mercredi 1 juillet 2015

Viagra pour toutes

La lutte contre les discriminations entre hommes et femmes prend parfois des formes déconcertantes. Lassée peut-être de dénoncer l’hétéro-patriarcat agressif des hommes qui urinent debout ou de lutter contre l’inégalité syntaxique et l’orthographe oppressive, voilà que des associations féministes portent désormais le fer contre l’industrie pharmaceutique au nom du désir pour tous afin d’obtenir la commercialisation rapide du Viagra féminin.
Le Viagra a été sans conteste le grand succès pharmaceutique de ces vingt dernières années. Découvert par les chercheurs des laboratoires Pfizer en 1996, le citrate de sildénafil était supposé au départ être utilisé dans le traitement des maladies cardio-vasculaires. Le médicament n’eût pas l’effet escompté et se révéla plus propice à susciter les érections qu’à soigner les cœurs malades, un redressement très productif pour Pfilzer. De même que Colomb découvrit l’Amérique en pensant arriver en Inde, cette séréndipité ouvrit à l’industrie pharmaceutique un riche et nouveau continent.


Moins sereines et plus dépitées, les associations féministes américaines trouvent cependant aujourd’hui anormal que les miracles de la science ne leur aient pas encore offert les mêmes commodités qu’aux hommes, sous la forme du Viagra Féminin. En pointe de ce combat pour l’égalité des sexes épanouis, la plate-forme Even the score – on traduira plus ou moins bien cela par « revenir aux points » - regroupe 24 associations qui pensent que le temps est venu « d’égaliser le terrain » (il doit y avoir des amatrices de foot à la tête de ce collectif) en matière de traitement des dysfonctionnements sexuels féminin. Even the score mène donc un lobbying intensif auprès des membres du Congrès américain pour que la rétive Federal Drug Agency (FDA) accepte enfin d’autoriser la commercialisation du Viagra féminin. En témoigne la lettre au « commissioner Woodcock » (ça ne s’invente pas), mise en ligne sur le site du collectif, qui dénonce le fait qu’il existe « 26 traitements commerciaux autorisés par la FDA pour traiter les troubles sexuels masculins et à ce jour pas un seul qui soit approuvé en ce qui concerne les troubles sexuels féminins. » Les signataires de la missive insistent sur le fait que « l’égalité de genre devrait être la norme suivie dans la définition de l’accessibilité aux traitements sexuels. »
Le petit problème est que si le Viagra a réussi à détromper Georges Brassens et à démontrer que la bandaison ça se commande un petit peu, ce fut au prix de quelques effets secondaires plus ou moins préoccupants allant de l’éruption cutanée à l’arrêt cardiaque, ce qui peut représenter un gros handicap pour conter fleurette à Fernande. Les laboratoires ont dû progressivement réajuster leur cuisine moléculaire, en omettant d’informer quelquefois les candidats au priapisme à la demande de tous les risques induits par l’absorption du remède miracle. Mais que ne ferait-on pas pour plaire, même à Lulu.


Avec le Viagra féminin, c’est encore plus compliqué. Si le mécanisme du plaisir masculin n’est lui-même pas aussi sommaire que l’on veut bien le présenter, celui du désir féminin reste un mystère plus difficile à percer, même pour une armée de laborantins généreusement financée. Le miracle est pourtant en passe de se produire : il porte le doux nom de Flibaserine, un médicament censé remédier aux pannes du désir chez les femmes et traiter le syndrome, plutôt controversé dans le monde médical, des « dysfonctionnements sexuels de la pré-ménopause ». Tandis que le Viagra rend vigueur et enthousiasme à Monsieur, le Viagra féminin doit redonner à Madame un peu plus d’intérêt pour la vigueur de Monsieur. Une armée de chercheurs s’activent donc autour des chambres à coucher et banquettes arrière pour permettre à la concupiscence et à la bagatelle de nous occuper jusqu’à un âge avancé, ce qui tombe plutôt bien, Derrick ayant été récemment déprogrammé par France Télévision pour cause de passé nazi, il n’y a plus rien à la télé l’après-midi à part des redifs de Santa Barbara et Des chiffres et des Lettres…
Malheureusement, la Flibasérine s’avère ne pas tout à fait être le Viagra miracle que les femmes attendaient. D’abord testée comme antidépresseur par le laboratoire allemand Boehringer Ingelheim, avec des résultats assez mitigés, la drogue a fait l’objet de nouvelles recherches afin de devenir le nouveau blockbuster de la libido féminine et de la médecine du XXIe siècle. Mais les essais cliniques furent si peu concluants que Boehringer n’est jamais parvenu à convaincre la FDA de lui accorder le sésame obligatoire pour investir le marché américain. La FDA avait en effet souligné que les possibles effets secondaires de la Flibasérine - fatigue, évanouissements, risque accru de dépression – n’étaient pas compensés par ses très hypothétiques vertus aphrodisiaques. Marie-Claire eût beau se réjouir que « la petite pilule rose arrive sur le marché en 2011 », le médicament ne passa en 2010 la barrière d’aucun comité médical, pas plus en France qu’aux Etats-Unis.
Mais quand il s’agit de mettre la main sur un marché aussi prometteur, les laboratoires pharmaceutiques ne manquent pas de ressources et d’entêtement. En 2013, Sprout Pharmaceuticals[1] racheta le brevet de Boerhinger et reprit les études sur la Flibasérine, sans réussir toutefois à obtenir des résultats beaucoup plus convaincants. La FDA estima à nouveau en 2013 que le produit n’était pas commercialisable, d’autant que les effets indésirables déjà constatés perduraient “à une fréquence accrue”, selon les conclusions des études menées, et que quelques “incidents plus significatifs” pouvaient être encore susceptibles : à nouveau dépression, syncope et évanouissements.[2]
Les laboratoires Sprout ont donc décidé de recourir à une nouvelle stratégie, peut-être plus payante, mettant en avant la discrimination dont les femmes seraient victimes aux Etats-Unis en raison de la décision répétée de la FDA de ne pas laisser commercialiser un Viagra féminin, qui semble, à lire les conclusions réitérées des experts, être pour le moment une arnaque potentiellement dangereuse.
Voilà comment est né le collectif Even The Score, rassemblant 24 associations soi-disant féministes, réunies afin de mener une efficace campagne de lobbying pour promouvoir une « équité sanitaire » et « dire à la FDA qu’il est temps d’offrir aux femmes le choix qui leur revient de droit de traiter les dysfonctionnement de la sexualité ». En consultant la liste des 24 sponsors affichés sur le site (et décrit comme des « associations féministes »), on trouve l’ASHA (American Sexual Health Association), la « Black Women Health Imperative », ou encore la « Jewish Women International » mais aussi – ô surprise ! – Sprout Pharmaceuticals qui a déjà investi plus de 50 millions de dollars dans la nouvelle mouture de Viagra féminin à base de Flibasérine et compte bien que s’ouvre enfin un très lucratif marché en invoquant le droit des femmes au plaisir à tout âge. Même chose sans doute pour la firme canadienne Trimel Pharmaceuticals qui travaille, elle, depuis 2012 sur le Tefina, un gel à base de testostérone à inhaler par le nez deux heures avant les rapports sexuels.


