mercredi 25 mars 2015

Victoire pour tous ?

Les élections départementales du 22 mars n’auront visiblement fait que des heureux. Dans un bel ensemble, les chefs des grandes formations politiques ont tous revendiqué une victoire ou au moins un lot de consolation qui avait presque le goût de la réussite.
Un bon tiers de la satisfaction générale est allé à la droite et plus encore à Nicolas Sarkozy, qui peut enfin se targuer d’avoir réussi son retour en politique après des mois de tâtonnement et quelques atterrissages d’urgence. Devant les caméras, dimanche, c’est le péan triomphant sur l’air de « Moi, moi, moi…et l’extrême droite » qui avait remplacé la complainte usée du « j’ai (enfin) changé » avec laquelle le fils prodigue n’avait pas su encore convaincre qu’il était revenu. Face à lui, Alain Juppé pose en rassembleur centriste mais on le sent déjà presque sur la défensive, comme s’il se doutait que la bataille des idées, et surtout des slogans, risque bien de se jouer à droite autour du thème de l’identité plutôt que sur celui de la renaissance du centre-droit. Portée par la réussite électorale qui a tout lieu de se confirmer dimanche prochain dans les urnes, Sarkozy abordera certainement le prochain congrès de l’UMP en position de force.

Une nette victoire de l'UMP et un PS qui limite la casse, ah bon?
(source: Contrepoints)

Au Front national, on se réjouit d’un score historique : 25% au cours d’une élection traditionnellement difficile pour un parti sans alliés, c’est en effet une bonne performance qui garantit peut-être au FN un ancrage local plus solide. Mais c’est un aussi un score quelque peu décevant pour Marine Le Pen qui voyait déjà son parti passer allégrement la barre des 30 %. Peut-être est-ce la rançon d’une normalisation politique : il n’y a pas de raison que les électeurs FN aussi assurés de leur victoire ne se soient pas un peu abstenus aussi au premier tour. Après tout, si le taux d’abstention pour ces élections était de 50 %, il atteignait plus de 70 % chez les 18-25 ans, une catégorie de la population qui vote de plus en plus pour le parti de Marine Le Pen. En attendant, même si la vague Bleu Marine n’a pas coïncidé avec les grandes marées, le Front national est tout autant en passe de renforcer son emprise électorale que de consolider sa base électorale, au contraire des autres partis en lice et en particulier du Parti socialiste.


Candidats socialistes évacuant leur circonscription après les élections de dimanche.

Rue de Solférino pourtant, on s’est targué d’avoir presque remporté une victoire, ou du moins une défaite plus qu’acceptable. Pourtant, 500 cantons perdus et 19% des voix en troisième position derrière le FN, cela ressemble plus à Waterloo qu’à Iéna. Oui mais voilà, la confusion des systèmes de comptages adoptés par les instituts de sondage couplée à la stratégie, consistant pour nombre d’élus PS à se présenter plutôt sous l’étiquette divers Gauche que sous celle de leur parti dans certains cantons, a brouillé un peu les cartes et permet donc au pouvoir de revendiquer près de 28% des voix en additionnant toutes les micro-formations d’une coalition électorale plus qu’hétéroclite qui laisse de côté Front de Gauche et EELV. Le PS reste ainsi à la pointe des évolutions sociales et du progrès technique en inaugurant l’électorat recomposé et la victoire virtuelle.
Du coup, Manuel Valls s’est offert le soir du premier tour un cigare très cinématographique qui a fait le tour d’internet, suscitant quelques détournements dont le plus savoureux plaque la tête de Valls cigare à la bouche sur l’immense col pelle à tarte de Tony Montana dans Scarface. Une manière de donner à notre nerveux Premier ministre un petit air canaille qu’on aurait pu aussi vouloir plus franchouillard en collant, en plus du cigare, la réplique culte de Philippe Noiret, l’un des flics pourris des Ripoux, dans la bouche de ce Manuel Valls triomphant : « Tu vois, donner des conseils, ça fait partie de notre boulot. On s’fait des amis et puis tout le monde est content, non ? » Après avoir éreinté les plateaux de radio et de télévision, toute la semaine précédant le vote, à coups de sermons républicains, le rôle n’aurait pas si mal été à Manuel Valls. Mais peut-être préférera-t-on le voir en Don Camillo dégustant avec satisfaction un cigare dans Don Camillo Monseigneur. Le Premier ministre pourrait presque reprendre à son compte la tirade du bon curé (en se félicitant d’être le nouveau Boudu sauvé des eaux) : « Après ces orgies de sondages, désinfectons-nous un peu la bouche avec ce parfum de chez nous. » On peut aussi voir, comme l’on fait beaucoup d’internautes, Manuel Valls en Hannibal, le cerveau de L’Agence tous Risques, qui, à chaque mission réussie, s’allume un cigare et déclare avec satisfaction : « J’adore quand un plan se déroule sans accroc. » Pour ma part, je préfère encore le cigare de Buster Keaton car Manuel Valls m’apparaît un peu comme le mécano de la départementale…


