jeudi 23 octobre 2014

Buttplug banal

            La semaine dernière l'actualité est devenue dadaïste. En cause? "La ténébreuse affaire de Tree, le plug anal de la place Vendôme", comme le titrait le Monde le 19 octobre. L'affaire a débuté il y a quelques jours avec la mise en place d'une installation d'art contemporain sur la très chic place Vendôme et elle a pris en un peu plus de vingt-quatre heures un tour fascinant en rassemblant tous les ingrédients qui font les bons thrillers politiques : subversion, mystérieux attentat, campagne de presse passionnée et liberté d'expression menacée. "Un plug anal géant place Vendôme? La structure gonflable de Paul McCarthy déclenche des débats passionnés." le lecteur un peu abasourdi hésitait à conclure qu'il venait de pénétrer dans la 4e dimension en découvrant cette information capitale. Au dire de son concepteur, l'artiste américain Paul Mc Carthy, Tree avait à la fois la forme d'un sapin de Noël stylisé, un peu comme ceux qu'on accroche au rétroviseur pour que ça sente bon dans la voiture, et celle d'un plug anal, un jouet sexuel que l'on a moins l'habitude d'accrocher à son rétroviseur et encore moins de voir exposé dans une version monumentale, faisant de l'ombre à Napoléon sur la colonne Vendôme. Pour le concepteur de l'oeuvre, le godemichet pharaonique avait pour fonction de questionner, dans son verdoyant gigantisme, "les failles de notre société". Quelles que soient les fissures douloureuses que l'objet ait eu pour fonction d'évoquer, ce dispositif introspectif à grande échelle n'a pas suscité l'adhésion du grand public, une fois de plus peu décidé à suivre les maîtres de l'avant-garde sur le sentier tortueux de la conception contemporaine, de "merda d'artista" au buttplug géant. Peu après l'inauguration de l'oeuvre, Paul Mc Carthy a été agressé par un buttplugophobe qui lui a collé son poing dans la figure. Le fâcheux, peu sensible à la poésie fondementale du gratte-derrière de Noël, n’a pas eu le sens de l'à-propos: un vigoureux coup de pied au cul aurait constitué un hommage plus vibrant à l'oeuvre de Mc Carthy et un clin d'oeil espiègle à la merveilleuse punchline du groupe Cypress Hill: "When my boot stuck in that ass like a dildo".


L'affaire du plug anal de la discorde a pris à partir de ce moment des proportions en rapport avec la démesure de l'installation. Dans la nuit du 18 au 19 octobre, une troupe de vandales, sans doute fâchés que l'on ait préféré les courbes rondes et sensuelles du sapin fessier aux lignes droites et épurées du pal pour célébrer la tradition occulte d'insertion d'objets dans le derrière, ont dégonflé le plug anal géant de Paul Mc Carthy qui s'est affaissé sur le sol plus lamentablement qu'une statue de Saddam Hussein déboulonnée par un char américain à Bagdad. Immédiatement, les leaders politiques ont réagi et les téléscripteurs du monde entier ont vrombi. "Paris ne cédera pas aux menaces de ceux qui, en s'en prenant a un artiste ou a une oeuvre, s'en prennent a la liberté artistique", a déclaré Anne Hidalgo, avec des trémolos gaulliens dans la voix. "C'est une atteinte insupportable à la liberté de création", a renchéri Fleur Pellerin, tandis que François Hollande affirmait soutenir l'artiste et son plug anal, « restant aux côtés de Paul Mc Carthy qui a finalement été souillé dans son œuvre », sans que l’on sache trop ce qu’il sous-entendait exactement  là. Arnaud de Montebourg est resté muet pour le moment. L'ancien ministre du Redressement Productif aura sans doute été trop déprimé par les images désolantes du dégonflement criminel pour réagir.
Les auteurs du pluganalicide sont aujourd'hui activement recherchés mais les indices sont plutôt maigres, comme dirait le commissaire Bougret. Interpol et tous les services de renseignements sont sur les dents et Barack Obama, choqué lui aussi par cet acte barbare, aurait proposé au président français de bombarder préventivement les locaux du Printemps Français, dont les représentants se sont réjouis mesquinement du coup de main contre le plug anal, mais il se serait lui aussi dégonflé à la dernière minute. Une piste a toutefois été négligée par les services de police. En effet, d'après le journal 20Minutes, Valérie Trierweiler, au cours d’une soirée un peu trop arrosée au Banana Café, aurait agressée violemment l'une des convives en s'adressant à elle dans les termes suivants : «Je vais te détruire, toi et ton gros porc de Sapin! » La déclaration pourrait bien mettre les enquêteurs sur la piste d'une conspiration occulte qui aurait l'envergure d'un buttplugate menaçant les fondements de l'Etat français. On serre les fesses en attendant d'en savoir plus.

Valérie Trierweiler au Banana Café, deux jours avant la tragédie du plug.

