cette certitude en principe moral fédérateur pour supprimer les guerres et instaurer « la paix dans le monde » me paraît dangereux, voire criminel.





Merci à Al-amin Emran sur Voxpolypi

lundi 24 mars 2014

Le PS et le chat de Schrödinger


Le premier tour des élections municipales 2014 m’a permis de mieux comprendre le film des frères Coen, A serious man
 
Bien qu’étant très friand des productions de la fratrie la plus géniale d’hollywood, de Sang pour sang à True grit, en passant par Miller’s crossing, A serious man m’avait laissé sceptique. C’est quelque peu dubitatif que j’avais suivi les déconvenues de Larry Gopnik, professeur de physique quantique en 1967 à Minneapolis, qui ouvre le film avec une démonstration visuellement effarante du problème de Schrödinger et passe l’heure et demie suivante à subir les persécutions de sa femme, de ses collègues, de son oncle autiste et de ses enfants demeurés, en voyant peu à peu son existence vaciller sans qu’il parvienne à trouver une explication et une solution rationnelle à la succession de déconvenues et de catastrophes qui s’abattent sur lui. A l’image du chat de Schrödinger, dont il cite l’exemple au début du film à ses étudiants, Larry Gopnik tourne en rond dans sa boîte sans plus savoir s’il est encore maître de son existence ou en fait même vraiment partie. Rappelons pour les néophytes, dont je fus avant de visionner A serious man, que le principe de l’expérience de Schrödinger est d’enfermer un chat dans une boîte avec un flacon de gaz mortel, une source radioactive et un compteur geiger. Quand le compteur détecte un certain seuil de radioactivité, le flacon se brise et le gaz tue le chat. Si nous ouvrons la boîte, nous constaterons que le chat est soit mort soit vivant mais tant que nous ne le faisons pas, le chat est la fois théoriquement vivant et mort et se trouve dans une dimension que seul un expert en physique quantique sera capable d’appréhender et que je me bornerais humblement à nommer la dimension de l’incertitude, entre les limbes et l’improbable, d’où reviennent parfois les morts dans les films de Georges Romero et plus rarement les hommes politiques. 


Un peu comme le chat de Schrödinger, le parti socialiste au lendemain du premier tour des élections ne sait plus très bien s’il est mort ou vivant, pas plus que ceux qui l’observent se débattre entre les deux tours, coincé dans la petite boîte du déni, tandis que monte l’aiguille du compteur geiger frontiste. A Hénin-Beaumont, Steve Briois a commenté d’un sobre mais ferme « Place au travail ! » les 50,26% réalisés dès le premier tour. A Marseille, Patrick Menucci fait désormais tinter ses casseroles loin derrière le candidat du FN, arrivé en deuxième position, et loin derrière Jean-Claude Gaudin auquel on n’en voudrait pas de citer le colonel Kilgore dans Apocalypse Now : « J’adore l’odeur du napalm au petit matin ». A Fréjus, le FN fait 40% tandis que Niort passe à droite après 60 ans de règne socialiste. Hormis à Paris où Anne Hidalgo fait match nul et à Lille où Martine Aubry tient un peu le rôle qu’Alain Juppé assure à droite, le terme de « beresina » paraît presque faible partout ailleurs pour commenter les résultats du PS. On a pas fait d’ailleurs tourner que les tables électorales hier soir puisque Jean-Marc Ayrault semblait presque revenir d’entre les morts pour commenter les résultats d’une voix atone et recommander la constitution d’un front républicain avant de s’enfoncer à nouveau, et peut-être pour toujours, dans les limbes. « Nous avons le pouvoir de remobiliser les électeurs entre les deux tours » a répété, mécanique, Najat Vallaud-belkacem sur tous les plateaux de télévision. « Les électeurs ont voté avec leurs pieds » a répondu, sarcastique, Bruno Le Maire, évoquant le record d’abstention et renvoyant la pauvrette à l’époque congelée de la RDA. Il a beau jeu de le faire : l’UMP vient d’être sauvé miraculeusement (et sans doute temporairement) des eaux troubles des écoutes par la percée du FN et il est certain que la courbe électorale sera plus difficile encore à inverser que la courbe du chômage pour le PS. 

Dans A serious man, le malheureux Larry Gopnik, trompé et tyrannisé par sa femme, martyrisée par ses collègues et par ses étudiants, affligés par son oncle autiste qui passe ses journées à couvrir des cahiers d’écoliers de symboles cabalistiques, cherche désespérément à sortir de la spirale infernale qui menace de précipiter toute son existence dans le désastre. Dédaignant le rationalisme scientifique, il se tourne même vers la religion, mais les rabbins qu’il interroge ne parviennent qu’à lui donner des réponses toutes plus contradictoires et inutiles les unes que les autres. Le parti socialiste, quant à lui, durement éprouvé essaie à tout prix de trouver une explication à sa déroute qui ne remette pas en cause la cohérence et la pertinence de ses choix politiques. Pas questions de considérer les démêlés des candidats socialistes à Marseille ou Hénin-Beaumont, au niveau local, ni le rejet de la politique gouvernementale, au plan national, comme des facteurs d’explication à la très large percée du Front National : comme d’habitude, on attribue ceci à l’ignorance des électeurs et à l’œuvre des maléfiques zélotes qui, dans l’ombre, banalisent les thèses du FN et manipulent les cerveaux malades. Ce matin Le Monde  allait même jusqu’à mettre les électeurs de Béziers sur le divan pour expliquer le désastre : « Les Biterrois  montrent une tendance dépressive qui alimente un discours victimisant, terreau particulièrement favorable pour le FN. » Traduction : alors que le socialisme municipal n’a décidément rien à se reprocher, c’est une bande de maniaco-dépressifs qui a encore tout fichu en l’air. 