Reste à savoir si Manu et son barreau de chaise ne seront pas emportés par les nouvelles grandes marées annoncées dimanche prochain ou si Valls pourra continuer à jouer l’Hannibal politique.




Et c'est David Desgouilles qui aura le mot de la fin...





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Objets trouvés

            Etant d’un naturel distrait, j’ai un ennemi déclaré avec lequel une longue guerre d’usure est entamée depuis des années : le trousseau de clé. As du déguisement, expert en dissimulation, roi du camouflage, cet odieux détenteur de tous les sésames de ma vie pratique se complaît à me retenir longuement chez moi quand je suis pressé, à m’empêcher de rentrer quand la journée fut longue ou la soirée trop arrosée, se planquant à la moindre occasion tout au fond d’un sac, dans une poche oubliée, sous une feuille, un livre, derrière la radio, sous un coussin ou dans le frigo. Avec la malignité démoniaque commune aux objets dits inanimés qui ont bien entendu une âme, le trousseau de clé disparaîtra de l’emplacement où vous étiez certain de l’avoir déposé la veille pour y réapparaître mystérieusement quand vous aurez regardé partout ailleurs et perdu tout espoir. Au moment où vous le découvrirez à nouveau, encore à demi dissimulé par un bouquin ou simplement et innocemment déposé sur l’étagère que vous avez pourtant inspecté dix minutes auparavant, vous entendrez alors résonner dans votre crâne ce discret ricanement métallique qui vous démontrera qu’il existe bien un complot mondial des trousseaux de clés et autres objets visant à nous faire perdre notre temps et à nous rendre fous jusqu’à parvenir à la destruction de la civilisation telle que nous la connaissons.

Les porte-clés: une apparence banale qui cache de biens sombres desseins...

J’ai pu découvrir il y a quelques jours que ce complot mondial des objets égarés avait des dimensions que j’ignorais en tombant sur un article du Washington Post révélant que le Pentagone avait perdu la trace de 500 millions de dollars de matériel militaire généreusement offert au gouvernement du Yémen. Mais comme le gouvernement du Yémen est en ce moment confronté à une situation plus chaotique encore que celle de mon salon et que les ambassades américaines ont toutes fermées leurs portes, il ne reste plus personne sur place pour tenir les comptes et savoir ce qu’il est advenu du précieux matériel militaire de l’Oncle Sam.
Et 500 millions de dollars en matériel militaire, ce n’est pas rien, on ne parle pas ici d’égarer une casquette ou une paire de rangers. Ce que le Pentagone ne parvient pas à retrouver, c’est, précisément : 200 fusils d’assaut, 200 pistolets automatiques, 1 250 000 balles, 300 paires de lunettes de vision nocturne (ah ça les lunettes c’est le grand classique ! On regarde partout et en fait on les a sur le nez), 250 gilets pare-balles, 160 Humvees (des Jeeps mais en plus gros et plus blindé), 4 hélicoptères, 4 drones, 2 Cessna, deux bateaux de patrouille et un avion de transport militaire. « Nous devons nous résigner à admettre qu’ils ont été perdus », a reconnu un conseiller militaire qui a souhaité conserver l’anonymat en raison du caractère très sensible de l’information. On le comprend, c’est plus facile de dire « ah ben je ne comprends pas, il était là et puis pouf il n’est plus là » à propos de son trousseau de clé que d’un avion de transport de 25 mètres de long. C’est comme égarer un bateau de patrouille ou un hélicoptère, ça fait désordre.
Il ne faut cependant pas trop se moquer du Pentagone. Cela peut arriver à tout le monde. La preuve, en 2011 déjà, les parlementaires britanniques avaient cru bon de tirer la sonnette d’alarme pour avertir le ministère de la Défense de la disparition de 7 milliards d’euros de matériel. Hormis du matériel de communication high-tech d’une valeur de 200 millions de dollars, il n’a jamais été précisé ce qui était exactement déclaré « volé, perdu ou détruit » par le ministère de la défense britannique dans sa grande ingénuité. Les autorités nucléaires françaises non plus ne sont pas en reste. En 2009, souvenez-vous, elles retrouvaient miraculeusement 40 kilos de plutonium « oubliés » sur le site de Cadarache alors que la direction d’Areva en charge du site n’en répertoriait que huit kilos. L'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) s’était alarmée qu’Areva ne soit pas « en mesure de démontrer l’exactitude des inventaires comptables des inventaires de matières fissiles présentes. » Un responsable de Greenpeace à l’époque, Yannick Rousselet, avait exprimé ses doutes de façon moins administrative : « Comment est-il imaginable qu’on découvre dans un vieil atelier fermé depuis six ans de quoi faire environ 5 bombes nucléaires ? » Un an avant que le démantèlement de Cadarache révèle l’étourderie d’Areva, les autorités militaires américaines avouaient elles-mêmes en 2008 qu’elles avaient perdu la trace de centaines de composants pour missiles nucléaires. Et on ne parle même pas de l’arsenal de l’URSS, ce serait trop long. C’est fou tout ce qu’on peut perdre quand même.