La méthode semble être payante, Even the score a mené une campagne de lobbying intensive auprès des institutions américains, au nom de la lutte contre les discriminations de genre, et le 5 juin 2015, un premier comité d’experts de la FDA a rendu un avis positif. Reste à savoir quelle sera la conclusion finale de l’agence américaine mais en attendant, il semble bien que le fait de se prévaloir de la lutte pour la reconnaissance des droits d’une catégorie de la population soit aussi devenue une excellente manière de faire triompher le droit de l’industrie pharmaceutique à gagner plus de sous.

Pour aller plus loin sur le sujet :






[1] Qui se réjouissent déjà d’avoir presque passé la barrière de la FDA : http://www.sproutpharma.com/
[2] Pour une étude plus détaillé, voir le rapport complet de la FDA de 2010 : http://www.fda.gov/downloads/AdvisoryCommittees/CommitteesMeetingMaterials/Drugs/ReproductiveHealthDrugsAdvisoryCommittee/UCM215437.pdf

dimanche 28 juin 2015

Naufrage transatlantique


Novembre 2015. Le Tafta (Partenariat Transatlantique entre les Etats-Unis et l’Union Européenne) et son petit frère le CETA (Traité de libre-échange Canada-UE) sont ratifiés à une large majorité par l’Assemblée Nationale, malgré l’opposition acharnée des communistes, des frondeurs du PS, des deux élus FN et d’une trentaine de députés UMP à sensibilité gaulliste débauchés par Nicolas Dupont-Aignan. Ce dernier, particulièrement remonté au cours des débats s’est vu finalement privé d'un quart de son indemnité parlementaire mensuelle en vertu de l’article 71 du règlement intérieur de l’Assemblée, lequel sanctionne tout député « qui adresse à un ou plusieurs de ses collègues des injures, provocations ou menaces.»

Pour ses promoteurs, ce gigantesque chantier économique, commercial et juridique est la conséquence logique de la mondialisation des affaires. Au nom de quoi en fusionnant l’ALENA (Accord commercial USA-Canada-Mexique) et l'Union Européenne, on bâtira une immense zone de libre-échange de part et d'autre de l'océan atlantique, rassemblant plus de 800 millions de consommateurs et représentant plus de 45% du PIB mondial. Pour ses détracteurs, ces mêmes 800 millions d’humains seront livrées pieds et poings liés aux multinationales.


Preuve que Cassandre a toujours raison, une semaine après la publication des décrets d’application au JO, un géant américain des hydrocarbures non conventionnels, Anadarko Petroleum  envoie du papier bleu à l’Etat français. Motif de la requête : le moratoire sur les gaz de schiste adopté par Paris en 2013 est une entrave manifeste à la libre entreprise et au droit légitime de ces sociétés à se développer sur le marché mondial. Six mois auparavant, une telle demande aurait été archivée direct à la poubelle. Mais depuis que Tafta a force de loi, la plainte américaine crée une panique générale dans les ministères concernés. Ségolène tempête, Valls s’indigne et Taubira crie sa haine anti-impérialiste sur  Twitter. En pure perte, car le Traité que nous venons de signer autorise les entreprises privées à attaquer n’importe quelle collectivité publique, si elle estime qu’une de ses mesures nuit directement ou indirectement à sa rentabilité. Cela dit on pourrait penser que les Américains n’ont guère de chance d’obtenir qu’un juge français valide leurs délires procéduraux et que l’affaire sera prestement enterrée au tribunal. Sauf qu’avec Tafta, il n’y a pas plus de juge ou de tribunal dans la procédure que de Nuits-Saint-Georges au menu d’un McDo. La clé de ce miracle s’appelle l’ISDS, l’Investor-state dispute settlement,  qu’on peut traduire par « Mécanisme de règlement des contentieux entre investisseurs et États » . L’ISDS est la clé de voute du traité. Il est fondé sur l’idée que les juridictions nationales ne sont pas neutres, en vertu de quoi tous les litiges concernant les sociétés étrangères ne se régleront pas au tribunal, mais en commission d’arbitrage, comme ce fut le cas dans la dernière affaire Tapie.

 Janvier 2016 : Après un dépôt de plainte contre la France, une commission d’arbitrage tripartite a été constituée, composée d’avocats mandatés par la compagnie, par l’Union Européenne et par la Banque Mondiale. C’est la cerise sur le cupcake : la France sera absente des débats ! Selon les nouveaux traités et les règles de fonctionnement de l’Union Européenne, seule la Commission Européenne a la légitimité nécessaire pour régler ces différents commerciaux. Non seulement la plainte d’Anadarko ne peut tomber sous le coup du droit français mais le gouvernement n’a pas l’autorité pour désigner les avocats censés le défendre. L’affaire se présente mal…

Mars 2016 : la France est condamnée par la commission d’arbitrage à verser un milliard d’euros de dommages et intérêts à Anadarko pour le préjudice commercial subi. Dans le même temps, un bonheur n’arrivant jamais seul, un trust canadien de l’amiante porte plainte contre l’interdiction totale décrétée par la France. Les dommages et intérêts réclamés sont faramineux : on parle de près de trois milliards d’euros. Certes Tafta prévoit que les mesures « conçues et appliquées pour protéger des objectifs légitimes d'intérêt public, tels que la santé, la sécurité ou l'environnement » sont exclues de l’accord mais ces restrictions sont annihilées quelques lignes plus loin par la mention par la mention « sauf dans les rares circonstances où l’impact de la mesure  apparaît manifestement excessif ». Un régal pour les cabinets d’avocats.

Mai 2016 : c’est le printemps, les procès bourgeonnent et les ZAD fleurissent un peu partout dans le sud de la France. On annonce que General Electrics a bien l’intention de faire revenir de gré ou de force le gouvernement français sur les mesures prises par Arnaud Montebourg pour exclure les activités sensibles et nucléaires de la fusion Thomson-GE. L’amende s’annonce salée et la France est toujours vertement tancée par Bruxelles et Berlin pour son entêtement à ne pas rentrer dans les cadres du pacte de stabilité… A un an de la présidentielle, Marine Le Pen, qui a fait de l’abrogation de Tafta son nouveau cheval de bataille, vient de passer la barre des 40% d’intentions de vote…


Politique fiction ? Oui pour les détails, les noms de personnes ou de sociétés, ou les dates exactes. Tout le reste deviendra cruellement réel, si les discussions sur la ratification du Tafta finissaient par aboutir. Et pour cause : nous n’avons pas inventé les procédures décrites plus haut,  nous avons seulement transposé ici des épisodes bien réels survenus dans le cadre de l'ALENA , l’accord de libre échange nord-américain ratifié en 1992.

Ainsi, en ce moment même, la société américaine Eli Lilly réclame  500 millions de dollars aux autorités canadiennes. Celles-ci sont accusées d’avoir autorisé la mise sur le marché sous forme de générique de l’Olanzapine, un traitement destiné aux schizophrènes, commercialisé en 1996 par Eli Lilly. Le gouvernement canadien a mis vainement en avant une question de santé publique : ce cas a d’ores et déjà été jugé comme relevant de la stricte compétence des commissions désignées par le chapitre 11 de l’ALENA. ([1]) L’affaire est toujours en cours, entre les mains d’une commission d’arbitrage.