Il n’est pas question pour le Parti Socialiste de se remettre sérieusement en cause, surtout entre deux tours des élections municipales, alors que Paris balance encore dangereusement entre NKM et Anne Hidalgo. On s’accroche donc au PS au « Front républicain », vieille antienne que les ténors de l’UMP ne font même plus semblant de prendre au sérieux, trop heureux de voir la gauche redevenir pour un temps plus bête que la droite. Et malgré les protestations et les menaces de sanctions, le rattachement du Front National au paysage politique local semble inéluctable. Comme Larry Gopnik dans A serious man, le parti socialiste n’a donc plus qu’à se laisser balloter favorablement par les événements en espérant que ça ne casse pas trop au deuxième tour. 

Il est hors de question que je raconte ici la fin de A serious man : elle est très intrigante au premier visionnage et elle prend tout son sens quand on a regardé le film une deuxième fois, enrichi de l’expérience du premier tour des élections. Pour celles-ci en revanche, on sait à peu près comment cela va se finir : dimanche prochain, quand nous ouvrirons la boîte de Schrödinger pour constater ce qu’est devenu le PS entre les deux tours, il y a de fortes chances pour que plus d’un s’exclame : « le petit chat est mort ! »
Mais meurt-on jamais vraiment en politique ? 



Le chat se promène aussi sur Causeur
PS: Aucun chat n’a été blessé au cours de la rédaction de cet article.

dimanche 23 mars 2014

Les élections c'était mieux avant.

      A l'occasion du premier tour des élections municipales, faisons un tour d’horizon de ces candidats courageux, ou tout simplement inconscients, qui osent se présenter dans une circonscription où ils n’ont aucune chance de gagner. Condamnés à l’échec, ces chevaliers de la cause perdue ont souvent un profil très atypique, par rapport aux ténors du  parti qui ne sont pas là seulement pour faire de la figuration. Eux, les outsiders, les candidats de l’impossible, sont là parce qu’il fallait bien mettre quelqu’un. A Paris, dans la foule des candidatures aux vingt mairies d’arrondissement, un nom se détache, par la grâce de ses consonances à la fois élégamment désuètes et exotiques : celui d’Atanase Périfan, qui se présente sous la bannière de l’UMP dans le XXe arrondissement, joyau populo-branché du Paris bobo, autant dire dans une circonscription dont il pourrait se faire éjecter dès le premier tour.



            Même si cela peut sembler à peine croyable, il y a des électeurs de droite dans l’est parisien et même dans le XXe arrondissement. Ils se cachent évidemment, ne serait-ce que pour éviter d’être lynchés à coups de coloquintes par des antifas un peu échauffés à la sortie d’un brunch solidaire, mais ils sont bien là et souffrent sans doute, parce qu’ils donnent leur voix au parti des nantis, de ne pas pouvoir passer pour des gens cool et pas prise de tête. Heureusement, NKM est arrivée afin de dépoussiérer un peu la figure tristement austère du type de droite chiant. Avec ses petites vestes de cuir, son style urbain, ses petits tops et son élégance pré-raphaélite quand elle partage une cigarette avec des clochards et l’air concernée, NKM est en train de prouver que l’UMP peut être jeune, fashion et même un peu hipster. D’ailleurs en ce moment quoi de plus hipster que de soutenir l’UMP ? Et l’arme secrète pour réconcilier la réaction, les avocats fiscalistes et les étudiants en cinéma altermondialistes dans le XXe arrondissement se nomme Atanase Périfan.
            Ces six syllabes font résonner les accords charmants d’une bohème passée et c’est comme un parfum de Belle Epoque qui flotte soudain dans l’est parisien. Atanase Perifan. Ce nom splendide qui semble ressusciter la gloire du Paris 1900 pourrait devenir le symbole d’une réconciliation nationale. D’origine macédonienne, Atanase Périfan fut le créateur de la fête des voisins et également un opposant farouche au mariage pour tous, tandis que son patronyme ressuscite la gloire immortelle du grand patriarche Saint Athanase d’Alexandrie, ou d’Athanase, patriarche d’Antioche. Autant de références, à priori contradictoires, qui pourraient rassembler les ennemis d’hier et effacer des clivages dépassés sur la base d’un programme à la fois humaniste et localiste, alliant tradition et modernité,  ressuscitant la grandeur passée du vieux Paris tout en favorisant l’expression de toutes les cultures et de la diversité.

       Que de mesures on pourrait imaginer dans ce beau programme ! On cultiverait du Quinoa et du mil dans des jardins à la Le Nôtre installés dans le parc de Belleville, on vendrait des carrés Hermès sur les marchés alternatifs et on remplacerait les Vélib’ par d’authentiques vélocipèdes. Il conviendrait par ailleurs de faire respecter dans les rues du XXe arrondissement certains codes vestimentaires qui rendraient justice au bon goût tout en instaurant une nouvelle forme de dandysme créatif. On imposerait aux passants, ainsi qu’à tous les représentants de la gente canine, le port du haut de forme et de la redingote tandis que l’on inviterait les chats (on n’impose rien aux chats qui sont intraitables sur la question de leur indépendance) à se remettre à porter des culottes bouffantes, le chapeau à plume et l’épée au côté. Les hommes de tous âges auraient l’obligation de porter la moustache en hommage à Georges Clémenceau et Mustapha Kemal, ainsi que le monocle, à la mémoire d’Eric Von Stroheim. On suggérerait pour les nourrissons et jusqu’à l’adolescence le port de la fausse moustache. Les femmes s’habilleraient comme elles le veulent (car elles tolèrent elles aussi difficilement la contrainte) néanmoins on préciserait bien que le port du legging de couleur vive, zébré, panthère ou à imprimé camouflage, est strictement prohibé sur l’ensemble du territoire du royaume d’Atanasie (car dès la victoire aux élections municipales on transformerait l’arrondissement en un royaume autogéré). La célèbre Brigade du Goût, qui a déjà amplement démontré ses mérites, se chargerait de faire respecter au quotidien ce nouvel arbitrage des élégances.