Malgré tout, les défenseurs de l'art et de la subversion ont tort de se lamenter. Car l'affaire du sapin anal a repoussé les limites de l'absurde et ressuscité les grandes heures du dadaïsme. Les vandales responsables de la destruction de Tree sont, tout autant que Paul Mc Carthy, les auteurs de cette magnifique oeuvre d'agitprop virale qui s'est déployée dans tous les médias à la vitesse d'un transit intestinal facilité par une ingestion massive de céréales aux fibres. Le plug était banal jusqu'à ce qu'il soit détruit, c’est en s’affaissant, victime du coup de canif fatal, qu’il est devenu une véritable œuvre d’art, suscitant l’empilement absurde et réjouissant d’analyses, de réactions, de commentaires, de reportages auxquels cet article apporte sa modeste contribution. Jusqu’à présent, on pouvait dire que Paul Mc Carthy avait mené la terne carrière d’un artiste adoubé par le marché de l’art après avoir pris en marche le train de la transgression pipicaca en se peignant le corps de mayonnaise et de ketchup et en concevant des étrons gonflables. Rien de bien nouveau en somme sous le soleil pâlissant de l’art contemporain. Son Tree-plug de la place Vendôme correspondait parfaitement aux critères établis par l’institutionnalisation du ready-made, sacralisant le geste original de l’avant-garde qui détournait ironiquement l’entreprise de muséification de l’art. Tree, avant sa chute finale, incarnait parfaitement cette contradiction de l’avant-gardisme contemporain qui définit la démarche subversive comme une sorte de pédagogie d’intérêt général purement institutionnelle.
On peut s’insurger contre le démontage sauvage de « l’œuvre » de Paul Mc Carthy. Celle-ci, obligatoirement « dérangeante », était surtout d’une pauvreté conceptuelle désolante, empruntant des sentiers mille fois rebattus. Son démontage lui a donné une autre dimension dont l’artiste devrait aujourd’hui se réjouir. Après tout, c’est à travers le petit scandale provoqué par ce dégonflage que Paul Mc Carthy atteint le but que sa pochade anale avait manqué : « montrer les failles de la société », slogan tellement ressassé par bien d’autres avant lui qu’il avait perdu la signification que les réactions imprévisibles du public lui ont rendue. Il est difficile après tout d’imposer dans l’espace public une sorte d’art de la provocation instituée et de s’étonner ensuite que ce même public mis devant le fait accompli fasse preuve de mauvais esprit, de même qu’il y a un certain ridicule à vouloir choquer l’opinion en lui mettant sous les yeux le produit des cogitations de provocateurs qui sont restés bloqués au stade anal depuis trente ans, pour se lamenter ensuite d’avoir enfin réussi à provoquer.
Un chroniqueur commentant l’affaire s’étonnait avec humour que les « réactionnaires » se réjouissant de l’abattage de Tree soient majoritairement au courant de ce qu’est un plug anal. Grande découverte ! Le monde de l’art contemporain se rendrait-il soudain compte qu’internet existe et qu’il a contribué à tristement ringardiser les saillies faussement audacieuses de Paul Mc Carthy  et des multiples clones qui œuvrent dans le même registre ? Tree échappe aujourd’hui à son créateur et quitte le pauvre domaine de la provocation de service public. L’œuvre a accédé au statut de running joke qui fait le tour du monde, répliquée et détournée à l’infini. Dans son ouvrage sur L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, Walter Benjamin constatait que la possibilité de reproduire l’œuvre d’art à l’infini la prive de son statut sacré en la sérialisant. La performance artistique lui a conféré une nouvelle forme de sacralité, puissamment légitimée aujourd’hui par l’institutionnalisation du marché de l’art. Contre-performance aussi grotesque que l’installation de Mc Carthy elle-même, l’acte de vandalisme perpétré sur Tree lui permet d’échapper à la triste fétichisation marchande et à dépasser les limites étroites et consensuelles de la provocation institutionnelle grâce à ce détournement sauvage et involontaire. Grâce au miroir déformant des médias de masse, Tree connaît un destin nouveau et inattendu. Paul Mc Carthy devrait se réjouir : pour la première fois dans sa carrière, il a réussi à dépasser le stade anal.


mardi 21 octobre 2014

La petite autoroute dans la prairie

           Le jugement du Tribunal de Grande Instance de Lyon, concernant l'expropriation de l'agriculteur Philippe Layat d'une partie de ses terres sera rendu aujourd'hui. Ces dernières semaines, le sort de cet exploitant de la commune de Décines qui voit son terrain envahi par les engins de chantier en raison de la construction d'une autoroute devant améliorer la desserte du futur grand stade de l'OL suscite une mobilisation croissante. 


      Lentement mais sûrement, le monde rural s’éteint en France. L’agriculture française reste bien sûr la deuxième du monde et la première d’Europe;  le secteur représente presque 5% du PIB et pèse 72 milliards d’euros mais il n’emploie plus grand monde. Alors que les terres cultivées couvrent plus de la moitié du territoire français, les exploitants agricoles en 2012 représentaient moins de 2% de la population active (28,6 millions la même année), soit quatre cent mille personnes, à peine deux habitants au kilomètre carré si on met ce chiffre en rapport avec la surface cultivée. De l’autre côté du périph’, ou du péage, la France urbaine et périurbaine qui représente 90% de la population se serre sur à peine un tiers du territoire. On comprend que l’agriculteur, dont le revenu moyen annuel était estimé en 2013 à 29400 euros, se sente souvent un peu seul. De temps à autre, il tente sa chance pour trouver l’âme sœur dans les émissions de télé-réalité. Parfois, il voit passer un député-maire en campagne ou Axel Kahn venu rendre visite à la France d’en bas et quelquefois on coupe son champ en deux ou on menace de l’exproprier pour faire passer une autoroute ou un tracé TGV. Dans ces cas-là, l’exploitant voit rouge, surtout quand on éventre ses champs pour les beaux yeux des footballeurs et de leurs supporters.
C’est ce qui est en train d’arriver à Philippe Layat en ce moment-même. À Décines, petite commune du Rhône, la communauté du  Grand Lyon a entamé depuis début septembre la construction d’une voie d’accès au futur Grand Stade de l’Olympique lyonnais. Malheureusement, l’exploitation de Philippe Layat se trouve sur le chemin du tracé et l’agriculteur se voit donc exproprié d’une surface de neuf hectares. Bien sûr, le cas n’est pas isolé et les procédures d’expropriation sont légion en raison de la multiplicité des projets d’aménagements qui touchent le monde rural grignoté petit à petit par l’étalement péri-urbain qui suit inexorablement le développement des voies de circulation. Le problème réside dans la méthode. Philippe Layat s’est vu offrir une compensation de 1 euro par mètre carré, qui est jugée normale par les pouvoirs publics mais tout à fait insuffisante par l’intéressé. Résolu à ne pas abandonner une partie de ses terres, qu’il dit appartenir à sa famille depuis quatre cent ans, Philippe Layat a donc contesté la procédure d’expropriation, procédure là encore tout à fait normale qui doit donner lieu à un nouveau jugement et permettre au Tribunal de Grande Instance de Lyon de juger en dernier recours et de donner raison au Grand Lyon ou à Philippe Layat. Le hic est que, sans attendre le verdict, qui doit tomber le 21 octobre prochain, les bulldozers ont débarqué sur le terrain de Philippe Layat et défoncé le portail qu’il avait cadenassé. Les engins de chantier étaient accompagnés de policiers qui, sans produire la moindre pièce justifiant l’intrusion, ont forcé Philippe Layat à assister impuissant à la mise en œuvre du chantier. La question du recours à la force publique se pose ici puisque les travaux ont commencé avant que la diffusion finale du tribunal ne soit rendue. Depuis, Philippe Layat continue à protester dans l’attente de son jugement. Une page Facebook et une pétition, qui a recueilli 117 000 signatures, ont même été lancées pour le soutenir. Même Jean-Michel Aulas, patron de l’Olympique Lyonnais, y est allé de sa petite larme : “Je suis très ému par tout ce qu’il dit, même si je pense qu’il en rajoute beaucoup.” Un mot d’encouragement qui a dû aller droit au cœur de Philippe Layat qui voit et entend toute la journée les tractopelles retourner ce qu’il considère encore comme ses terres.