Le TAFTA ne fait en effet rien d’autre, rappelle l’universitaire québécois Marc Chevrier, que retranscrire le chapitre 11 du traité, qui prévoyait déjà en 1992 la création d'une procédure d'arbitrage internationale pouvant être saisie contre une collectivité par n'importe quel investisseur privé. « Le chapitre 11 de l'ALENA contient un ensemble de mesures de protection des investissements et des investisseurs privés très attentatoires à la souveraineté des Etats », souligne Marc Chevrier. Le directeur de L’Humanité, Patrick Le Hyaric, est plus radical : « Ce serait une dictature sans chars dans les rues, sans généraux casqués et bottés au pouvoir. Il existe déjà de tels exemples à partir d’accords de libre-échange existants. Ainsi, la firme Philip Morris porte plainte contre l’Australie, parce que ce pays restreint le commerce du tabac. Le groupe multinational Novartis poursuit l’Inde pour la contraindre à cesser la production de médicaments génériques. »([2]

Potion amère pour les Canadiens, ce fameux chapitre 11 de l’ALENA était censément destiné à circonvenir le Mexique, les entreprises américaines et canadiennes craignant de devoir se soumettre aux juridictions d'un Etat considéré comme folklorique. Dans les faits, c'est le Canada qui a fait l'objet du plus grand nombre d'actions en justice intentées par des entreprises multinationales à l'encontre de tel ou tel point législatif jugé contraire à leurs intérêts.

Ainsi, le 14 avril 1997, le gouvernement canadien était attaqué par une société américaine protestant contre l’interdiction d’un additif au carburant décidée après que des constructeurs automobiles canadiens se sont plaints que cet additif déréglait l’électronique des véhicules. Après un jugement préliminaire, le gouvernement canadien accepta de revenir sur l’interdiction pour éviter de payer 250 millions de dollars de dommages et intérêts. Au prix de la sécurité des automobilistes ? En juillet 1998, la firme S.D. Myers, basée aux Etats-Unis, récuse le moratoire imposé par Ottawa sur les déchets chimiques dangereux. Pour ne pas avoir à payer une somme astronomique, le Canada a dû revenir sur sa décision et payer 6 millions de frais de procédure. Le 19 janvier 2000, le transporteur US UPS a dénoncé le monopole partiel de la poste canadienne et exigé 160 millions de dollars de compensation.([3] )

Ces différents exemples peuvent suffire à justifier l'inquiétude vis-à-vis de la transcription du Chapitre 11 dans le CETA et le TAFTA. De l’autre côté de la « flaque » ([4]), en Europe, c’est l’Allemagne qui émet les plus sévères réserves vis-à-vis de l’ISDS. Et on la comprend : en 2011 l’entreprise d’électricité suédoise Vattenfall a engagé une procédure contre Berlin, réclamant 3,7 milliards d’euros en dédommagement de l’abandon partiel par l’Allemagne du nucléaire civil. Vatenfall refuse de se soumettre au droit commun allemand et réclame la possibilité d’avoir recours à un mécanisme d’arbitrage privé. On imagine quelle désagréable sensation ont dû ressentir les dirigeants allemands en découvrant l’étendue des possibilités laissée en matière d’arbitrage par l’ISDS. D’où la mise en garde de l’essayiste Alain de Benoist, qui a publié très récemment Le Traité Transatlantique et autres menaces (3bis):  « Le montant des dommages et intérêts serait potentiellement illimité et le jugement rendu ne serait susceptible d'aucun appel ». Une vision des choses partagée par Marc Chevrier : « Cela revient à créer une justice d'exception. Si le traité transatlantique ou le traité de libre-échange UE-Canada sont définitivement adoptés, estime-t-il, Allemagne ou Québec devront se soumettre à « une véritable constitution économique invisible qui se juxtaposera aux constitutions nationales ou provinciales et sera appliquée de manière universelle par des juridictions strictement privées. »

Mais au fait, tout ça pour quoi ? On n’a aucun mal à comprendre l’empressement des Américains à emballer ce panier garni. Face au réveil russe et à l'expansion chinoise et au dynamisme des émergents, les Etats-Unis tentent d'élargir tous azimuts leurs partenariats économiques pour damer le pion à la concurrence. Mais nous autres, Européens qu’avons nous à y gagner? D'autant qu'il faut rappeler que si l'Etat et les collectivités américaines ont gagné jusqu'à présent tous les procès qui leur ont été intenté dans le cadre du chapitre 11 de l'ALENA et de l'ISDS, ce n'est pas en raison d'un obscur complot mondial mais tout simplement parce que les Etats-Unis cultive une culture du lobbying intensive, à laquelle les institutions fédérales et publiques sont aussi rompues que les investisseurs privés. En la matière, nous sommes Européens, encore dans l'enfance. Cela laisse-t-il présager pour le vieux continent un sort comparable à celui du Mexique dont le gouvernement ou les collectivités publiques ne sont jamais sortis gagnants d'un différent réglé par le biais de l'ISDS ? Ce qui est clair, c'est qu'en la matière, le bouleversement juridique s'avérerait là encore largement favorable à l'American Way of Business. 


Dans les milieux souverainistes, altermondialistes ou écologistes on prédit en chœur un scénario catastrophe d’Etats voyant leur politique économique, sociale, sanitaire, agricole ou environnementale mise au rencart. Reste encore cependant à passer la barrière des représentations nationales. Comme le souligne le site officiel du Parti Socialiste, les sénateurs socialistes ont voté en faveur d’une proposition de résolution européenne, appelant à garantir « qu'en aucun cas, une mesure protégeant un objectif légitime d'intérêt public ne puisse donner lieu à compensation au nom de son impact économique sur l'investisseur, sans quoi il serait préférable de renoncer au volet consacré à la protection des investissements dans l'accord global négocié avec le Canada» En clair, le PS affirme dire non à l’ISDS et d’ en faire un casus belli dans les négociations en cours. Sauf que  le double langage n’est pas fait pour les chiens. Le collectif stoptafta.org rappelle en effet que, lors d’une réunion au sommet à Madrid, tous les sociaux-démocrates européens se sont accordés pour sanctuariser l’ISDS.  Une décision qui fait écho aux déclarations de François Hollande qui déclarait en 2014 lors d’une conférence de presse commune avec Barack Obama : « Nous avons tout à gagner à aller vite. Sinon, nous savons bien qu’il y aura une accumulation de peurs, de menaces, de crispations. »

Il faut rappeler ici que le traité que François Hollande se montre si pressé de signer risque non seulement de faire de la souveraineté nationale un souvenir lointain mais qu’il range également l’idée de préférence communautaire européenne au chapitre des causes perdues. Finalement, nos dirigeants ont peut-être trouvé le meilleur moyen de résoudre le problème insoluble de l’Europe politique : c’est de faire disparaître pour de bon le politique.