       En ce qui concerne l’environnement et la circulation, sujet d’actualité ces derniers jours, nous en reviendrions tout simplement à la calèche et à son charme inimitable. Et puisque la mode était dernièrement à la circulation alternée, on pourrait imaginer de laisser trotter dans les rues les chevaux des calèches à pompons rouge les jours pairs, bleus les jours impairs et blanc le dimanche, ce qui serait du plus bel effet.  Quant au périphérique si proche et si polluant, Nathalie Kociuzco-Morizet ayant suggéré il y a quelques temps de le couvrir, on pourrait même imaginer pouvoir le coiffer d’une voûte de verre et de métal d’allure victorienne sous laquelle, en lieu et place des véhicules, on ferait circuler des éléphants portant brocard et grelots dorés, qui transporteraient les voyageurs d’une porte à l’autre. On appellerait ce nouveau périphérique à Olifants le Périphan et l’inventeur de ce système révolutionnaire et complètement écologique serait à jamais loué.
Il faudrait aussi absolument envisager une solution définitive pour la réintégration des jeunes en perdition, malmenés par la société. Pour éviter que la drogue ne les amène pour toujours à gâcher leur potentiel créatif et pour garantir le retour de la sécurité et de la propreté dans nos rues, on pourrait imaginer de confier aux délinquants juvéniles et aux enfants turbulents de petites carrioles tirées par des poneys qui arpenteraient les rues et serviraient à collecter les déchets laissés sur la voie publique par les indélicats (boutons de manchette usagés, monocles cassés, fausses moustaches décollées, chapeau haut de forme perdus, restes de qinoa, carrés Hermès solidaires et miettes de macarons). Ils les entasseraient dans de jolis sacs en flanelle que l’on irait, le soir venu, jeter aux pauvres de l’arrondissement voisin. En ce qui concerne les pauvres d’ailleurs, il est temps, de remplacer les uniformes criards du Samu Social par une parure un peu plus élégante. Il conviendra donc d’imposer aux travailleuses et travailleurs sociaux la petite veste de cuir et le style faussement négligé pour donner naissance à un Samu Mondain qui allierait conscientisation politique et raffinement vestimentaire.




C’est un beau projet que pourrait symboliser Atanase Périfan dans un arrondissement hautement symbolique. A bien y regarder, il n’y a pas tant de différences entre NKM et Anne Hidalgo. Elles se disent toutes les deux en faveur d’un Paris festif et écolo et pour le reste, ce ne sont au fond que des broutilles idéologiques qui les séparent. Sous le haut patronage du maire Périfan (rien que cela c’est déjà magnifique !), le XXe arrondissement pourrait devenir le laboratoire d’une nouvelle politique de la ville qui rassemblerait jeunes créatifs et catho tradi, koolos et réacs, alter et ultra, bohèmes et aristos. Les bobos sont morts, vive les aristo-bohèmes ! Avec les aribos, le changement c’est maintenant et ensemble tout devient possible parce que c’est bo la vie pour les grands et les petits !




Retrouvez les aventures d'Atanas sur Causeur

samedi 22 mars 2014

La guirlande d'Éléonore


      Voilà une sympathisante de la cause idiocratique qui vient parler, à travers le dernier ouvrage de Bruno Deniel-Laurent, Eloges des phénomènes, de cette société cyniquement débonnaire qui entreprend de se débarrasser de ses idiots pour accoucher d'un monde ou ne survivront que les fantômes de notre humanité oubliée. 




     Comme on vit Charles de Sainte-Maure, marquis de Montausier,  imaginer un recueil de madrigaux dont chacun aurait pour sujet une fleur, qui dirait sa joie d'orner le front de Julie d'Angennes, nous voyons Bruno Deniel-Laurent tresser couronne à Éléonore, atrébate, « vingtenaire, fonctionnaire, amoureuse, fan de Bob Dylan et de Champomy »,  trisomique  et heureuse  rescapée d'un génocide silencieux. Éloge des Phénomènes, « trisomie  21: un eugénisme d'État », éditions Max Milo, 9, 90 E.


Après-guerre,  an  LXXIV.

          Depuis que le chancelier d'un Reich, qui ne fut pas trois fois millénaire, a pris la tangente, que Dresde, la Florence de l'Elbe, s'est vue réduite en cendres, que l'éclat de la  bombe H. a terni la splendeur du Grand Levant et que le soleil a fini par se coucher sur l'Empire britannique comme  sur tous les empires coloniaux, le sang a coulé sous les ponts. Sur ce sang, allegro vivace, les navires des puissants et les barques des humbles dérivent, offrant aux aèdes, aux philosophes et aux rhéteurs bien des sujets de pleurs, de craintes et de chants. 
Au fleuve Léthé, beaucoup de cendres furent jetées. Particulièrement celles des malades mentaux.   Tout avait commencé en Germanie par le programme Aktion 4. Cet eugénisme étatique, exact pendant « des fontaines de vies », conçu dans le but avoué d'améliorer la race, couvrait déjà son crime du manteau de Saint Martin :

«  N'est-ce pas l'exigence de la charité que de délivrer celui que tu ne peux guérir ? »

Comme ici et maintenant en France, le pays en voie de nazification invoquait des nécessités  budgétaires. Pour preuve, ce petit problème arithmétique proposé aux écoliers allemands à la rentrée de 1936 : « Sachant que la construction d'un asile d'aliénés coûte six millions de Marks, calculez combien de nouvelles habitations à quinze mille Marks, on pourrait construire avec cette somme ?  ».