Photo Laurence Loison - Le Progrès

Le problème posé par la construction du futur grand stade de l’Olympique Lyonnais n’est pas neuf, ainsi que l’opposition qu’elle suscite. Le projet, d’un coût total de 405 millions d’euros, doit permettre de construire un stade de 58 000 places, où les premiers matchs pourraient être disputés dans le courant de la saison 2015-2016, juste avant le démarrage de l’Euro. Les représentants du Grand Lyon et de l’OL le jugent indispensable au développement économique et culturel de la région et Pierre Moscovici a apporté sa bénédiction personnelle au projet. Du côté des villages environnants, et notamment à Décines, touché de plein fouet par le projet de tracé d’autoroute qui doit permettre d’améliorer la desserte du Grand Stade, le moral n’est pas au beau fixe. Un autre habitant de la commune, Eric Lorenzo, a lui aussi créé sa page Facebook. Son terrain, acheté en 2005, est lui aussi coupé par le futur tracé. Il n’est en revanche pas agriculteur, mais artisan, et c’est cette fois son jardin qui est destiné à devenir une autoroute et la balançoire des enfants remplacée par le ballet des poids-lourds. Eric Lorenzo se voit proposer une indemnisation de 17 euro le mètre carré pour un terrain payé 77 euro/mètre carré au moment de l’achat…Sans compter les multiples travaux d’aménagement réalisés par l’artisan et écrasés par les pelleteuses.

Le village de Décines s’est mobilisé contre le Grand Stade, mobilisation emmenée par Eric Lorenzo et soutenue par une association et bientôt une « Zone à Défendre », celle des « Fils de buttes ». Avec le prompt renfort des militants de la ZAD, sympathiques et conscientisés, la lutte des habitants de Décines a reçu le bienveillant soutien de quelques grands médias internet, dont Rue89, avant, horreur, que l’on ne découvre que les ruraux sont aussi des réactionnaires. Durant un an et demi, l’occupation de la ZAD de Décines se met en place et un campement de fortune accueille une soixantaine de militants opposés au projet du Grand Stade. À la fin de l’été 2013, trois familles de Roms en provenance du bidonville de Vaux-en-Velin s’installent avec les militants. Les riverains, Eric Lorenzo en tête, protestent, craignent qu’en plus de devenir une zone de chantier, Décines n’accueille un camp de Roms à demeure. Les pouvoirs publics se saisissent de l’occasion pour évacuer les militants avec les Roms et bouclent la ZAD de Décines. Les grands médias solidaires se détournent de ces paysans réactionnaires qui « tolèrent les hippies mais pas les Roms ». Sur le site de Rue89, un commentateur qui avait pris fait et cause pour Eric Lorenzo en imaginant un Che Guevara des campagnes, s’aperçoit de sa méprise et s’excuse : « merde, désolé, j’avais pas vu que le mec en bleu était un réac’. » Ses contradicteurs se rassurent : « Ouf, me voilà rassuré… et tout prend un autre sens ! » Depuis, les habitants de Décines n’ont plus la cote et le projet de construction se poursuit. L’histoire de Philippe Layat remédiatise aujourd’hui l’affaire mais il est fort probable que le jugement rendu le 21 octobre par le TGI de Lyon lui soit défavorable. Les travaux sont déjà bien entamés et les expropriés de Décines devront sans doute dire au revoir, qui à son jardin, qui à ses champs. L’affaire révèle encore à quel point cette « France périphérique » dont parle Christophe Guilluy, celle des péri-urbains lointains et des ruraux, peut avoir le sentiment d’être aphone, d’être reléguée médiatiquement dans un ghetto culturel dont elle sort de temps à autre par la magie des réseaux sociaux et où elle replonge bien vite, décidément ni assez progressiste, ni assez tolérante, ni assez moderne pour susciter très longtemps l’intérêt. De toute façon, d’ici cinquante ans, il ne restera plus de paysans. Pendant la prochaine révolution culturelle, il n’y aura plus qu’à expédier les footballeurs aux champs pour cultiver les autoroutes abandonnées à cause de la prochaine crise énergétique…



Publié sur Causeur

dimanche 19 octobre 2014

Les idiots en folie




Nous sommes désorientés,
non pas perdus, désorientés,
le vrai le faux, le bien le mal,
où est le sens ? où est le chemin ?
Le soleil guide nos pas,
nos ombres suivent, ainsi de suite,
l’errance sans fin
de nos corps, de nos cœurs,
habités par le vide.







samedi 11 octobre 2014

Apocalypse de la vérité ?

 
L’essai de Jean Vioulac, Apocalypse de la vérité, s’ouvre avec d’autant plus de curiosité qu’il se présente comme une suite et, disons-le, une tentative de réponse au constat implacable qui avait été dressé dans La logique totalitaire.Essai sur la crise de l’Occident. Rappelons que ce dernier concluait sur ces quelques mots énigmatiques : « La révolution […] suppose une rupture eschatologique avec l’histoire comme telle : elle suppose l’inauguration d’une autre histoire, événement inouï que nul ne sait comment provoquer ou préparer »[1]. En fait d’inauguration, il s’agirait plutôt d’une remémoration puisque cette révolution a eu lieu il y a plus de 2000 ans ! Comme on le pressentait, la méditation des œuvres de Heidegger débouche chez Vioulac sur le miracle de la révélation chrétienne, mais la démonstration, cette fois-ci, peine à convaincre. A commencer, semble-t-il, par l’auteur lui-même qui rappelle que la formation d’une communauté eschatologique, à l’image des premiers groupes chrétiens, « ne peut s’identifier à une quelconque politique […] et ne constitue surtout aucune solution au danger technique »[2] !


Il ne faut cependant pas jeter le bébé avec l’eau du bain. La lecture de Vioulac reste passionnante et libère quelques lueurs de possibles dans la machinerie techno-capitaliste. Reprenons, donc, les différents chapitres de l’ouvrage pour les agencer à notre manière et interroger certaines des possibilités entrevues. Le sous-titre éclaire le projet d’ensemble, Méditations heideggériennes, et le limite sans doute à une lecture par trop spéculative. Si l’auteur rappelle, une nouvelle fois, que la philosophie doit se retourner sur elle-même pour franchir le mur de l’impensable, tenter de saisir l’éclaircie primordiale (de l’être), son ouvrage se présente tout de même comme une exégèse savante de la pensée de Heidegger, avec cette manie des néologismes : « essance », « existance », etc. Bref, nous sommes ici en territoire heideggérien avec la volonté, il est vrai, d’en sortir par l’épuisement de toutes les variations, l’écoulement aux abîmes – nous y reviendrons.