Article publié dans le numéro 84 de la revue Causeur




[1] Exemple relevé par Scott Sinclair. « NAFTA Chapter 11 Investor-State Disputes.” Canadian Centers for Policy Alternatives
[2] Patrick Le Hyaric, directeur de L’Humanité, sur son blog le 24/2/2014
[3] Exemples compilés par Scott Sinclair. « NAFTA Chapter 11 Investor-State Disputes”
3bis Aux éditions Pierre-Guillaume de Roux 
[4] Le petit nom donné à l’Atlantique par nos amis Québécois.

lundi 22 juin 2015

Lost river, film crépusculaire


Ryan Gosling est un acteur atypique dans la galaxie du cinéma contemporain. Héros solitaire et énigmatique des deux derniers films du danois Nicolas Winding Refn, Drive et Only God Forgives, il a également marqué les esprits en skinhead néo-nazi dans l’un de ses premiers films, Danny Balint (réalisé par Henry Bean en 2001) – assurément le meilleur, parce que le plus ambivalent, sur un sujet si difficile à appréhender. D’origine canadienne, Ryan Gosling a également participé à la création du groupe Dead Man’s Bones dont le très bon album (sorti en 2009) oscillait entre la chorale folk de Devendra Banhart et le psychédélisme noir de Timber Timbre. C’est donc avec une certaine impatience que l’on attendait le visionnage de son premier film, Lost river, sorti discrètement sur les écrans cette année.

Le scénario ne brille pas par son originalité ; il peut même inquiéter par sa tonalité vaguement fantastique et son histoire de romance post-adolescente. En vérité, Lost river brûle d’un autre feu, celui d’une superbe vision de l’Amérique déchue retournée à ses fantasmes de violence et de rédemption. On l’aura compris, les dialogues parsemés ici et là se fondent dans une ambiance crépusculaire qui est l’occasion pour Ryan Gosling de produire une esthétique très clairement inspirée de David Lynch. Cela est d’autant plus étonnant que le film plonge ses racines dans une réalité sociale âpre et ô combien concrète : l’abandon de quartiers résidentiels entiers situés à la périphérie de Detroit. Ainsi, les premières séquences voient un jeune garçon déambuler dans des friches industrielles à la recherche de cuivre, se perdre dans de vastes étendues que la nature sauvage a reconquises et retourner enfin dans son quartier en ruine dont les maisons fantômatiques attendent d’être rasées. Les derniers qui restent sont, bien sûr, ceux qui n’ont pas les moyens de partir, de s’enfuir vers d’autres horizons. 


Ainsi, une mère (Christina Hendricks) et ses deux enfants tentent-ils de survivre dans cet environnement en voie d’extinction. Les petits boulots, les rendez-vous à la banque et les aventures du jeune garçon sont ponctués par des images de tractopelles en train de raser des quartiers entiers. Sans compter la vision récurrente et particulièrement prenante de grandes demeures incendiées en pleine nuit. Puis, sans que cela n’apparaisse comme une rupture brutale, l’on bascule dans un autre monde à l’occasion d’un trajet en taxi (dont le chauffeur est joué par le français Reda Kateb). Un monde nocturne dans lequel les laissés-pour-compte assistent au spectacle farcesque et horrifique d’une sorte de théâtre des profondeurs, rejouant ainsi la destinée funèbre de la ville. La très belle Christina Hendricks y travaille sous la coupe de son inquiétant directeur (également banquier de son état) magnifiquement interprété par Ben Mendelsohn[1]. Plusieurs scènes nous transportent littéralement dans l’ambiance de Blue velvet avec son inquiétante étrangeté, sa lenteur hypnotique et sa déviance langoureuse. Sans qu’aucunes scènes de violence et de sexualité n’interrompent le récit, émerge progressivement une sorte d’érotisme luxuriant, mélancolique, morbide. 


Lost river n’est pas pour autant un simple film d’ambiance puisque la tension monte crescendo jusqu’à l’explosion finale. Dans ce cadre, et sur le rythme d’une musique électronique lancinante (comme chez Refn), les personnages (le plus souvent silencieux) évoluent dans des paysages mentaux comme des spectres au milieu de la nuit. Ainsi, la photographie toute en couleurs vives et en contrastes vaporeux tranche-t-elle avec l’imagerie brute d’une ville en décomposition. C’est toute la beauté de ce premier film que de parvenir à faire remonter de la surface du monde social une surréalité belle et fantasmatique, à moins que ce ne soit l’inverse. 







[1] Notons que ce dernier fait également une apparition remarquée dans 71, un film d’une incroyable tension réalisé par Yann Demange et consacré au conflit anglo-irlandais. On peine à comprendre comment une œuvre si intelligente (sur cette thématique pourtant rebattue) ait pu passer à peu près complètement inaperçu en France, et également en Grande Bretagne d’ailleurs.