D'une rive l'autre du Rhin, au temps du IIIe Reich comme en Ve République, une même équation  convoque charité, budget et paradis pour tous pour débarrasser, par des moyens différents – euthanasie douce contre euthanasie violente –  le monde  des  idiots congénitaux.  D'une rive l'autre du Rhin, d'une époque l'autre, fascistes et démocrates s’accordent à inventer un monde parfait : Bienvenue à Gattaca où « (G) uanine, (A)dénine, (T)hymine et ©ytosine se feront les seuls maîtres de nos destins [1]. »  


D'autres cendres.

Celles des juifs, sans doute si malheureux depuis la nuit des temps, que la race maudite ou culture singulière, (idiotisme au sens littéral) des fils d'Abraham et de Sarah, pas ceux d'Agar, méritait de mourir. Il ne s'agissait pas d'une affaire religieuse mais d'une anomie. Comment un groupe social était-il parvenu, en l'absence de pouvoir politique, hors de tout territoire marqué et de toutes  frontières,  à perpétuer ses rituels, ses lois alimentaires,  son code législatif,  son  système judiciaire, une langue morte et pourtant vive et dans cette langue, à transmettre mille récits de génération en génération ? Comble de l'humour, ce peuple sans terre avait en outre conservé des traités d'agronomie, qui attendront l'année 1948 – près de 2000 ans –  pour servir. Cette question  était destinée à  mourir sur les lèvres du dernier juif. Il n'en fut rien. Pas encore. Les Tziganes, qu'aujourd'hui on dit roms et hier, Bohémiens, eux aussi, indissolubles dans aucune civilisation sédentaire, avaient dur comme fer tenu bon leurs légendaires. Crime de narratologie menait en ces temps-là à la chambre à gaz ! Tour à tour et en même temps, les violoneux se chantaient race maudite entre toutes les races, fils de Caïn, ou de Cham, lui-même fils de Noé ; parfois aussi,  ces   Manouches  prétendaient descendre des mages de Chaldée ; des Atlantes, de Syrie, de la Treizième tribu, de Marie l'égyptienne, de Rama, de Tubalkaïn, père des forgerons, de Marie-Madeleine ( peut-être horresco referens de Dieu même,  puisque le Christ,  en certaine version qui fit naguère scandale,  aima une prostituée ), sans parler des sources incas, mayas,  aztèques et des récits,  qui les liaient à Tamerlan ou au Grand Monghol et mêmes aux Mamelouks... Eux aussi dérangeaient, dérangent l'ordre et la sécurité du monde marchand.  L'idiot littéraire est figure connue, sa fonction en tous points parallèle à celle  du  fou du roi.  Cette figure,  la modernité prétend l'extirper, venin,  de son sang,  afin de réduire l'ultime obstacle, la dernière digue à son parfait  gouvernement.
Hitler même n'était pas parvenu à ses fins, quand  il semble que l'honnête Ve République française finissante y parvienne... En effet, quatre-vingt-seize pour cent des porteurs d'un quarante-septième gène, d'un gène de trop, ne naissent pas, victimes d'une IVG.  Thérapeutique,  il va sans dire.  

Sans doute nous sommes-nous trop accoutumés à une arithmétique nouvelle qui additionne et soustrait des millions et non plus des  âmes, pour nous émouvoir de ce crime-là ? Sans doute aussi, cœurs trop endurcis, nous en fichons-nous, trop attentifs à nos soucis. Après  les charniers de victimes civiles à l'Est de l'Europe, le viol de Nankin, les travaux et les jours des samouraïs en Mandchourie et nombre d'autres provinces où, sous couvert de science, des milliers d'innocents furent torturés par des confrères du bon docteur Mengele, ce n'est pas d'un Molière dont notre siècle a nécessité  mais d'un Shakespeare.

Un traité de l'esthétique du cœur.

         Il a plu à Bruno Deniel-Laurent de composer en une admirable langue classique un éloge du baroque, une apologie de l'irrégulier : un traité de « l'esthétique du cœur » selon Pascal et l'Abbé Bouhours, contre les Boileau et les Descartes du jour, qui prétendant le beau entièrement démontrable, souscrivent,  au nom d'une évidence partagée, aux canons esthétiques. Telle est la longue-vue élue par notre moraliste pour observer la folie convenue d'une époque, que chacun s'accorde  à détester mais dont tous suivent aveuglément  les dictats. 

Aux humains,  toute licence de préférer «   Lolita lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta : le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais pour venir, à trois, cogner contre les dents. Lo. Li. Ta »  à la belle Éléonore «  au teint d'opale illuminant une peau soyeuse et ferme, des lèvres pulpeuses, que pourraient lui envier bien des adolescentes, des yeux effilés en amande qu'une pointe d'espièglerie vient éclairer à tout instant (..) Éléonore,  à qui un écrivain,  pour la première fois,  tresse couronne est trisomique. Provocation ? Nul moyen de douter de ses intentions.  Sur la couverture de « Tsimsoum », l'éphémère orphéon,  paru à la date du 10 novembre 2005,  qui n'eut qu'un numéro, son rédacteur en chef exigea,  que   figurât  l'extraordinaire visage de Stephano Mariano, l'idiot d'Angers,  dont il s'honore d'être l'ami.  Deniel-Laurent  compose ce portrait  d'Éléonore avec l'honnêteté d'un Kessel, inscrivant au registre de la mémoire humaine, maintes gueules cassées, moult phénomènes d'un temps révolu, afghans, éthiopiens ; yéménites, kalmouks,  aventuriers aux terribles visages miroirs de leurs âmes. 