Pour le moment, et c’est le grand mérite de Vioulac, il nous rappelle que l’époque est dominée par une « machinerie extrêmement complexe » dont la modalité est le calcul et la finalité le capital. Notre existence est entièrement soumise à un logiciel appauvri (limité à la raison utilitariste) qui a programmé tous les champs du réel. Dans ce contexte, le vivant s’apparente à un extraordinaire gisement de ressources dont il faut exploiter le moindre filon pour faire tourner le système à plein régime. L’homme n’échappe pas, bien sûr, à ce vaste mouvement d’appareillement qui veut que, chacun, devienne un fonctionnaire de la technique, c’est-à-dire un individu dont la destinée s’enchaîne à celles des autres dans le vaste processus d’uniformisation du monde. 

https://www.youtube.com/watch?v=j5xrHu1YBfg


       Ce nivellement par le bas conduit naturellement au règne de la quantité et peut s’interpréter comme l’époque de l’annihilation (nihilisme en acte), soit le « déploiement inconditionné de la puissance du non-être ». Vioulac reprend ici le schéma explicatif posé dans son précédent essai : l’Occident (et l’ensemble de la planète entraînée dans son sillage) est arrivé au terme du chemin, au dernier acte de la tragédie, littéralement, à la catastrophe (« renversement »). Cela est d’autant plus logique que ce monde portait en lui les germes de la corruption avec l’arraisonnement du réel par les Grecs dès les premiers siècles de la civilisation. Autrement dit, l’éclosion de la pensée (logos) et le développement de la philosophie ont coupé l’être en deux pour n’en retenir que la partie compréhensible (accessible par la raison) et l’inscrire dans le long cours de l’histoire, désormais ouverte à la connaissance et bientôt prise dans l’espérance progressiste.


      Ce récit philosophique, à la trame heideggérienne, prête naturellement le flanc aux critiques : simplification abusive de la pensée grecque des origines, historicisme à contre-temps, oubli des philosophies extra-occidentales, etc. Mais il a l’insigne mérite d’actualiser la critique de la technique au regard des évolutions du monde contemporain. Et d’insister sur la « luminosité spectrale de la machination » qui tombe sur toutes les dimensions de l’être, jusqu’à la mort même, pour faire de ce monde un « paradis » artificiel. Face au risque d’enfermement définitif de l’homme sur lui-même, Vioulac rappelle le sens profond et toujours « révolutionnaire » de la révélation chrétienne. C’est cela l’Apocalypse de la vérité : l’inauguration d’une autre histoire fondée, non plus sur le logos, mais sur la chair. L’abandon de la sagesse du monde au profit de la sagesse divine. L’ouverture de la vérité au mystère originel de l’être, incarné dans la personne du Christ, et imitable dans cette vie, ici maintenant, par le retour à soi, le creusement de l’abîme.


         On peut objecter à Vioulac qu’il est tout de même surprenant que l’autre vérité, celle qui doit nous sauver de l’appareillement moderne, est quasiment contemporaine du moment grec. L’auteur avance à ce sujet, dans le prolongement de saint Augustin, que les deux histoires se sont toujours enchevêtrées jusqu’à leur collision apocalyptique dans l’événement Auschwitz. Depuis, l’histoire sainte a été anéantie et « Dieu s’est tu » (Hans Jonas). On comprend mal, dès lors, comment la vérité chrétienne pourrait encore surgir des profondeurs historiques. Sans compter que cette vérité a également traversé les siècles pour devenir l’une des principales rampes de lancement de la modernité – le christianisme n’est-il pas « la religion de la sortie de la religion » selon Marcel Gauchet. On retombe, donc, sur le constat premier : le monde est un long « processus de dessaisissement divin » dont le christianisme, non pas dans son contenu essentiel mais dans son déroulement historique, épouse la fuite en avant.



         Pourtant, « Seul un dieu peut encore nous sauver » avertit Heidegger dans une espèce d’oraison funèbre. Et il faut reconnaître à Jean Vioulac l’audace d’aller à la recherche de ce Dieu ou plus exactement de cette déité dans le plus long chapitre de son essai. Il commence par suivre les sentiers heideggériens qui mènent au grand poème « Patmos » de Hölderlin. Et se sépare de l’interprétation qu’en donne l’auteur d’Être et temps : non, le ressourcement dans le « Sacré originaire » ne peut pas se faire dans le « Tréfonds de la Terre » qui accorde à chacun un foyer natal (heimat). Cet archéo-paganisme manque la dimension abyssale de la divinité qui ne peut s’attacher à rien, pas même à l’enracinement primordial. D’où la dimension tragique et exodique des premières communautés juives et chrétiennes.


       Jean Vioulac se tourne alors vers Maître Eckhart, la figure centrale de son ouvrage, pour comprendre la radicalité de l’idée même de Dieu. Un dieu « retiré en son vestiaire », définitivement inaccessible aux hommes, et que l’on peut seulement approcher par la déité, c’est-à-dire par son revers, son double négatif : « Néant divin » ou encore « Néant de Néant ». Pour l’atteindre, l’homme doit entamer ce que Simone Weil appelait un processus de décréation, faire retour à son propre néant originaire pour y déceler le mystère insondable, dans les plis cachés de l’être. Il faut en quelque sorte tout abandonner pour trouver dans sa propre abîme, non pas une raison de vivre, mais tout « simplement » la cause de la vie. D’où sa dimension universelle.


      C’est là que se noue la grande aventure entre les témoins de l’indicible, les hommes, et les empreintes à jamais effacées de ce Dieu présent/absent, de ce Dieu qui se retire du monde pour laisser à l’œuvre la liberté. Dans ce contexte, le Christ n’a rien à promouvoir sinon que son propre vécu puisé dans l’abîme de la déité, au nom du Père, dont il révèle le Nom après Lui. La demeure ouverte, il convient de rester dans le flux de cet Esprit dont la mort est le messager, et le deuil recommencé la source d’espérance. Seulement ainsi, la liberté peut se ressourcer dans la faille béante, ce qui détermine l’être avant même qu’il soit, et assurer la création continue du monde. Ce sont donc bien les hommes qui font jaillir l’esprit de leur désir à jamais enfui, et ce sont encore les hommes qui décident de tarir la source dont ils sont eux-mêmes issus.


         Les très belles pages du livre de Vioulac relèvent malheureusement davantage de la gnose personnelle que d’une communauté vivante, surtout lorsque cette dernière se donnerait pour objectif de briser la machinerie totalitaire. On voit mal, en effet, comment une sorte de sodalité christique parviendrait à se ressaisir de l’événement originaire, celui qui a déchiré le voile de l’être, pour orienter les hommes vers une autre éclaircie (feu vivant) que celle, morne et blafarde, entretenue par les illusions de la totalité moderne. Il n’est cependant pas interdit de continuer à frayer un chemin dans les forêts obscures pour ne pas laisser le dernier mot à Heidegger : « Nous ne devons rien faire, seulement attendre ». Ou encore de méditer les mots de Jünger qui concluent l’essai de Vioulac :



« Il y a aussi dans nos déserts des oasis où fleurit l’aridité. Isaïe l’avait reconnu, à l’époque d’un bouleversement analogue. Ce sont les jardins auxquels Léviathan n’a pas accès, autour desquels il rôde avec fureur. En premier lieu, il y a la mort. Aujourd’hui, comme de tout temps, ceux qui ne craignent pas la mort sont infiniment supérieurs aux plus grands des pouvoirs temporels. […] Le second pouvoir des profondeurs est Éros. Là où deux êtres s’aiment, ils conquièrent du terrain sur Léviathan, ils créent un espace qu’il ne contrôle pas. Éros remportera toujours la victoire, en vrai messager des dieux, sur toutes les fictions des Titans ».