mardi 16 juin 2015

Merg est an caissi


" Quand naquit la Démocratie Mondiale, la langue française était depuis longtemps déjà devenue langue morte. La raison de cette désuétude tient principalement, d’après nos linguistes-statisticiens, à son inaptitude au neutre. La différence des sexes passe à travers tout son vocabulaire. Pas un nom qui en réchappe. Pas un adjectif qui ne porte le stigmate de cette obscurité charnelle, comme si tout le lexique avait été pioché au hasard des culottes. La théière était féminine, le four, masculin, allez savoir pourquoi. Combien de femmes eurent leur liberté corseté parce qu’on disait la fleur : il leur fallait en imiter la fragilité, les couleurs vives, la sensibilité au vent, le sexe épanoui par le décolleté, la jupe à volants ou la robe fendue, simplement parce que c’était du féminin, la fleur, et que l’arbre solide, le chêne robuste, c’était du masculin. Cette sexuation du signifiant était tout à fait arbitraire : d’autres idiomes latins pouvaient dire le fleur, il fiore, et ouvrir d’autres perspectives. Mais on faisait comme si de rien n’était, et on laissait cet arbitraire structurer les inconscients, peser sur la destinée des « demoiselles », les contraindre à des poses mièvres et parfumées. L’anglo-américain était à l’évidence beaucoup moins contraignant : plus souple dans sa syntaxe, plus libre dans sa concordance des temps (pas de cet imparfait du subjonctif aux désinences ridicules), et disant simplement flower, sans genre, sans adjoindre l’absurdité d’un article défini, en forçant à dire la fleur ou le chêne, écartelait l’expérience du réel en la tirant dans deux sens contraires : celui du sexe, d’une part, et, d’autre part, celui de l’abstraction. On se mettait à chercher la fleur, non pas telle fleur concrète, mais « l’absente de tout bouquet », l’idéal floral, tout en accrochant à cet idéal la triperie d’une vulve et d’une forte poitrine.
Dans tout le fatras sexuel que cette langue surimposait sur la neutre nature, il y avait, dominant et soutenant tout, bien sûr, le soleil et la terre. Des siècles d’inégalités dérivent de cette projection. Parce qu’on disait le soleil, il fallait que la lumière fût du côté des hommes. Parce qu’on disait la terre, il fallait que les femmes se réduisissent à la sombre matrice vouée aux mystérieuses germinations. Avec l’apparition des bis et des neutres, l’Académie Française essaya d’amender quelque peu le sexisme de sa grammaire. A côté du il et du elle, on ajouta les pronoms personnels yel, pour les bis, et al, pour les neutres. Restait à résoudre le problème des adjectifs. Il est des langues, comme l’anglo-américain, une fois de plus, qui n’ont pas besoin d’accorder le participe avec le sujet : le boy ou la girl sont beautiful, et non pas beau ou belle. Tous les adjectifs y sont déjà neutralisés. Comment faire avec la basse grammaire de Molière ? Pour le bi, il y eut la solution de doubler la terminaison. On se mit à dire : Yel est beau-belle, ou encore Yel est heureu-reuse. Mais avec le neutre, que le latin n’ignorait pas, la langue française se montrait récalcitrante. Fallait-il dire : Al est beau, Al est belle, Al est beau-belle ?
C’était le rabattre automatiquement vers l’un ou l’autre sexe, ou vers le mélange des deux. On opta donc pour l’apocope. L’Académie recommanda l’usage : Al est be…Ce qui ne fut pas sans produire un certain trouble. La fleur devint fleur, sans article, de même que la terre et le soleil. Leurs pronoms étaient désormais neutres. Au lieu de dire : « La fleur est belle », on disait : « Fleur est be », « Soleil est radi » (pour ne pas prononcer « radieux » ou « radieuse »), « Terre est ro » (pour ne pas prononcer « rond » ou « ronde »), ou « Merg » (Merg est un de ces prénoms neutres qui fit fureur dans les années 60) « Merg est an – et non pas un ou une – Merg est an caissi (ce qui, en archéo-français, si Merg avait été une femme, par exemple, aurait donné : « Merg est une caissière »). L’effort était louable, mais il n’aboutissait guère. L’apocope correspondait moins à une neutralisation libératrice qu’à une confusionnane castration.
L’un des derniers penseurs francophones faisait cette remarque qui valait spécialement pour l’archéo-français : « La langue, comme performance de tout langage, n’est  ni réactionnaire ni progressiste ; elle est tout simplement fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire. » Et il précisait en vrai visionnaire, quand on songe à l’arriération de son époque : « Dans notre langue française, je suis obligé de toujours choisir entre le masculin et le féminin, le neutre ou le complexe me sont interdits. » Ce fut sans doute le moment culminant de cette langue, son dernier soubresaut avant de rendre son dernier souffle : confessant ses propres limites, se reconnaissant incorrigible, elle prononçait ici sa propre condamnation.
Ce fut pour se débarrasser définitivement de l’archaïsme rampant comme du fascisme insidieux de la plupart des langues que la Démocratie Mondiale, à partir de l’anglo-américain, fabriqua un idiome neuf et souple, capable de suivre sans inertie toutes les évolutions de la technique et de la demande sociale.

Mais, il est vrai, les progrès des neurosciences permettent à l’internaute démo-citoyen de ne plus guère communiquer avec des mots. Grâce aux interfaces implantées sous sa face, il génère directement des images, des vidéos partageables, et toute la gamme des sentiments peut désormais s’exprimer avec des smileys et des émoticônes."


Extrait de Jeanne et les posthumains ou le sexe de l'ange. Une pièce de Fabrice Hadjaj. Compagnie théâtrale De Bas en Haut. Editée par les éditions de Corlevour en novembre 2014. 17 €


dimanche 14 juin 2015

Jeanne au pays des merveilles

« Le Verbe s'est fait chair », écrivait Fabrice Hadjaj dans un article donné à Causeur, « il convient donc que les croyants ne se rassemblent pas seulement autour d’une série de dogmes, mais encore autour d’un visage, d’une personne ancrée dans leur histoire, image du Christ au milieu de ses apôtres. Sans ce mystère de vicariance, le christianisme tend à se désincarner et se couler dans le vague du spiritualisme. »