Baroco : cet  adjectif  portugais qualifie l'irrégularité d'une pierre. La beauté d'Éléonore est baroque, quand celle de Lolita, admirable, n'est somme toute que commune, fille de l'idéal classique de l'harmonie des parties, destinée à devenir cœur de cible et horizon d'attente publicitaire. Un parfait modèle d'homologation consumériste.  Irrécupérable Éléonore !  En ma jeunesse,  je quérais l'opérateur qui permit de distinguer le génie, je n'en découvris qu'un : celui qui ne saurait avoir d'épigones, singulier, unique, qui ne se pouvait  copier.  Marlowe, Byron, Corneille... en ce temps-là me tenaient  lieu d'anti-modèles et je crois bien que Bruno Deniel-Laurent célèbre dans ce gène de trop l'ultime résistance à l'air du temps, condamnée, précisément par ce temps, à disparaître. Sauver l'hétérogène, le monstrueux, l'unique,  en ce temps où «  les barbares nous ont tous fondus en série » demeure un des derniers impératifs encore atteignables. De la trisomie 21 comme ultime rempart à la déraison générale !  

Eléonore, considérée ici comme idéal-type, a survécu à l'eugénisme d'État. La rescapée, contrairement à d'autres, n'escagasse personne. Au contraire, la jeune femme travaille, fort consciencieusement d'ailleurs, vit et surtout se réjouit. Du soir au matin,  Mary Poppins, du ciel, descendue,   pour sauver l'âme de Mr Banks, elle se contente d'illuminer la vie de ses parents, de ses amis, de tous ceux qui l'approchent.


Un gène supplémentaire et voilà la France en émoi ! L'ordonnance des places et des jardins s'effondre, un arbre tente de s'échapper de la cage où il fut enfermé aux bordures de la TGB, une idée disside de l'École « Normale » Supérieure, un agrégé se désagrège, une chaise s'écarte de sa rangée à la terrasse du café, voilà l'ordre français mis à mal, à bas.  Ah ! Comme  de ce pays où  l'on peut être un assassin pourvu que l'on salue ses voisins, où  l'on égorge en silence moutons et boucs émissaires, pourvu que le sang ne coule pas sous votre porte,  j'attendais le portrait. Le voici. Par la bande. Ici, au pays de la différAnce deleuzienne, un chromosome supplémentaire affecte la Nation, immédiatement à pied d'armes, pressée de toutes parts d'éradiquer au nom du bonheur individuel tous ses porteurs. Nulle  différence n'affecte tant  que l'idiotisme. Son crime suprême ?  Condamner à n'aller pas de l'avant. On lira avec délectation les pages 26 et 27 de ce bel opuscule, cette lettre sur la norme et l'anomie à usage des couples modernes. La période énumère tous les crimes qu'Éléonore ne commettra pas ;  et Deniel-Laurent d'en faire le chef de file du dernier carré, et du génocide des porteurs du gène, l'avant-poste du transhumanisme. Ce n'est pas par hasard que la France, ennemie du bizarre, du baroque, de l'irrégulier, réussit mieux que d'autres pays à araser ce supplément dangereux.



L'exception française.

       La modernité  post-hitlérienne a dépassé ses maîtres. Inventant le diagnostic prénatal, elle permet désormais aux médecins de poursuivre l'œuvre de mort, commencée du côté de chez Mengele et de Shiro Ishi. Il ne faut pas que l'anomie vive ! Unité 731 : droit de vie et de mort, de tortures et d'expérimentations sur les prisonniers renommés « souches »,  comme chez les nazis les déportés étaient désignés  « pièces ». Hors-humains. Retranchés, par un savant calcul,  des normes humaines.  Meurtriers  de masse, le médecin et le pouvoir décident qui aura droit de vivre et qui devra mourir. Hôpital silence. Le monstrueux doit être supprimé pour le bien de la mère, de la famille et de la société. Le bien commun, qu'on se le dise. Tous les terrorismes sont bons, chantages psychologiques, économiques, M. Diafoirus, autorité qui ne saurait être contestée, à nouveau,  se fait prophète de malheur. Malades, ces enfants coûtent cher et une société responsable se doit de choisir ses dépenses,  décider librement quelles populations  aider. En sa sagacité, elle choisit  les futurs  électeurs et non moins futurs normaliens comme les classes dangereuses, qui pourraient bien quelque jour se faire ennemies d'État … Gouverner c'est prévoir et prévoir, surveiller. Demain, brave New world, ce sera au tour des vieillards hideux de décamper avant que décrépitude elle-aussi ne menace l'équilibre des comptes, aussi l'harmonie des villes,  car certaines  « laideurs » n'ont plus droit de cité en notre nouvel âge de glace.  Que vendre à une trisomique ? Le soleil et le vent suffisent à l'enfant éternelle, à l'enfant de la Haute-mer, qui  se fiche de son look et ne demande à ses vêtements que de lui tenir chaud l'hiver et de  la protéger de l'ardence d'été.