Reste à savoir ce qu’on pu devenir aujourd’hui les 200 fusils d’assaut, les Humvees, les hélicoptères, les avions et les bateaux égarés par le Pentagone au Yémen. Il y a deux explications possibles : soit tout ce matériel a basculé dans la dimension mystérieuse des objets perdus. C’est un endroit situé hors de l’univers euclidien ou l’on retrouve absolument tout ce qui a été perdu un jour ou l’autre : l’espoir, les ambitions, les amours enfuis, le plutonium, les avions de transports, les porte-clés, les fusils d’assaut, les factures, les lunettes de vision nocturne, la foi,  les Humvees, l’inspiration, les galions, les missiles et les petits papiers sur lesquels on note les numéros de téléphone qu’on égare dans la journée. Dans un immense entrepôt si vaste que l’on ne peut en mesurer la taille, des centaines de milliers de petits lutins s’activent pour ranger tous les objets perdus sur des étagères qui grimpent jusqu’au firmament.

L’autre explication est sinon que les groupes rebelles yéménites concurrents soutenus par les iraniens d’une part, ou par Al Qaïda de l’autre, se sont déjà depuis longtemps emparés de ce matériel qui a peut-être même transité jusqu’à l’Etat Islamique. Les paris sont ouverts. En tout cas j’ai enfin retrouvé les clefs du Humvee : je les avais bêtement laissé traîner sur la caisse de missiles. 



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mercredi 18 mars 2015

Ce qui frémit dans la jeunesse

L’insurrection vient-elle ? Pas encore. Les prémisses certainement. Les increvables rebellocrates de 68 ont toujours le pouvoir mais plus assez d’imagination pour comprendre qui le leur contestent. Et d’abord, de quelle jeunesse parle-t-on ? Difficile de cerner entre des « zadistes » qui revendiquent une terre à défendre, des Identitaires qui font rimer futurisme et nationalisme, des Veilleurs qui campent devant l’Assemblée, des Blacks blocs qui démontent des Mac Donald et des jeunes candidats au djihad… Tous partis à la reconquête d’une identité perdue et désespérément en quête de sens dans un monde qui en est totalement dépourvu.
À en croire le philosophe Giambattista Vico, les nations passent par trois âges, celui du divin, de lhéroïque et de lhumain et, lorsquune nation entre en décadence, disparaît ou est conquise, les peuples nés sur son sol la font renaître en passant de nouveau par ces trois âges. Et la France serait le pays qui illustrerait le mieux les thèses du métaphysicien napolitain. « Lhistoire ne recule pas, la géographie même sémeut, et lEurope évolue. Mais à lintérieur du pays et dans le cadre de la nation, les générations qui se suivent et sopposent finissent par se répéter. Et sil est un pays au monde Vico ait raison, cest le nôtre, qui trouve léternité dans la périodicité même de ses vieillissements et de ses jeunesses neuves », a écrit Armand Petitjean, en 1939, en introduction au texte posthume de Charles Péguy « Par ce demi-clair matin », publié par la Nouvelle Revue Française (1). La France a été occupée et a failli disparaître avant de connaître un renouveau culturel, politique, économique, industriel et surtout démographique au cours des Trente Glorieuses. Près de soixante-quinze ans se sont écoulés. La France de 2014 connaît un antagonisme virulent opposant la génération des baby-boomers, dont les représentants ont vécu une période de croissance sans précédent et occupent encore très largement les postes-clés dans le monde professionnel, et une jeunesse paralysée par la crainte du chômage, séduite par une sédition plus radicale.