Cette conception se retrouve au cœur de la tragédie post-moderne que propose Fabrice Hadjaj avec sa pièce, Jeanne et les post-humains, ou le sexe de l’ange, qui clôt une trilogie entamée avec Le massacre des innocents et Pasiphaé. Tragi-comédie futuriste et an-historique, Jeanne et les post-humains poursuit la réflexion d’Hadjaj sur un totalitarisme de la désincarnation qui, sous toutes ses formes, impériale, globale et technique, voudrait éradiquer le rapport essentiel et primitif à la chair, au désir, à la maternité, à la douleur, à la vie en somme.
Dans le Mystère des Saints-Innocents, Charles Péguy écrivait en 1912 : « Une béatitude d’esclaves, un salut d’esclaves, une béatitude serve, en quoi voulez-vous que ça m’intéresse. »[i] Jeanne et les post-humains met en scène cette liberté d’esclaves, de manière absurde et grotesque. Joan 304 est caissière chez Ark-Market en l’an 87 de la DéMo, la Démocratie Mondiale. Dans ce futur lointain et beaucoup trop proche à la fois, une sorte de techno-gouvernement global règne sur un peuple de citoyens-consommateurs, sans avoir eu à s’imposer par la force. Heureux dans l’esclavage, les hommes et les femmes de ce temps-là ont accepté d’aliéner leur existence à la promesse d’une liberté totale, d’une évasion perpétuelle à travers la virtualité de l’interconnexion planétaire et du cybermonde qui les lie tous et les entrave plus sûrement que le plus étroit des cachots. La promesse d’un plaisir indéfiniment renouvelé et démultiplié par la jouissance virtuelle a enchaîné les humains au contrôle des machines qui exaltent leur désir grâce à une batterie d’additifs technologiques, de prothèses, d’implants, de consoles qui garantissent la béatitude perpétuelle des jouisseurs serviles du tout-immédiat. « La playbox IV change le vieux coït à deux, limité à un genre et à une espèce, en une plateforme qui vous connecte à d’innombrables partenaires et vous donne la possibilité d’explorer tout l’univers de la jouissance », proclame l’une des pages de publicité insérées entre deux scènes de cet étrange roman théâtral. « Depuis que j’ai la Playbox IV, je suis absolument comblée. Je peux regarder les autres sans envie, avec des intentions toujours pacifiques », assure l’une des citoyennes satisfaites de cette variation orwellienne. Citoyenne comblée, repue, animée à jamais d’intentions pacifiques, sans envie, sans désir autre que synthétique et inoffensif, le seul désormais toléré.
Dans cette dictature de la jouissance mondiale, Joan 304, de la compagnie Ark-Market, travaille comme caissière car, en dépit de l’automatisation générale des tâches, les démo-citoyens sont restés attachés à leurs bons vieux supermarchés et ont revendiqué « le droit de déambuler parmi les marchandises, de les soupeser, de lire tranquillement leurs étiquettes ou simplement d’admirer les couleurs des emballages recyclables. C’était pour eux, dans la semaine, une respiration plus importante que celle des espaces verts. »
Dans ce monde où la chair répugne, où l’on rêve de remplacer l’organique suspect par le synthétique et dans lequel seul le coït numérique et l’insémination artificielle sont tolérés par la loi, Joan d’Ark-Market commet l’infraction suprême en s’unissant charnellement avec Valentin 608, l’un de ses collègues avec lequel elle a un rapport sexuel, le plus naturellement et pathétiquement du monde : sur la photocopieuse. Mais dans le monde de Concordia, où l’univers du fabriqué a complètement remplacé celui du donné, où les arbres et les oiseaux ne sont plus eux-mêmes que des productions artificielles, Joan commet l’irréparable : elle tombe enceinte.
On la jette immédiatement en prison. Ce qui ne se fait plus depuis des lustres. On implante normalement aux individus socialement déviants une puce traçante et une caméra qui filment leurs faits et gestes toute la journée, ce qui donne lieu à de nouvelles émissions de TV-Réalité suivies par des millions de Citoyens-Internautes avides de s’immerger virtuellement dans des expériences de vie nouvelles. Mais pour Joan d’Ark, c’est différent. Sa grossesse est un paléo-crime qui n’a plus été observé depuis des décennies. La soudaine irruption dans cet univers neutre, aseptisé et autoreproducteur, du mécanisme biologique de la conception de la vie est un scandale, pire, la réapparition d’une maladie peut-être contagieuse qu’il convient de traiter au plus vite. Le monde de la Techno-Démocratie Mondiale a su éliminer la vicariance, la limitation physique de l’individu par la géographie physique, par la biologie, le sexe, l’enfantement, la filiation. L’acte commis par Joan d’Ark est non seulement barbare mais il ramène soudain le post-humain à une limitation originelle intolérable.
Dans le second opus de la trilogie théâtrale de Fabrice Hadjaj, la reine Pasiphaé, épouse du roi Minos, frappée de folle passion pour un taureau blanc, demandait à Dédale de lui fabriquer une vache mécanique dans laquelle elle s’étendra pour s’accoupler avec la bête. Dans Joan et les posthumains, les citoyens de la Techno-Démocratie mondiale s’accouplent dans l’immense espace virtuel de l’internet global en adoptant toutes les formes que la machine leur permet de revêtir dans leurs phantasmes numériques. « Hier, j’ai fait l’amour avec une baleine (j’étais moi-même un Mammouth) », se réjouit une techno-citoyenne. Mais à l’instar de la reine Pasiphaé dans sa pièce précédente, Joan d’Ark refuse de condamner le monstre qu’elle porte, fruit d’une union bestiale et anomalie intolérable en regard des valeurs technocratiques et hygiénistes qui guident cette société célébrant le culte du non-être suprême.
Lestée de thématiques aussi graves, on pourrait craindre que cette tentative théâtrale de mettre en scène une nativité christique et scandaleuse ne devienne lourdement démonstrative. Bien au contraire, Hadjaj provoque, avec une inventivité très cinématographique, la rencontre improbable entre les Evangiles, Georges Orwell et Philip K. Dick, dans ce nouveau procès de Jeanne d’Arc en trois actes et 140 pages. Les interrogatoires glaçants à la 1984 alternent avec les monologues angoissés des protagonistes hyperconnectés, perpétuellement insatisfaits par la satisfaction complète de tous leurs désirs. Les pages de publicité vantent les mérites du Compost Universel, qui permet de produire de l’énergie à partir des défunts au lieu de « les laisser se putréfier sous terre » ou « de les réduire inutilement en cendres », ou soulignent les avantages de la « grossesse transpéciste » qui « ne déforme pas le corps » et permet de « franchir les barrières de votre espèce » en accouchant par exemple du « cochaïen de chez Pet-Shop », hybride alliant « la propreté du chat, la fidélité du chien, l’intelligence du cochon… ». Quelques fragments d’histoire du temps futur expliquent enfin comment le smartphone intégré a remédié à la monotonie déprimante des relations humaines et de quelle manière les langues archaïques tels que le français ont laissé place à un idiome plus souple, plus neuf, capable d’épouser et de traduire toutes les innovations de la technologie libératoire.
Les thèmes abordés par Hadjaj tranchent avec le caractère très consensuel de la création théâtrale contemporaine dont l’avant-gardisme revendiqué est devenu depuis bien longtemps notre nouvel académisme. Le decorum orwellien et le foisonnant bestiaire à la K. Dick, tournent en dérision la prétention désespérée d’une société qui n’aspire qu’au vide, à la dilution d’elle-même dans la satisfaction de tous et de tout, dans l’abolition de toute contrainte par l’abolition de toute existence. On pense aussi à la férocité et au sens du ridicule contemporains d’un Muray ou au génial Lino Aldani[ii] qui imaginait dans les années soixante une société de consommation malade de la crainte de tomber malade au point de sombrer dans un véritable totalitarisme médical. Tout comme eux, Hadjaj a pris le parti de rire de la tragi-comédie technolâtre. Quand on lit pourtant, qu’aux Etats-Unis, une association féministe assigne la Federal Drug Agency, rétive à la commercialisation du Viagra féminin, parce ce que l’accès au plaisir augmenté ne doit pas être discriminant, on rit jaune.

Fabrice Hadjaj. Jeanne ou les posthumains ou le sexe de l'ange. Edtions de Courlevour. Novembre 2014. 17 €






[i] Ed. Gallimard, coll. La Pléiade, Œuvres poétiques complètes, p. 714
[ii] Réédité en 2013 par les Editions du Passager Clandestin

samedi 13 juin 2015

RIP Christopher Lee



Le grand échalas aux mains interminables n'est plus. Sir Christopher Lee s'en est allé, sans doute du côté des forêts obscures de Transylvanie qu'il avait tant de fois arpentées sous la cape sanguinolente de Dracula. Une revanche pour cet aristocrate déchu qui a multiplié les petits boulots avant d'incarner toutes les figures du mal possibles et envisageables dans les films d'épouvante produits par la Hammer. Son élégance naturelle, un peu désuète, le prédisposait à hanter les nuits des jeunes gens modernes, avec l'ironie de celui qui vient de loin. A le regarder, on ne peut s'empêcher d'imaginer une sorte de vampire, altier et dérisoire, qui se promène dans nos vies comme l'ombre suit le soleil.

Après avoir tourné dans plus de 200 films, Sir Christopher Lee accède à une notoriété proprement extravagante – anobli en 2001, décoré Chevaliers des Arts et des Lettres, étoilé sur les « boulevards de la célébrité » à Hollywood, etc. – que seul un pacte avec le diable avait pu lui offrir. On sait maintenant que la contrepartie était terrible : jouer le comte Dooku dans Star Wars et le magicien Saroumane dans Le Hobbit. Heureusement, il reste de nombreuses pépites cachées dans une œuvre délicieusement subversive. L’une des plus brillantes est sans nul doute le film The Wicker Man réalisé par Robin Hardy en 1973[1]. Christopher Lee avait tout simplement accepté de jouer gratuitement dans ce qu’il considéra par la suite comme le meilleur rôle de sa carrière. 