Chaleur contre glaciation. Le moyen d'imaginer un trisomique heureux au beau quartier de la  Défense ? Ligne 1. Terminus.  À son âme, des oiseaux, des arbres, des fleurs et des blés lourds de coquelicots, conviennent. Le moyen encore de divorcer, de vivre dans le mensonge et dans la trahison sous son regard ; le moyen de croire aux fictions du monde, à l'élégance, à l'antirides, au botox, au pouvoir des choses, au bonheur promis par la vie matérielle ?  Sa présence à elle-seule rétablit les valeurs, comme un couteau posé sur la table familiale.  L'enfant malade empêche toutes les Bovary de se croire d'éternelles jeunes femmes et tous les hommes, des séducteurs. L'enfant malade, seul, dira l'indicible social : pourquoi le Monsieur est-il si vieux, si chauve, si gros et sa femme tellement jeune ? Pourquoi la dame ne peut-elle pas sourire ? Pourquoi celui-ci parle-t-il de cette voix si haut perchée...  Chacun d'entre eux est un Alceste embusqué et à ce titre  gibier de potence et  potentiel terroriste.   
  
Bruno Deniel-Laurent le montre avec une vigueur et une extrême justesse : les « mongoliens »,  dans le monde où nous sommes,  demeurent les derniers enfants aimants. Leur attachement à la mère demeure inconditionnel du premier au dernier jour de leurs vies. Aucun d'eux ne pourrait écrire :  «  Familles, je vous hais ». Aucun n'attend l'héritage donc la mort de ses géniteurs, n'ayant besoin que de chaleur. De quel crime cet enfant innocent est-il  coupable ? D'attentat à l'ordre et à la sécurité du monde capitaliste. Il va, loin des eaux du calcul égoïste, en l'éternel vert paradis des amours enfantines où,  dans la bonne  compagnie de Saint François, il parle aux animaux, aux plantes et  contemple  la création pour ce qu'elle est : un miracle. 
  
La matière du livre est tragique dont  l'élégance, la grâce de la langue et du ton, atténuent mal l'infinie tristesse. Le livre se clôt sur l'évocation des petites poupées de pierre érigées au Japon  pour chaque fœtus avorté. À leur chevet, les mères peuvent aller prier, demander pardon ou simplement poursuivre le dialogue interrompu. En France, comme on le fait des animaux domestiques ou des rats crevés, on emballe les corps dans des housses plastiques et puis, passez muscade ! L'incinération reste le moyen le plus économique et le plus hygiénique de se débarrasser du surplus.

La langue du IV e  Reich. Devenir sages comme des images. 

Les vainqueurs ont voulu un monde résolument nouveau, qui ont été  entendus. Nous aurions dû nous faire les Viktor  Klemperer du changement.

      Pas un jour où l'on ne dut noter un détail, un signe, un accent,  à poser sur l'antique livre du monde : cet adolescent, qui annonce sur son mur F.B, la mort de sa mère, agrémenté d'un smiley qui pleure un « pleuret »,  sans que ses camarades en fussent le moins du monde choqués ; la généralisation du marquage somatique,  autrefois réservé aux militaires, aux marins, au taulards, aux SS, aux déportés ou aux « sauvages. » La pornographie, devenue marketing, au passage du désir,  pour les ménagères de moins de cinquante ans..  Ces trentenaires enamourés promenant leur chien de race ; ces cadra sans enfants, arrosant leurs planplantes en pots tout en  prenant bien soin de manger bio... Ces femmes et ces hommes, qui deviennent parents adoptifs à l'âge où leurs enfants sont grands-parents ; ces pères sexagénaires dont les fils sont plus jeunes que leurs petits-enfants ; les injonctions démentes d'un système où le consommateur se voit sommé de  demeurer  mince en s'empiffrant,  l'addiction aux jeux vidéos partagée entre élèves et professeurs ...  La liste ne saurait finir.

Un élément, pourtant, n'attire l'attention de personne, abusivement considéré comme œuvre de charité. Ce non événement  advient une fois sur sept cent, au troisième mois de la grossesse, quand est pratiqué ce dépistage que l'on dit amniocentèse, c'est la mise à mort quasi systématique des trisomiques. Un eugénisme d'État,  au pays du bon goût et de l'élégance, au pays de la mesure et de l'équanimité, au pays tempéré où le bonheur et la douceur de vivre ne se déclinent plus qu'au fil des publicités, signe substitué à la chose. Pourtant le dictat s'énonce : bonheur obligatoire. Ce dictat a rendu le cher vieux pays perméable à tout ce qui promet l'effacement des limites : la maladie –  nos laboratoires pharmaceutiques se portent bien, merci,  qui dirigent de main de maître l'effort de guerre contre toutes les médecines naturelles – le handicap (mieux vaut ne pas naître que d'être handicapé ), la laideur, ici les femmes avouent toutes,  dès leur majorité,  ne pas réfuter quelque jour  le recours à la chirurgie esthétique, la vieillesse – botox, viagra et pilules pour tous – la mort même paraît si scandaleuse,  qu'elle se cache. Pas un pays au monde où l'on enterre ainsi ses morts à la va-vite, sans qu'aucun passant ne s'arrête ni ne se découvre. Pas un pays où le convoi mortuaire se fait impitoyablement klaxonner par des Parisiens, pressés de n'aller nulle part. En une telle société où la mère des Triplés, celle de la pub  télévisée et son sourire Ricoré est devenue, de l'image au vivant,  réalité, nulle place pour le « phénomène ». Il faut rentrer dans le rang, se soumettre : devenir sage comme une image. Devenir l'image.   

Sage comme une image. Chose faite.  Voici nos Français, soumis aux impératifs du IVe Reich,  en attendant le stade final du capitalisme, le transhumanisme où non seulement les « idiots » seront exterminés mais tout ce qui jadis signait l'humanité, la souffrance, la finitude, le doute, l'angoisse, la mémoire, Mnémosyne  et ses filles, les Muses !