[1] Jean Vioulac, p. 351.
[2] P. 254.

mercredi 8 octobre 2014

Pédagogie Médiatiquement Assistée

Manifestation du 5 octobre. Site de LMPT

La Manif Pour Tous a remis le couvert, ou plutôt le bavoir, dimanche. Le défilé, qui a comme d’habitude rassemblé 500000 manifestants selon les organisateurs et 30000 selon le Nouvel Observateur, a rallié la place de l’appel du 18 juin 1940 à Paris, pour marquer d’un symbole fort sa volonté de résistance. Oui mais de résistance à quoi ? Le débat sur le mariage pour tous ne semble plus d’actualité même si certaines personnalités, comme Xavier Bertrand, se passionnent soudain pour la question et agitent désespérément les bras afin d’exister politiquement. Alors pourquoi à nouveau descendre dans la rue ? Quant à la PMA et à la GPA, Manuel Valls lui-même s’est pourtant voulu rassurant en déclarant qu’il était opposé à toute légalisation de cette dernière en France.

    Et pourtant tout un chacun devrait savoir que quand un ministre déclare solennellement son attachement ou son opposition à tel ou tel principe la main sur le cœur, c’est à ce moment qu’il faut se méfier le plus. Surtout si l’on considère que la loi Taubira sur le « mariage pour tous » consistait avant tout en un replâtrage juridique dont la condamnation de la France par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, le 26 juin dernier, a représenté une nouvelle étape. Le mariage pour tous n’a jamais complètement réglé la question qui est depuis le début au centre des débats: la filiation doit-elle rester attachée au couple biologique ou doit-elle devenir l’effet d’une volonté ?
La France n’a en rien cherché à contester la condamnation de la CEDH alors qu’elle avait jusqu’au 26 septembre pour le faire. Elle s’est contentée d’avaliser la décision et a consenti à reconnaître la filiation de l’enfant conçu par GPA en Californie. Il faut dire que la pression s’accroît sur la France qui est loin d’être le seul Etat à faire face à cette situation. Après quelques pas de valse hésitants, l’Espagne, dont les tribunaux avaient déjà accédé à la requête d’un couple d’hommes souhaitant adopter un enfant conçu grâce à la GPA en Californie, a finalement admis la possibilité d’inscrire à nouveau des enfants nés sous GPA à l’Etat civil. La question se pose également sérieusement aujourd’hui en Suisse et montre que la condamnation de la France par la CEDH a des répercutions très rapides sur le plan international et que les groupes de pression et la logique économique forcent aujourd’hui aisément la main au législateur.
Cela fait longtemps en effet que les tribunaux californiens ont légiféré sur la question, avec l’affaire de Bébé M en 1987, qui ouvrait la voie à un vaste ensemble d’évolutions juridiques et sociales parmi lesquelles la possibilité d’admettre que la filiation peut désormais découler d’un simple accord contractuel assorti aux possibilités techniques de procréation artificielle. Dans les faits, un tribunal californien peut aujourd’hui autoriser la reconnaissance de filiation dans le cas d’un couple ayant eu recours à la GPA pour concevoir un enfant. Si ce couple revient aujourd’hui en France, l’enfant, dans l’éventualité où il est né d’un parent français, se verra reconnaître la nationalité française. La mère qui n’a pas porté l’enfant, ou l’un des conjoints dans le cas d’un couple homosexuel, devra produire le jugement du tribunal américain afin de prouver la filiation établie juridiquement. Si toutefois le père biologique de l’enfant vient à décéder, le lien naturel ne sera plus reconnu, puisqu’il n’existe pas biologiquement. La CEDH a donc statué « en faveur du droit de l’enfant », c’est-à dire de l’intérêt de celui-ci à se voir reconnaître cette filiation, au détriment toutefois des principes généraux du droit. La décision constitue également une victoire de l’intérêt privé sur l’intérêt général et  s’apparente à une uniformisation progressive des normes juridiques sur le plan international en faveur du régime de la common law anglo-saxonne au détriment de la tradition romano-civiliste. Il suffit désormais pour un couple de se rendre au Royaume-Uni ou en Californie afin de concevoir un enfant par le biais de la GPA ou de la PMA pour ensuite faire reconnaître la filiation sur le sol français en sollicitant éventuellement l’intervention de la CEDH et en insistant médiatiquement sur la valeur symbolique de ce combat.
Dans ce domaine, les associations et lobbies de défense des droits des couples homosexuels ont acquis un professionnalisme certain. L’association « All out » a fait une apparition médiatique remarquée à l’occasion d’une contre-manifestation dimanche, qui n’a pourtant rassemblé que quelques centaines d’opposants place de la République, pour protester contre la Manif Pour Tous et « célébrer la diversité de toutes les familles ». Ce collectif, émanation d’une ONG fondée en 2010 à New-York par Jérémy Heimans, créateur de l’organisation cybermilitante Avaaz, est en effet bien plus efficace dans le domaine du lobbying médiatique que dans l’action de rue. Appuyée sur Purpose Action, une ONG qui se définit comme « une organisation caritative de statut américain 501(c)(3) consacrée à l’éducation et au changement des mentalités et (…) une organisation de statut 501(c)(4) consacrée aux campagnes politiques », All Out peut compter sur des soutiens puissants au niveau européen. Celui du Sigrid Rausing Trust, association philanthropique et think tank britannique, ou encore de la fondation Ford ou du Fonds d’Action Gill. Ces différents groupes de défense des homosexuels participent également avec beaucoup de succès à l’adaptation sur le plan international les différentes formes de droits nationaux aux revendications associant progressisme sociétal et libéralisation économique. Guillaume Bonnet, ancien de l’ESSEC et de Médecin sans Frontières, qui coordonne les actions de All Out pour la France, ne fait pas mystère de ses ambitions en ce qui concerne la GPA et la PMA : « Je ne comprends pas que le Premier ministre exprime le refus d’une revendication qui participe d’une grande générosité. Si elles sont encadrées par l’Etat, la GPA et la PMA ne seront pas à la merci d’une commercialisation. » (20 Minutes. 6 octobre). Comme le rappelle le magasine Têtu, le simplisme qui pouvait être reproché à All Out à ses débuts en France « est devenu une force pédagogique pour expliquer des sujets complexes au grand public. » Par pédagogie, il faut comprendre la capacité à faciliter un glissement sémantique assez peu subtil : au moment des manifestations contre la loi Taubira, l’opposition au « Mariage pour tous » était systématiquement associée à l’homophobie, aujourd’hui c’est le fait de refuser la légalisation de la GPA qui expose à cette accusation.


"Une audience du théâtre des folies politiques". 
Jean Ignace Isidore Gérard dit J.J. Grandville et Julien. 
La Caricature. 21 mars 1833. Lithographie, 23,5x29cm. Traits de justice.