Quel film en effet ! devenu culte auprès de tous les nostalgiques d’une société qui n’a jamais existé. Les païens dénudés, les beatniks en fleurs, les catholiques chestertoniens, les maîtresses du monde, les irlandais alcooliques, etc., tous ont rêvé un jour de vivre sur l’île pagano-psychédélique de Lord Summerisle, incarné par Christopher Lee. Cette communauté reçoit un jour la visite d’un policier anglais, raide dans son uniforme et chaste dans ses pensées, venu enquêter sur la disparition d’une jeune femme. Lors de ses pérégrinations, il découvre progressivement le mode de vie étrange, et particulièrement amoral, des habitants qui s’adonnent au chant et à la boisson, dansent nus en cercle autour de vieilles pierres, apprennent les vertus de l’union sexuelle à l’école, etc. Lui-même fait l’objet d’une tentation proprement démoniaque, celle de la chair luxuriante, à travers la danse chamanique de la très belle Britt Ekland,portée par la musique envoûtante de « Willow’s Song »[2]. Après moults déconvenues, le policeman est finalement pris dans une sorte de carnaval grandiose qui mène tous les villageois sur la pointe de la colline, aux abords d’un gigantesque homme d’osier, le fameux Wicker Man. C’est un premier mai, et le carnaval pourrait bien cacher un rite païen sacrificatoire en l’honneur des anciens dieux. Les derniers mots du policier anglais seront : « Oh God ! Oh Jesus Christ ! »  
 
Nous avons découvert une autre pépite de notre cher Dracula avec l’album Christopher Lee Sings Devils, Rogues and Other Villains paru en 1996 chez un label tendancieux : Gymnastic Records/Werewolf Order. Ce dernier nom renvoie à une organisation dissidente de l’Eglise du Temple de Satan, fondée par Zeena LaVey et par l’inquiétant Nikolas Schreck en vue de radicaliser le satanisme bon teint de papa, Anton La Vey. On y prêchait très explicitement la disparition de l’humanité entière dans une sorte de bouquet final autodestructeur. Aujourd’hui,  l’Ordre a disparu tandis que Zeena et Nikolas se sont tournés du côté de la magie tantrique. Ces enfants lointains de dracula ont toujours gardé un contact étroit avec Christopher Lee dont les chansons savoureuses leurs rappelaient sans doute que, lui aussi, venait d’outre-tombe.

A l’heure où le tombeau s’ouvre de nouveau, il est plaisant de dire à celui qui y retourne que les cœurs tristes l’accompagnent comme les rires joyeux le célèbrent. 







[1] Ce film a fait l’objet d’un remake en 2006, avec Nicolas Cage en tête d’affiche, qui n’a à peu près rien à voir avec l’original, sinon le titre. C’est un navet total et navrant au regard de celui qu’il était censé reprendre.
[2] Cet imbécile de Rod Stewart rachètera toutes les copies du film parce que sa nouvelle compagne, Britt Ekland, y apparaissait nue !

vendredi 12 juin 2015

Emmanuel Todd et Charlie : l'illusion statistique.


De quelle étrange religion Emmanuel Todd se fait-il l’apôtre dans son dernier ouvrage, Qui est Charlie ? Manifestement inspiré par un dogmatisme plus doctrinal que scientifique, l’essai laisse pantois celui qui avait trouvé dans la lecture de L’illusion économique (1997) une des rares balises pour s’orienter dans la France béatement européiste des années 1990. Il n’y avait à l’époque pas grand-monde pour éclairer quelque peu les enfants de classe moyenne catholiques zombies qui ne se sentaient pas vraiment Maastricht et qui ne croyaient pas plus en la monnaie unique, « pastiche monétaire d'une distribution de Prozac » (L’illusion économique).


Il paraît moins aisé de suivre Emmanuel Todd quand il se demande après janvier 2015, dans Qui est Charlie ?: « Comment affronter l’ignorance vertueuse en marche, oser dire que les manifestants, avec leurs crayons à papier symboles de liberté, insultaient l’histoire puisque, dans la séquence antisémite et nazie, les caricatures de juifs à peau sombre et au nez crochu avaient précédé la violence physique ? » Il y a, derrière cette outrance affichée du propos, quelque chose qui subsiste de l’esprit critique acéré de celui qui fut capable à 22 ans de pronostiquer la chute de l’empire soviétique, en 1976. Mais on sent qu’il y a aussi quelque chose qui déraille et qui pousse à se demander : qui est Emmanuel Todd et que sont ses illusions devenues ?

Dans le système durkheimien et wébérien d’Emmanuel Todd, le milieu familial joue un rôle prépondérant dans la détermination des choix accomplis par les individus ou les groupes sociaux. Fils du journaliste Olivier Todd, petit-fils de l’écrivain Paul Nizan et cousin de Claude Lévi-Strauss, les origines familiales de Todd l’inscrivent donc dans la longue histoire d’une élite intellectuelle et bourgeoise française ralliée au communisme après avoir usé les bancs des grands lycées parisiens (voire de Cambridge, dans le cas de Todd, qui a d’ailleurs bifurqué vers le centre gauche après un court passage chez les Jeunesses Communistes). Emmanuel Todd appartient aussi à une lignée d’emmerdeurs, empêcheurs de penser en rang, comme son grand-père, Paul Nizan, qui rend en 1939 sa carte du parti communiste pour cause de pacte germano-soviétique, se fait tuer en 1940, puis insulter pendant des années par l’écœurant Maurice Thorez. De même pour son père, Olivier Todd, journaliste communiste qui, réalisant au Vietnam, en 1973, le rôle véritable joué par le Vietcong prit le risque d’en témoigner dans le Nouvel Observateur, où il fut censuré, avant de s’en ouvrir au journal Réalités, dans lequel il dénonce l’« attitude pro-vietnamienne et l’antiaméricanisme dans lequel se complaît l’intelligentsia, ainsi que le sentiment de culpabilité des Blancs sur-développés vis-à-vis des pays du tiers-monde ». Pas exactement le discours le plus audible qui soit dans les années 1970.
Avec de tels antécédents, on comprend pourquoi Emmanuel Todd choisit de s’en prendre lui-même à une intelligentsia française shootée au prozac européiste. Dans la même logique, on comprend la réaction de rejet qu’il a pu éprouver à l’égard du mouvement du 11 janvier. Quand on est allergique au consensus béat, voir 4 millions de personnes dans la rue et les petits « Je suis Charlie » fleurir partout, c’est en effet effrayant.


Cette fois pourtant, en croyant échapper au manichéisme Charlie, Todd sombre avec Qui est Charlie ? dans un autre type de schématisme et de pensée consensuelle qui n’a certes pas nuit aux chiffres de vente de son essai. Rendons lui justice : la notion de « catholicisme zombie », qu’il a élaboré avec le démographe Hervé Le Bras dans Le Mystère Français en 2013, n’est pas un outil d’analyse inadéquat pour comprendre cette France remplaçant inconsciemment une culture religieuse défunte par une religiosité nouvelle et très matérialiste qu’il associe, dans Qui est Charlie ?, au culte de la monnaie unique. La France du « catholicisme zombie » est plongée, écrit Todd, « dans un état de vide métaphysique abyssal ». Un constat qui semble pour autant ne pas dater d’hier si l’on en croit ces quelques lignes écrites par Roger Martin du Gard, dans son premier roman, Devenir !, publié…en 1912 : « Il restait en lui comme un résidu décoloré, désagrégé, une sorte d’instinct hérité et inerte. S’il n’avait plus la foi, il avait encore, épars en lui, des « moi » catholiques, qui ne se coordonnaient plus, mais qui présidaient encore à quelques-unes de ses pensées et à beaucoup de ses actes. » [1]
Belle définition du « catholicisme zombie » proposée il y a plus d’un siècle déjà…Les sociologues ne songent jamais assez à reconnaître la dette qu’ils ont envers la littérature…Mais quand Todd évoque une France « obsédée par les symboliques religieuses », on serait tenté de le renvoyer à ses propres obsessions, qui datent elles aussi d’il y a plus d’un siècle, au temps où la France du petit père Combes tentait de chasser ce qu’elle pensait être les derniers spectres de l’obscur catholicisme. Emmanuel Todd serait-il lui-même finalement un « anticlérical zombie » ? Le fait est qu’il semble également faire peu de cas, dans son portrait sociologique de la France de 2015, de la résistance chez de plus jeunes générations que la sienne d’un catholicisme qui n’a rien de mort-vivant.