Pas un hasard si Bruno Deniel-Laurent , ancien rédacteur en chef de « Cancer ! » , de « Tsimsoum », coordinateur de deux volumes chez Fayard : Gueules d'amour et Têtes de Turcs, aujourd'hui documentariste, qu'a intéressé l'extermination de l'islam des Chams par les Khmers rouges et  la non moins violente mise à mort des livres au pilon, a choisi d'ajouter une page au grand livre du monde  plein de bruit et de fureur dit par un idiot.






[1] Bruno Deniel-Laurent, p. 57. 

mardi 18 mars 2014

L'Europe sans frontières



Le rattachement de la Crimée à la Russie, entériné par le référendum de dimanche est le premier bouleversement frontalier d’envergure intervenant en Europe depuis la fin des guerres de la guerre du Kosovo en 1999 et l’indépendance de cette ancienne province de la Yougoslavie, puis de la Serbie, votée le 17 février 2008 par le parlement Kosovar. En août 2008, l’opération éclair menée par la Russie pour « venir au secours » des territoires « indépendants » de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud avait déjà sonné comme une revanche, parfaitement orchestrée par Moscou grâce à l’imprudence du président géorgien Mikhaïl Sakachvili, en août 2008.  Le rattachement de la Crimée à la Russie semble s’inscrire pleinement dans cette chronologie de la lutte menée depuis le début du XXIe siècle aux marches de l’ancien empire soviétique entre une Russie avide de restaurer son « glacis défensif » - obsession stratégique qui ne date pas de Joseph Staline – et un occident soucieux de la canaliser.
            Editorialistes et journalistes ont abondamment glosé sur le « retour de la guerre froide » à l’occasion de l’opération russe menait en Crimée. La question qu’il conviendrait plutôt de se poser est de savoir si la guerre froide a vraiment cessé, tant du côté russe que du côté américain. La carte des conflits déclenchés depuis la disparition de l’URSS montre à l’évidence une Russie d’abord impuissante à contenir le reflux de son influence et quelque peu ceinturée par les interventions menées sous l’égide des Etats-Unis – en Irak, puis en Afghanistan, avec l’installation de bases américaines en Ouzbékistan, puis, dans un deuxième temps, capable à nouveau de restaurer progressivement cette influence et de diminuer la pression exercée sur elle par une série de « coups » aussi bien diplomatiques que militaires. Les guerres de Tchétchénie en 1996, puis en 1999-2000, le rapprochement avec la Chine, les opérations d’intimidation vis-à-vis des Etats Baltes (la cyber-attaque menée contre l’Estonie en 2007), la guerre éclaire contre la Géorgie en 2008 et le rôle joué dans le conflit syrien, si décrié par les opinions publiques occidentales, apparaissaient comme autant de réponses aux initiatives occidentales : l’influence américaine sur la révolution orange en Ukraine en 2004, l’installation si controversée du bouclier anti-missiles américain en Europe ou l’intervention en Libye en 2011. L’annexion de la Crimée, menée avec un savoir-faire très soviétique, s’inscrit pleinement dans le contexte de cet affrontement. De leur côté les Etats-Unis non plus n’ont jamais en réalité cessé de considérer la Russie comme une menace potentielle et un pays qu’il convenait de maîtriser, sinon de neutraliser le plus efficacement possible.
De manière intéressante, la stratégie et la vision du monde des Etats-Unis est encore résumée aujourd’hui par les écrits de Zbigniew Brzezinski, en particulier le chapitre intitulé « Une géostratégie pour l’Eurasie », tiré de son ouvrage Le Grand échiquier. Comme le titre de l’ouvrage le suggère, Brzezinski a une certaine tendance à appliquer aux relations internationales une vision très globale qui, tout comme Samuel Huttintgton cité dans son ouvrage, schématise quelque peu l’affrontement entre plusieurs blocs civilisationnels. Brzezinski, ancien conseiller aux affaires étrangères et à la sécurité nationale de Jimmy Carter, soumet cette vision d’ensemble à une conception selon laquelle les Etats-Unis doivent continuer à s’imposer comme la nation ayant pour mission de faire prévaloir les droits de l’homme contre les ambitions impériales, notamment de la Russie, en consolidant les relations avec la « tête de pont européenne », dont il juge qu’il faut favoriser l’unification, tout en se montrant conciliant avec la Chine, puissance autour de laquelle pourrait s’appuyer un futur « axe de sécurité transeurasiatique », et avec le monde arabe que Brzezinski a l’intelligence de ne pas considérer comme un seul bloc homogène et hostile, ce qui l’amènera notamment à critiquer largement la « guerre contre la terreur » de G. W. Bush, pour lequel il avait pourtant appelé à voter.