Sommes-nous dans une situation pré-revolutionnaire ?

Les jeunes intellectuels des années trente se dressaient contre ce que le directeur de la revue Esprit, Emmanuel Mounier, nommait le « désordre établi », symptôme de la fatigue d'un système politique et économique dénoncé dans un bel ensemble par la nébuleuse disparate des non-conformistes des années trente ou des jeunes intellectuels ralliés au communisme ou au fascisme. Si le parallèle entre les années trente et notre époque est devenu une tarte à la crème journalistique, on peut cependant hasarder un parallèle entre la crise politique des années trente et la crise de confiance dont souffrent de nos jours nos institutions victimes d'une entropie délétère et de la contestation montante d'une société atomisée par lindividualisme et le communautarisme. Est-il juste pour autant de voir dans cet état de fait une situation prérévolutionnaire ? C'est à 1789 plutôt qu'aux années trente que certains observateurs n'hésitent pas à se référer.
« Une révolution, écrivait Charles Péguy, est essentiellement de lordre du Réel et ensemble et inséparablement de lordre du nouveau. Cest dire quelle est de lordre de la jeunesse, de lenfance même, et de ce quil y a de plus rare et de plus précieux quand on a le bonheur de pouvoir en trouver dans ce monde moderne : la fraîcheur. » La rupture entre une partie de la jeunesse et une société française dont elle rejette le système de valeurs a été exprimée avec beaucoup de véhémence le 10 octobre dernier, par Mathieu Burnel, présenté comme « un ancien membre du groupe de Tarnac » sur le plateau de lémission Ce Soir ou Jamais de Frédéric Taddéï, lorsqu’il a pris à partie les autres participants de l'émission, politiques, universitaires  et écrivains, en leur adressant ce constat définitif : « Vous ne comprenez à peu près rien de ce qui se passe dans la jeunesse. » On pourrait lui retourner cette autre question : de quelle jeunesse parle-t-il exactement ? Qu'y-a-t-il de commun entre les jeunes candidats au djihad, les « Autonomes » ou les Black Blocs qui s'attaquent aux vitrines des banques ou des Mac Donald dans les manifestations en hommage à Clément Méric ou Rémi Fraisse, les Identitaires qui font rimer futurisme et nationalisme, les Veilleurs qui campent devant l'assemblée, les jeunes soraliens qui mêlent le conspirationnisme à la redécouverte des textes de Sorel, de Berth, ou de Drumont et la grande masse ignorée de la jeunesse des banlieues, des campagnes, de Paris ou de la province ?