La condamnation de la CEDH montre au passage que, dans bien d’autres domaines, toutes les décisions prises en vertu de la loi française sont désormais soumises à l’aval de la puissante cour de justice européenne comme l’a montré encore très récemment la validation, du bout des lèvres, par les juges européens, de l’interdiction du port du voile intégral en France dans les lieux publics. Le pouvoir exorbitant de la CEDH répond à la tentation d’imposer, au nom des droits de l’homme, une normativité juridique et culturelle qui fait fi de toutes différences culturelles au nom du principe d’égalité. Celui-ci devient un dogme s’appliquant peu à peu à tous les domaines et à tous les aspects de l’existence et justifie l’impossibilité complète de s’opposer à une logique de marchandisation qui s’applique aussi à la manufacture du vivant. Comme le rappelle d’ailleurs, avec une logique impeccable, un collaborateur de Contrepoints¸ les partisans de « la diversité des familles » et de la GPA sont les avocats de l’application des règles du marché libre au corps humain, une logique à laquelle les représentants de la « France rassie », qui « tremble de passer à la moulinette de l’histoire et de la modernité », n’a plus aucune chance de s’opposer. D’ailleurs, les écologistes eux-mêmes s’offusquent qu’un José Bové ou un Noël Mamère expriment leur scepticisme vis-à-vis de toutes ses merveilleuses avancées du progrès. Après tout, c’est bien un député écolo qui avait dégainé le premier en proposant de transcrire dans l'état civil français l'acte de naissance d'un enfant "établi par une autorité étrangère dont le droit national autorise la gestation ou la maternité pour autrui". Il est vrai que les Verts et EELV semblent avoir décidément abandonné toute cohérence sur la question, à l’image de Jean-Vincent Placé qui s’empêtre tout seul dans ses « connotations de la seconde guerre mondiale » à force de vouloir faire de la démagogie pour tous à tout propos. C’est toujours plus facile de ressasser éternellement les heures les plus sombres de notre histoire que d’essayer d’entrevoir celles que nous prépare l’avenir. 


Un article adopté par Causeur

samedi 4 octobre 2014

L'Europe ou l'impuissance comme choix de civilisation

En 1946, dans son célèbre discours de Fulton, Churchill ne mâchait déjà pas ses mots à l’égard des anciens frères d’armes qui devenaient peu à peu les nouveaux adversaires : « Ce que j’ai pu voir de nos amis russes durant la guerre m’a convaincu qu’il n’est rien qu’ils méprisent plus que la faiblesse et en particulier la faiblesse militaire. » La remarque de Churchill vaut encore aujourd’hui. La Russie a suffisamment démontré qu’elle se souciait peu des avertissements d’une Union Européenne que Poutine considère lui-même comme une congrégation marchande et technocratique, incapable de se donner les moyens diplomatiques et militaires de ses ambitions économiques. Et la manière dont les Européens ont orchestré le rapprochement avec l’Ukraine semble aujourd’hui donner raison tant à Churchill qu’à Poutine, comme le souligne l’ancien secrétaire d’Etat Henry Kissinger : « L’Union Européenne doit reconnaître que son inertie bureaucratique et le fait de mettre la stratégie au second plan par rapport à la politique intérieure lors des négociations sur les relations entre l’Ukraine et l’Europe ont contribué à transformer une négociation en crise. » Les leaders Européens, qui ne veulent pas entendre parler de géopolitique mais seulement de partenaires commerciaux, n’ont pas imaginé, semble-t-il, la réponse brutale que la Russie pouvait apporter à la question problématique de l’élargissement indéfini de l’Union.



En 2004, alors que les Etats baltes s’apprêtaient à intégrer l’Union Européenne, le ministre des Affaires étrangères estonien déplorait déjà le manque de réalisme des Européens et les appelait à reconsidérer leur conception stratégique, jugée parfaitement inadaptée. Les leaders européens ne se sont guère souciés cependant de ce conseil: au moment où le traité d’adhésion des pays baltes à l’Union Européenne fut signé, ils ne s’aperçurent même pas que la question des frontières entre Lettonie, Estonie et Russie n’était pas réglée. On parvint dans l’urgence à trouver en 2007 un accord entre Moscou et Riga mais il reste en revanche encore aujourd’hui une pomme de discorde entre Estoniens et Russes et de la cyber-attaque de 2007 à l’opération en Crimée en passant par la guerre-éclair en Géorgie de 2008, la Russie a montré qu’elles n’entendait pas laisser Européens et Américains manoeuver à leur guise dans son ancien pré-carré. Les notions de géopolitique, de frontières, de politique de puissance semblent pourtant sorties depuis longtemps de l’esprit des dirigeants européens qui n’ont en point de mire que gestion comptable et déficit.

La Russie partage avec les Etats-Unis le souci de maintenir ou d’étendre sa zone d’influence dans le monde et Poutine entend bien faire de la Communauté Economique Eurasiatique ou de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (organisation militaire créée en 1992 réunissant la Russie, la Biélorussie, l’Arménie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, et le Tadjikistan) de véritables instruments de puissance. Dans le bel article donné il y a quelques temps à Causeur, Slobodan Despot concluait de manière lapidaire : « Le banquet de demain sera multipolaire. Vous n’y aurez que la place qui vous revient. Ce sera une première dans votre histoire: mieux vaut vous y préparer. » L’Europe est aujourd’hui le seul continent qui semble oublier qu’il est entouré par d’autres puissances ou par d’autres nations et le seul que consent à se choisir l’Europe paraît uniquement conditionné par l’intégration de la vaste zone de libre-échange du Traité transatlantique et le maintien de la protection militaire de l’OTAN. La France peut encore s’imaginer qu’elle remplit toujours une mission universelle mais ses « partenaires » européens lui rappellent aussi souvent que possible qu’elle ne peut compter que sur elle en termes militaires, comme en Centrafrique où elle reçut, après moult promesses, le renfort de six officiers hongrois. Ce devait certainement être d’excellents officiers pour renverser le cours d’une guerre civile à eux seuls.