Dans le Grand échiquier, Brzezinski prédit notamment que « la seule alternative au leadership américain est l’anarchie internationale. » Comme l’a réaffirmé Bill Clinton du temps de son mandat, les Etats-Unis restent la « nation essentielle au monde ». Néanmoins, si les Etats-Unis veulent continuer à assurer la stabilité du monde, ils doivent d’une part favoriser l’expansion en même temps que l’unité européenne ainsi que l’orientation pro-européenne de la « Russie post-impériale ». Le maintien de l’influence américaine est essentiel en Europe écrit Brzezinski, et passe par l’extension inévitable de l’OTAN. « Toute expansion de l’influence européenne correspond automatiquement à une extension de l’influence américaine », écrit Brzezinski. Ceci passe aussi, estime-t-il, par la mise en place le plus rapidement possible, d’une vaste zone de libre-échange transatlantique. Quant à l’expansion de l’OTAN, Brzezinski prévoit, dès 1997, la chose suivante : « d’ici 1999, les trois premiers pays d’Europe centrale membre de l’UE auront intégré l’OTAN (…) d’ici 2003, l’Union Européenne aura démarré les pourparlers d’intégration des trois républiques baltes, avant que l’OTAN n’envisage également leur intégration, tout comme celle de la Roumanie et de la Bulgarie, d’ici 2005 ; entre 2005 et 2010, l’Ukraine, en admettant qu’elle ait procédé aux réformes nécessaires et qu’elle soit reconnue comme un pays d’Europe centrale, devra entamer des négociations préliminaires avec l’Union Européenne et l’OTAN. »[1]
L’influence de Brzezinski est discutable aujourd’hui sur l’administration américaine. John Kerry lui porte encore beaucoup de crédit et son impressionnante carrière lui permet d’être écouté aussi dans le camp républicain que démocrate. Ses recommandations semblent en tout cas avoir été largement suivies en ce qui concerne la politique américaine vis-à-vis de l’Europe et de la Russie. La politique que l’ancien conseiller à la sécurité recommandait en 1997 au sujet de cette dernière peut d’ailleurs sembler inquiétante. Il s’agissait déjà, il y a presque dix ans, pour Brzezinski d’affaiblir le plus possible la Russie en déstabilisant les marges de l’ancien empire. « Une confédération russe aux liens très lâches, écrit-il, - composée d’une Russie Européenne, d’une République de Sibérie et d’une République extrême-orientale – pourrait cultiver plus aisément des relations économiques avec ses voisins. Chacune des entités confédérées serait ainsi capable d’exploiter son potentiel créatif, confisqué pendant des siècles par le pouvoir bureaucratique de Moscou. De plus, une Russie décentralisée serait moins encline à la mobilisation impériale.»[2]
Poutine a rappelé avec la Crimée de manière assez brutale la valeur oubliée en Europe des frontières. Ce que Poutine a sans doute bien compris et mis en valeur en se saisissant de la Crimée, c’est qu’il était désormais possible d’imposer ses intérêts stratégiques en faisant fi des Etats-Unis tandis que l’Europe pouvait être tenue pour ce qu’elle était : une vaste guilde de marchands sans pouvoir autre que celui de l’argent, qui est à la fois immense et réduit à rien dès qu’on le méprise. Et c’est bien ce que Vladimir Poutine a fait, au grand dam d’Angela Merkel qui pensait pouvoir s’appuyer sur le projet de gazoduc germano-russe et les intérêts économiques pour ramener à la raison le puissant voisin russe : il a méprisé l’Europe en considérant ses offres, au même titre que ses menaces, comme de la monnaie de singe. Il a délibérément choisi de ne pas accorder le moindre crédit à des nations dont les dirigeants défendent les droits de l’homme la main sur le cœur, annulent quelques visas de diplomates mais ne peuvent se passer de l’argent de ses oligarques. Il a ignoré avec ostentation une eurocratie dont la bêtise et l’avidité donne presque le beau rôle à la bureaucratie moscovite.



Il est difficile de savoir jusqu’où iront les ambitions de Vladimir Poutine. Il est peu probable qu’elles aillent beaucoup plus loin pour le moment. Une Ukraine plongée dans la guerre civile serait une catastrophe pour la Russie également et, à tous ceux qui ont osé une comparaison assez osée avec l’Anschluss, on rappellera que nous nous trouvons à l’ère atomique et que la Russie représente aujourd’hui à peine 5% des dépenses militaires mondiales, ce qui laisse assez peu de marges pour jouer les conquérants très au-delà de ses frontières. La crise de Crimée et son règlement révèle surtout la déliquescence consentie de l’Europe plutôt que les ambitions démesurées de la Russie. Depuis l’an dernier, et pour la première fois de son histoire, l’Europe se trouve au troisième rang mondial en termes de dépenses militaires, derrière les Etats-Unis…et désormais derrière l’Asie. Plus que jamais elle est un empire sans puissance qui ne sait pas où sont ses frontières, une supernation qui ignore ce qu’est son histoire et n’a pas plus d’indices sur celle-ci que sur son avenir, un géant muet ou, pire, seulement une dérisoire cacophonie. Les Européens n’ont semble-t-il comme projet que celui de sortir de l’histoire et comme réponse à l’histoire, quand elle reparaît inopinément à leurs frontières, que de former des groupes de contact. Comme le rappelait Pierre Manent dans un entretien récent, « l’Europe s’est développée dans une ambiguïté délibérée, fomentant une dénationalisation et même une dépolitisation de la vie européenne tout en conservant l’horizon d’un corps politique nouveau qui devait surgir on ne sait comment des entrailles du marché unique. »[3] La récente crise de Crimée pourrait-elle donner à l’Europe cette impulsion nécessaire, l’essentielle prise de conscience que sa propre histoire, ses frontières et son identité ne sont pas définies seulement par les règles du marché unique ? Ou faudra-t-il se résigner à écrire à nouveau un jour, comme le faisait Georges Bernanos : « Nous retournons dans la guerre ainsi que dans la maison de notre jeunesse. Mais il n’y a plus de place pour nous. »[4]





Article publié dans Causeur.fr 


[1] Zbigniew Brzezinski, "A Geostrategy for Eurasia," Foreign Affairs, 76:5, September/October 1997. 'The Grand Chessboard - American Primacy and its Geostrategic Imperatives' Harvard International Review Winter 1997/1998
[2] Id.
[3] http://www.causeur.fr/ue-il-faut-nous-desunir-mais-pas-trop,25831
[4] Georges BERNANOS. « Nous retournons dans la guerre… ». N.R.F. 1er mai 1940. p. 577