Léchec de lantiracisme dEtat

Il y a sept ans, le premier manifeste du « Comité Invisible », L'insurrection qui vient,  souvrait par un constat dun pessimisme très debordien : « Sous quelque angle quon le prenne, le présent est sans issue. » Le texte du manifeste pêche souvent par un lyrisme un peu naïf, sacrifiant, pour évoquer la révolte des banlieues de 2005, au cliché des flibustiers du bitume révoltés contre l'Etat tout-puissant. Néanmoins, un certain nombre de constats étonnent encore par leur lucidité prophétique : « Linédit ne réside pas dans unerévolte des banlieuesqui nétait déjà pas nouvelle en 1980, mais dans la rupture avec ses formes établies. Les assaillants nécoutent plus personne, ni les grands-frères ni lassociation locale qui devrait gérer le retour à la normale. Aucun SOS Racisme ne pourra plonger ses racines cancéreuses dans cet événement-là, à quoi seules la fatigue, la falsification et lomerta médiatiques ont pu feindre de mettre un terme. » Etrange prémonition. Quelques années après la flambée des banlieues évoquées dans ce court passage, le phénomène Dieudonné enterrait définitivement lépopée SOS Racisme, démontrait léchec terrible de lantiracisme dEtat tandis que lessor du « djihadisme à la française » offrait un épilogue tragique aux années Mitterrand et au chiraquisme qui nen était que la molle continuation. La génération précédente, la « bof génération », a eu du mal à exister dans l'ombre des rebelles increvables de 68 et à travers le crépuscule de la Mitterrandie, réduite, dans les années les plus ternes et les plus ennuyeuses qui soient, à attendre désespérément qu’il se passe quelque chose. Celle qui lui est immédiatement consécutive, volontiers dépeinte comme une « génération sacrifiée », produit des mouvements de contestation disparates dont le radicalisme effraie de plus en plus la société française actuelle. Reste à savoir si les multiples composantes de cette jeunesse-là sont, comme la société française dont elles offrent l’image rajeunie, vraiment réconciliables.
La jeunesse qui a mis le feu aux banlieues et celle qui sinvente une épopée guerrière en Syrie ressemble bien à ce peuple que Debord décrit dans In girum imus nocte et consumimur igni : « Une armée danonymes transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l'industrie présente. » Le recrutement élargi du djihadisme européen, incluant fils dimmigrés musulmans et convertis venus du fin fond du bocage normand, montre que les « anonymes » transplantés ont désormais de multiples visages. Daprès une étude publiée très récemment par le Centre de Prévention contre les Dérives Sectaires liées à lIslam, 63% des djihadistes signalés par leurs familles ont moins de 21 ans, 80% viennent de foyers sans religion et 84% de classes sociales moyennes ou supérieures. Dans le discours relayé par ces jeunes recrues, notamment sur les comptes Facebook quils ouvrent, lAquida, « la vraie croyance », celle qui distingue la communauté des élus, est un concept récurrent. Comme le souligne Olivier Roy dans La Sainte Ignorance : « La déculturation du religieux a des conséquences fondamentales : dabord elle transforme en barrière lespace entre le croyant et le non-croyant, qui ne partagent plus ni orthopraxie, ni valeurs communes. » (2) LAquida embrassée par ces équivalents musulmans des « born again » évangélistes représente une communauté de substitution virtuelle au sein de laquelle ils sintègrent par la fraternité de la croyance et celle du fantasme en attendant, peut-être, celle du combat.




Une jeunesse à mille lieux du « retour des années 30 »

« Les insurrections, finalement, sont venues. » C'est à nouveau par un constat définitif, et encore une fois péremptoire, que souvre A nos Amis, deuxième opus du Comité Invisible, publié en 2014, qui prend pour exemple les expériences zadistes, celles des « Zones A Défendre » de Notre-Dame des Landes ou de Sivens, lointaines héritières de la Zone Autonome Temporaire de lanarchiste américain Hakim Bey. Sur place, dans ces quelques foyers de contestation bigarrés, force est de constater que « réenracinement » et  « réappropriation du territoire » sont les maîtres-mots du discours des jeunes zadistes de Sivens retranchés sur les 38 hectares destinés à être recouvert par la retenue deau du barrage contesté. Face à la déprise dramatique dun monde rural qui a pratiquement cessé dexister à cause des progrès de la péri-urbanisation, de lagriculture productiviste et du chômage de masse (3), le réenracinement invoqué tient plus de la reconquête que dun retour aux sources utopique. Les communautés zadistes mettent moins en avant un projet de société vaste et ambitieux quelles ne défendent finalement une forme de localisme radical et de repli communautaire.
À lautre bout du spectre politique, le mouvement des Identitaires met en avant les mêmes thématiques fédératrices, du conflit de génération au réinvestissement du territoire : « Nous sommes la génération de ceux qui meurent pour un regard de travers, une cigarette refusée ou un style qui dérange. Nous sommes la génération de la fracture ethnique, de la faillite totale du vivre-ensemble, du métissage imposé. Nous sommes la génération victime de celle de Mai 68. De celle qui prétendait vouloir nous émanciper du poids des traditions, du savoir, et de lautorité à lécole mais qui sest dabord émancipée de ses propres responsabilités. » (4) Né à la fin des années 2000, le courant Identitaire a parfaitement recyclé des outils traditionnellement employés par les groupes dextrême-gauche et proposé un discours contestataire qui se nourrit daspirations morales, de discours social, de revendication patriotique et de mélange dagitprop situ et de futurisme. Les Identitaires et les Autonomes ont ceci de commun qu'ils renouvellent de façon assez originale le discours et les formes au sein de leur famille idéologique respective. Tandis que les Autonomes produisent une critique acerbe de la vision datée de la lutte des classes du NPA ou des engagements très cosmétiques des altermondialistes et des antifas, les Identitaires ou le Mas (Mouvement d’action sociale), rebattent un peu les cartes à l'extrême-droite en mêlant revendications sociales, critique du nationalisme, au profit de ce que les fédéralistes à la Mounier auraient nommé la « patrie sentimentale », et une esthétisation punko-futuriste très moderne. Il est peu étonnant que les éditorialistes qui limitent leur champ de vision à l'éternel retour de la bête immonde ne semblent en réalité n'avoir aucun outil d'analyse sérieux pour décrypter ces nouvelles formes de révolte. Le mot de Mathieu Burnel était juste : les vieux moralistes d'hier ont encore le pouvoir mais plus assez d'imagination pour comprendre ceux qui le leur contestent.