La Russie, soudain à nouveau impériale et conquérante, nous rappelle à quel point nous ne sommes plus gouvernés. L’exemple le plus frappant aura été le rocambolesque épisode des Mistral. Contrat, négocié, rappelons-le, par Nicolas Sarkozy avec les Russes en pleine crise géorgienne, et que François Hollande a chargé d’une symbolique calamiteuse en décidant de ne plus en honorer les termes au dernier moment. La tendance en France à charger la Russie de tous les maux pour en faire un épouvantail géopolitique face à « l’Europe de la paix » est certainement déplorable. Elle conduit à oublier que, de l’autre côté de l’Atlantique, les Etats-Unis non plus ne sont jamais complètement sortis de la guerre froide. L’excès inverse n’est pas très souhaitable non plus pour autant et considérer la Russie comme une sorte de modèle de résistance ou l’alliance eurasienne comme une miraculeuse fontaine de jouvence qui rendrait à la vieille Europe sa vitalité et son rôle dans le monde est un peu naïf également. Cette vision des choses qui réadapte Le Nomos de la terre (1950) de Carl Schmitt à la géopolitique contemporaine souffre des mêmes faiblesses que le choc des civilisations d’Huntington. De plus, il y a certainement beaucoup d’injustice dans la manière dont l’occident traite la Russie mais il ne faut toutefois pas traiter à la légère les capacités russes en matière d’enfumage. L’invasion éclair de la Crimée a complètement dépassé les services de renseignement occidentaux tout autant que l’efficacité de la désinformation menée par le Kremlin qui tend à faire croire qu’il n’y aurait aucun soldat russe en Ukraine, ce que personne ne croit plus aujourd’hui. Il peut être utile de rappeler d’ailleurs une petite histoire qui en dit long sur la capacité des Russes à rouler leurs interlocuteurs dans la farine quand ils le souhaitent. Le 16 septembre 1961, Anatoli Golytsine, officier du KGB âge de trente-cinq ans, en poste à l’ambassade d’URSS à Helsinki, se présente avec femme et enfants à la représentation des Etats-Unis dans la capitale finlandaise, faisant part au responsable de la CIA qu’il rencontre de son intention de passer à l’ouest et de livrer des informations capitales aux services de renseignements américains. Et capitales, ces informations l’étaient puisqu’elles devaient mener à l’arrestation de Kim Philby, agent double britannique espionnant le MI6 pour le compte du KGB. Mais la suite est encore plus intéressante. A partir du moment où les renseignements donnés par Golytsine sur Philby s’étaient révélés vrais, les services secrets occidentaux lui accordèrent une confiance aveugle. Il entraîna Américains, Français et Anglais dans une chasse à la taupe qui eut pour effet de désorganiser complètement les services de renseignement occidentaux durant une bonne partie des années soixante-dix. Pire, il réussit à persuader James Jesus Angleton, chef du service de contre-espionnage que les révoltes de Budapest ou de Prague, ou la rupture avec la Chine, avaient été « fabriquées » par le KGB pour faire croire à l’occident que le bloc soviétique était plus faible qu’il ne paraissait. Nul n’a jamais réussi à prouver si le « transfuge » Golytsine était ou non un imposteur dont le seul but était de faire perdre les pédales aux services de renseignement occidentaux, ce qu’il réussit par ailleurs très bien. L’ex-agent du KGB vit aujourd’hui en Amérique du nord et a même inspiré un personnage du film Mission impossible. Il n’a jamais cessé non plus de faire des prophéties. Dans son ouvrage The perestroika Deception, publié en 1995, il affirme même que la guerre froide ne s’est jamais réellement terminée. « La meilleure preuve de ce que j’avance, a-t-il renchéri il y a quelques années, c’est l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine ! »

Anatoliy Golitsyne


La série d’accord qui prépare l’établissement d’une vaste zone de libre-échange transatlantique et pacifique semble avaliser la thèse de Golytsine. Le fameux Partenariat Transatlantique (ou TAFTA) instituerait à l’horizon 2015 la plus grande zone de libre-échange de l’histoire qui représenterait à elle seule près de la moitié de la richesse mondiale. Cet accord instituerait d’autre part une con-dominance financière américano-européenne dont il est difficile de déterminer si elle se réaliserait vraiment à l’avantage des deux parties et dont il est plus hasardeux encore de savoir si elle ne renforcerait pas le statut de protectorat économique allemand qui est en train de devenir celui de l’Europe. Ce qui est certain en tout cas, c’est que la Russie peut s’inquiéter de cette unification économique qui avance  à grand pas et s’accompagne de la mise en place de traités du même type entre les Etats-Unis et l’Association des Nations de l’Asie de l’Est (ANASE). Cette série d’accords semblent consolider sur le plan économique un partenariat diplomatique qui remonte à la guerre froide et la Russie, dont la croissance souffre d’un ralentissement dû bien plus à des faiblesses structurelles et à une insuffisante diversification qu’aux conséquences des sanctions américaines et européennes, peut juger à raison qu’elle se trouve victime d’une véritable tentative d’encerclement économique. Dans cette situation, la répartition des rôles apparaît de plus en plus claire entre une Union Européenne qui poursuit son élargissement tout en se réduisant de plus en plus à une tête de pont états-unienne, comme le souhaitait déjà Zbigniew Brzezinski, et la Russie, la Chine et d’autres puissances telles que l’Iran par exemple qui resserrent leur liens en prévision du bras de fer. La France, dans cette vaste recomposition des rapports de puissance mondiaux a-t-elle vraiment encore un rôle à jouer ? On pourrait imaginer qu’elle prenne quelque peu ses distances avec la politique dictée aujourd’hui par la commission européenne et qu’elle tente de se réapproprier une certaine position d’arbitre. Cela supposerait de rompre en partie avec les principes adoptés en matière de politique étrangère commune par l’Union Européenne, qui ne souhaite visiblement pas assumer de position propre dans le banquet multipolaire car cette position supposerait d’assumer une politique de puissance jugée trop coûteuse. Cela supposerait en définitive de revenir à une politique étrangère d’inspiration gaullienne qui paraît malheureusement bien loin aujourd’hui.

Chris Mars - Victory Parade


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mercredi 1 octobre 2014

Chasse à l'homme dans les cartables


          Le combat pour l’égalité ne connaît ni repos ni limite. Quand il s’agit de traquer les stéréotypes sexués et autres marques de discrimination, nul ne peut se prétendre au-dessus de tout soupçon, pas même les auteurs de manuels scolaires. Surtout pas eux, devrait-on dire, car l’école, de tous les champs de bataille de l’égalitarisme, est bien le plus crucial. C’est ce qu’observaient en 2011 les auteurs d’un livret de quarante-huit pages, intitulé La représentation des femmes dans les manuels d’histoire, destiné aux proviseurs et professeurs d’Île-de-France : « Le manuel scolaire constitue un instrument d’influence s’adressant à des esprits jeunes et dont l’utilisation par les écoliers est fréquente. Alors qu’ils pourraient être des outils de transmission d’une culture de l’égalité, les manuels scolaires semblent échouer dans cette entreprise. » 
Pauvres profs ! Déjà tenus pour responsables par une partie de l’opinion publique de toutes les dérives de l’Éducation nationale, il faut encore qu’ils subissent jusque dans leur casier les rappels à l’ordre doucereux des prédicateurs infatigables de la religion sociétalo-progressiste. La tonalité employée par les croisés de la lutte contre le sexisme dans les manuels ne prête pas franchement à rire : « Toutes les disciplines seront passées au crible car les livres dans lesquels nos élèves étudient devraient être un vecteur fondamental de transmission d’une culture de l’égalité. » La chasse aux stéréotypes sexués est donc ouverte, et la traque sera, qu’on se le dise, impitoyable, car c’est « dès le plus jeune âge que les stéréotypes doivent être déconstruits et appréhendés ». Les premiers concernés sont bien sûr les historiens, objets de l’étude de 2011. Ces gens-là s’intéressent trop au passé pour ne pas être suspects de dérives réactionnaires. Les détestables intitulés au masculin dont ils parsèment encore les manuels de classe de seconde démontrent leur mauvaise volonté et le goût pour la violence symbolique de ces phallocrates passéistes, restés coincés entre Alain Decaux et Malet-Isaac. « La participation du citoyen à la vie de la cité », « Les hommes de la Renaissance » ou « Être ouvrier en France » : si l’on ne peut malheureusement pas encore faire table rase des cours d’histoire, il est au moins urgent d’expurger les livres de l’idéologie ouvertement sexiste cautionnée en toute impunité, par leurs auteurs.