Les moi durkheimiens de Todd finiraient-ils aujourd’hui par lui troubler la vue ? Quand il évoque la « France islamophobe » qui défila selon lui le 11 janvier, il oublie que, dès le 7, les premières manifestations avaient pour principal ressort la peur suscitée par des attentats qui parachevaient la montée en gamme de la violence islamiste en France et dans le monde : Etat Islamique au Moyen-Orient, djihadisme en Europe, attentats de Mehdi Nemmouche à Bruxelles. Et cette violence de l’islamisme suscite des réactions parfois si aberrantes, de la part des intellectuels enclins à faire du musulman français une nouvelle figure christique adoubée par la sociologie, qu’elles alimentent un mécontentement et une inquiétude qui doivent moins au « catholicisme zombie » qu’à une rancune bien vivante envers des élites aussi mesmérisées par leurs propres théories. La crainte de Todd de voir une islamophobie violente se développer de plus en plus en France est justifiée. Mais elle n’aurait pas tout à fait les causes que lui imagine notre sociologue.
Car pour l’auteur de Qui est Charlie ?, le catholicisme semble être la cause de tout mal, par opposition à un islam systématiquement victimisé. L’explication a même quelquefois la simplicité d’un tract soralien : la France des petites gens et des immigrés martyrisée par la France Charlie. L’analyse n’est pas fausse, elle est seulement grossière et Todd a au moins le mérite de souligner la contradiction de cette gauche qui fut naturellement Charlie le 11 janvier après avoir rigolé pendant plusieurs décennies du beauf de Cabu. A voir et lire les réactions dans la presse après la sortie de l’ouvrage, dont celle de Manuel Valls, Todd a touché juste. Mais la démonstration prend trop vite le tour d’une caricature hasardeuse quand Todd fait des immigrés, sa nouvelle classe élue, une sorte d’entité sociale homogène à ce point dépourvue de conscience politique qu’elle est juste bonne à jouer les victimes. On le voit aussi affirmer sans rire que la France du 11 janvier a tenu à l’écart celle des banlieues, qui ne fut pas présente dans les cortèges ce jour-là. On lui répondra qu’elle était bien présente en revanche un certain 26 janvier 2014 au cours d’un hétéroclite « Jour de colère » qui fut aussi une jolie « séquence antisémite ».

Obsédé par le fait de faire de son « catholicisme zombie » la clé de voûte d’un système d’explication sociologique dans lequel les Musulmans ne peuvent être que les victimes et le catholicisme, jusque dans son effacement, la matrice de toutes les exclusions, Emmanuel Todd s’adonne sans remords à ce que quelques universitaires blagueurs américains ont baptisé la « science des corrélations fumeuses ». Une discipline qui consiste à mettre en rapport des courbes statistiques dont la similitude graphique apparaît troublante alors qu’elles sont liées à des phénomènes qui ont en réalité peu à voir les uns avec les autres. L’une des corrélations fumeuses les plus amusantes établies par cette sociologie pour rire est celle du sparrowisme, du nom de Jack Sparrow, le héros de Pirates des Caraïbes, qui établit par exemple une relation évidente entre la diminution du nombre de pirates dans les mers du globe et le réchauffement climatique.


On peut aussi, comme c’est le cas sur le site américain tylervigen.com, dédié à l’étude des « Corrélations infondées », mettre en lumière l’irréfutable relation qui s’établit entre l’évolution du nombre de personnes mortes noyées dans leur piscine entre 1999 et 2009 et le nombre de films dans lesquels Nicolas Cage apparaît au cours de la même période. De même, qu’est observé un lien troublant entre la consommation par tête de Mozarella et le nombre de doctorat en sciences de l’ingénieur accordés entre 2000 et 2009. Coïncidences ? Je ne crois pas non…


Qui est Charlie ? contient certainement quelques justes intuitions. Mais elles semblent être noyées, à force d’analyses statistiques fortement biaisées politiquement, dans l’occultisme pataphysicien des corrélations fumeuses. Si Todd analyse parfaitement le malaise d’une « société dominée par des classes moyennes qui ne croient plus à rien », le portrait qu’il en tire d’une France dominée par la « passion religieuse islamophobe » qui conduirait mécaniquement à l’antisémitisme des malheureuses minorités opprimées paraît à la fois aussi séduisant et aussi peu crédible que les analogies rigolotes du sparrowisme.



Une autre forme d’analogie cruelle pouvait d’ailleurs s’établir entre la courbe du sourire inversé de Todd invité dans le 7-9 de France Inter et la jubilation de Sophia Aram moquant avec une férocité bienveillante la sollicitude de « ce gentil monsieur blanc qui nous prend sous son aile nous les pauvres musulmans. » A cette mise en boîte plutôt bien vue s’ajoutait en effet un élément plus comique encore : celui du visage fermé d’Emmanuel Todd s’allongeant à mesure que le sketch tournait en ridicule sa sollicitude un peu envahissante de théoricien très paternaliste. De façon plus sérieuse, la corrélation qu’a fait apparaître ce petit moment de raillerie radiophonique est celle qui existe entre l’incapacité du sociologue à entendre la moindre critique et le caractère très personnel du traumatisme ressenti par Todd, comme tout un chacun, à l’occasion des événements du 7 au 11 janvier. Quoiqu’en dise le chercheur, l’événement aura représenté une rupture en bouleversant les convictions de chacun, bien plus profondément que ne l’a laissé croire le cirque vallsien et la ridicule comédie du « Je suis Charlie ». Qui est Charlie ? révèle les conséquences psychologiques de l’événement pour Emmanuel Todd lui-même bien plus qu’il ne démontre la mécanique, supposée implacable, de ses ressorts sociologiques : la réalisation intime d’un naufrage à la fois culturel et social qu’il avait prédit sans être capable d’en admettre l’une des causes essentielles : le naufrage de cette gauche européiste, mondialiste et « multikulti » avec laquelle Emmanuel Todd vit depuis trente ans une cohabitation presque impossible.


A relire sur Causeur.fr



[1] Id. Devenir ! Librairie Ollendorf. Paris. 2e Edition. 1912. Exemplaire dédicacé. Bibliothèque de la Fondation des Treilles. Centre Jean Schlumberger. p. 164