« Je suis une erreur dans votre système, je suis votre électeur FN »

La jeunesse qui revendique le quartier ou le lopin de terre, cite du Ilitch en cultivant son jardin quand dautres défilent en anorak jaune dans le métro ou se mettent à lire Georges Sorel ou Edouard Berth, refuse de rentrer dans les cadres que lui préparent les analystes autorisés qui saccrochent encore à une mythologie politique obsolète. Le fossé qui existe entre les différentes radicalités de cette nébuleuse contestataire est sans commune mesure avec lunivers dincompréhension qui la sépare de ses pontifiants aînés. Publié sur le blog LHorreur du Château (5), le texte écrit par un jeune homme qui a manifesté contre Le Pen en 2002 avant de voter pour sa fille en 2012, certainement «pas le fils de Hitler mais celui des jeunesses antiracistes», trace le portrait d'une jeunesse révoltée à mille lieux des simplifications consensuelles de ceux qui ont fait du « retour des années 30 », un argument publicitaire placé au fronton des entreprises de conscientisation citoyenne : «Il y a une autre jeunesse en France que vous ne voulez pas voir, qui ne vous intéresse pas, une jeunesse que vous n'excusez jamais, que vous n'écoutez jamais, que vous méprisez toujours, une jeunesse pleine d'énergie et de talent, d'envie et d'amour, une jeunesse qui ne brûle rien sinon de désir de changement, de vrai changement, elle est dans la rue et dans les concerts, elle n'est pas honteuse, elle veut simplement vivre, et vous ne la ferez plus taire avec vos mensonges et votre haine. Je suis le seul palestinien colonisé dont vous vous foutez. Je suis le seul type de Français qui n'a pas droit à votre «tolérance». Je suis celui qui fait s'effondrer toute votre propagande, vos réflexes usagés, comme le World Trade Center ou l'immeuble à la fin de Fight Club. C'est votre monde qui m'a fait, qui m'a conçu, je suis immunisé contre la culpabilité, vos anathèmes ne marchent plus. Je ne suis que la dernière conséquence de votre racisme contre tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à un Européen. Je suis une erreur dans votre système, je suis votre électeur FN.» (6)