Créé en 2009 à l’initiative du conseil régional d’Île-de-France, le Centre Hubertine Auclert, dont le nom rend hommage à Hubertine Auclert, fameuse militante féministe française, est mentionné dans une enquête de l’iFRAP , publiée dans Le Point le 13 septembre 2012, qui affirme que le centre a perçu, depuis sa création, quelques 1,795 millions d’euros, afin de financer des associations « qui ressemblent à des coquilles vides ». À ces accusations, le Centre Hubertine Auclert a répondu le 17 septembre 2012 qu’il « n’avait pas à rougir des 543 000 euros annuels qui lui sont alloués » et pouvait s’enorgueillir de soutenir 67 organisations tout en organisant des actions cruciales, dont l’enquête sur les manuels scolaires (d’histoire en 2011, de mathématiques en 2012 et de français en 2013) est un exemple éclatant. Cette étude fait elle-même suite à une tordante enquête diligentée en 2009 par la HALDE, intitulée Place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires, emblématique des préoccupations de l’époque. N’étant pas victime de réductions de moyens, avec un budget de 862 000 € en 2013, le Centre Hubertine Auclert a poursuivi le travail de la HALDE  en publiant, sous la forme de fascicules de 48 à 56 pages destinés aux personnels de direction et au corps enseignant, le résultat de savants travaux de recherche sur les stéréotypes sexués.
Après avoir fait un sort à l’histoire et conclu à l’indécrottable machisme des historiens, les auteur(e)s et chercheu(r)(se)s ont consacré leurs efforts à une forteresse du sexisme plus inexpugnable encore : les mathématiques. Nous avons cru trop longtemps que cette discipline était un royaume d’abstraction à l’abri des caractères sexués et que seuls Stephen Hawking ou Albert Einstein pouvaient être sensibles au sex-appeal d’une équation au quatrième degré. C’est un cliché sexiste, nous expliquent les auteur(e)s des Représentations sexuées dans les manuels de mathématiques de terminale, sous-titré avec une grosse malice Égalité femmes-hommes dans les manuels de mathématiques : une équation irrésolue ? Le fait de posséder un y en plus interdirait-il donc de s’intéresser aux x ? « Le constat est accablant », nous avertit Djeneba Keita, présidente du Centre Hubertine Auclert. Après avoir passé au crible 29 manuels de terminale, les enquê(teurs)/trices de l’étude aboutissent à l’effroyable révélation que la trompeuse « apparence de neutralité attachée traditionnellement à la discipline mathématique entraîne une moindre vigilance quant aux stéréotypes sexués susceptibles d’y être véhiculés et légitime d’autant plus une telle étude. » Le machisme se terre encore à l’ombre des droites perpendiculaires et des théorèmes. Si les mathématiques se croyaient à l’abri de la grande œuvre de rénovation du langage entamée au nom de l’indifférenciation égalitaire, elles se fourraient le doigt dans la sphère oculaire. Comment pouvait-on faire confiance à des sociopathes qui passent leur temps à essayer de diviser par zéro mais prennent la tangente dès qu’on parle d’égalité des sexes ? Le scandale est en effet de taille : « Sur 3 345 personnages sexués comptabilisés, on trouve 2 676 hommes pour 672 femmes. » Les femmes ne représentant que 3,2 % des personnages historiques cités et 28 % des personnages de fiction utilisés dans les énoncés. Quant à l’iconographie, elle ne vaut guère mieux : on apprend ainsi que, « dans un manuel de terminale scientifique de tronc commun, on trouve 8 illustrations avec des femmes contre 53 images représentant des hommes ». Mais il y a plus révoltant encore : la lecture de l’étude nous apprend en effet que « beaucoup d’énoncés d’exercices ne mentionnent pas le nom du personnage et l’associent plutôt à sa fonction socioprofessionnelle (le joueur, le professeur, l’élève...) ». Cela laisse penser, nous dit-on, « que les auteur(e)s ignorent les règles de féminisation de la langue et n’utilisent pas les outils existants pour aboutir à une véritable “indétermination sexuée dans la langue”. » Un énoncé impose ainsi aux lycéen(ne)s, potentiellement discriminé(e)s, de calculer « la probabilité que l’élève choisi parmi tous les garçons du lycée soit un élève de terminale ». On plonge dans l’horreur réactionnaire quand un autre manuel ordonne de « calculer la probabilité pour Madame X d’avoir un garçon, sachant qu’elle a déjà eu trois garçons ».


Qui peut mesurer aujourd’hui l’impact d’intitulés si effroyablement rétrogrades sur de jeunes et naïves cervelles ? Non content(e)s de faire triompher les stéréotypes sexistes, les auteur(e)s font appel à des méthodes pédagogiques que l’on espérait révolues : dans un exercice intitulé « Pour aller plus loin ? », on demande en effet « Qui était Sophie Germain ? », « sans en fournir la réponse à l’élève » ! Quand le sexisme se double d’un insupportable élitisme, rien ne va plus, décidément, au pays de Jules Ferry.

Le 2 juillet 2014, un colloque était organisé par le Centre Hubertine Auclert et la région Île-de-France pour faire le point, après trois années de recherche, sur les stéréotypes sexués dans les manuels scolaires. Ce devait être l’occasion de se demander si « policière est vraiment le féminin de policier », d’en apprendre plus sur « les biais sexistes dans les manuels de SVT » et de déterminer « quels sont les leviers pour faire évoluer les manuels du point de vue du genre ? » Nul doute que tous les professeurs de France sauront profiter de toutes les glorieuses innovations qui auront été proposées. Et on peut gager qu’après les manuels de français de seconde, qui étaient dans le collimateur cette année, ce sera le tour des manuels de langues : le cosmopolitisme n’excluant pas l’insupportable domination masculine. Tremble donc Brian dans ta cuisine et vous aussi, Ivan, José et Carlo ! Votre tour viendra !



Cet article a été publié initialement dans le numéro de septembre 2014 du magazine Causeur