Nouvelles radicalités d’une jeunesse en plein bouillonnement

Laffirmation dune critique radicale de lhéritage soixante-huitard, y compris dailleurs au sein des Autonomes de lextrême-gauche, la volonté de se réapproprier un territoire associé au quartier, à la terre ou à la patrie et aussi la recherche désespérée de sens dans un monde qui en est complètement dépourvu conduit aussi une partie de ces mouvements à développer un rapport complexe, voire conflictuel, au réel. Clivages idéologique et politique mis à part, la reconquête de lidentité au sein des multiples minorités agissantes s'accordent souvent avec une tendance plus lourde observée au sein de la génération née avec internet pour laquelle la quête de sens peut prendre bien souvent la forme d'une réécriture de l'histoire ou du réel selon des convenances aussi existentielles qu'idéologique.
Le philosophe Peter Sloterdijk postule dans ses travaux que nous serions témoins de la fin du projet humaniste et de la civilisation du livre et de l'entrée dans une civilisation qui serait un agrégat de sphères où chacun reconstruit sa propre réalité, l'outil numérique fournissant les moyens d'une conquête parfaitement illusoire d'un savoir absolu trompeur : la vérité semble être à la portée de tous, pourvu que chacun soit doté d'une connexion internet et de la même manière que l'imprimerie et la première diffusion en masse des savoirs qu'elle autorisa contribuèrent à la remise en cause de l'interprétation catholique des textes chrétiens, la diffusion massive de l'information sur internet autorise toutes les réinterprétations et la remise en cause de tous les dogmes jusqu'à parvenir à un stade de relativisme suprême qui représente en réalité le véritable savoir absolu de notre temps : la réfutation de tout savoir. À des degrés divers, cette tendance qui marque véritablement toute une génération affecte aussi les entreprises intellectuelles et politiques qu'elle produit. Limaginaire du complot mondial, la thématique de la contre-histoire, le bestiaire coloré des conspirations et sociétés secrètes de toutes sortes se retrouvent sous bien des formes dans tous les discours produits par toutes ces radicalités très hétérogènes. « Les mythes des complots sont des serpents de mer de limaginaire humain et tout dabord parce quils rendent grand-service à notre soif de comprendre le monde. » (7) Conjuguée à la tentation du repli vers la communauté fantasmée, qui prend la forme très abstraite de lAquida ou au contraire bien réelle de la ZAD, et au règne du groupe, du clan, de la famille de ceux qui résistent ou tout simplement « de ceux qui savent », ces nouvelles radicalités constituent aussi autant de fraternités fermées, groupées autour d'une interprétation du monde très exclusive. Tiraillée ainsi entre plusieurs projets de contestation, la jeunesse en plein bouillonnement court le risque dune balkanisation des esprits qui accompagnerait en quelque sorte la balkanisation des territoires.

Une révolution dont les générations montantes ont la clé

Si l'on met de côté le conspirationnisme, manifestation plus grégaire qu'intellectuelle, ainsi que la pointe extrême du djihadisme, version ultramoderne du fantasme de puissance maquillée en traditionnalisme, il reste dans les mouvements de contestation très bigarrés et encore très minoritaires qui agitent la jeunesse quelques points de convergence intéressants. Brouillant les clivages traditionnels, ces mouvements qui s'égrènent sur un large spectre politique de l'extrême-gauche à l'extrême-droite reprennent en quelque sorte l'analyse marxiste là où elle aurait dû s'arrêter, c'est-à dire à la simple constatation que l'évolution économique (et technique) conduit à la dépossession progressive de l'individu par la société moderne, réflexion depuis constamment enrichie par les Debord, Ellul, Clouscard, Lasch, Michea, Ilitch, dont les écrits semblent aujourd’hui traverser les barrières idéologiques et les fossés politiques. « Une Révolution, écrit Péguy, ne consent de travailler, entre autres, ensemble et inséparablement, que du réel et du nouveau. » (8) Insensiblement, nous avons pénétré sur une nouvelle scène de notre histoire. Les années trente ne sont pas de retour comme le proclament les Cassandre aux œillères bien rivetées par le dogmatisme. Nous sommes parvenus à un nouveau stade où l’emprise de la technique et de l’économie sur nos conditions d’existence nous fait entrer dans une autre révolution que nous ne comprenons pas encore, mais dont les générations montantes seules ont la clé. L’insurrection n’est certainement pas encore venue, comme le proclame le Comité Invisible, mais ce qui frémit dans la jeunesse de notre pays nous fait comprendre que, pour le meilleur et pour le pire, il se passe, c’est sûr, enfin quelque chose de nouveau.




Notes
1. Charles Péguy, « Par ce demi-clair matin » in NRF , juillet 1939, p. 22.
2. Olivier Roy, La Sainte Ignorance. Seuil, Paris 2008, p. 22.
3. L’INSEE établit qu’en 2013, la région Midi-Pyrénées est l’une de celles où le chômage des 18-25 ans est le plus fort : il touche près d’un jeune sur trois.
4. Emmanuel Casajus, Le combat culturel, images et actions chez les Identitaires, L’Harmattan, Paris 2014.
5. Désormais <www.lesheureslesplusclaires.com>
6. <lesheureslesplusclaires.com/2012/05/cest-lhistoire-dun-mec.html>
7. Gérald Bronner, La démocratie des crédules, PUF, Paris 2013, p. 13.
8. Op. Cit. p. 20.



Article publié dans la revue Eléments n° 154