vendredi 5 février 2016

Juste un peu de Palmyre qui s'en va

Nouvelle et triste manifestation du présentéisme presque fanatique qui anime nos élites, juchées sur le piédestal de la raison raisonnante, la réforme de l'orthographe cru 2016 est une autre manière d'aplanir, de lisser, de faire disparaître tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à une cicatrice, à une anormalité, à tout ce qui aurait le tort de rappeler notre singularité. A cette entreprise de négation du particulier, Sarah Vajda oppose l'argument de l'idiosyncrasie. 




Je pense à toi ce soir, camarade S., qui fut comédienne du groupe Taup – ce groupuscule qui,  comme la taupe aveugle, s'était donné pour tâche de creuser des galeries dans la nuit du Sens , rêvant de parvenir un jour à ce donjon somptueux qu'on appelle la gloire et n'y parvint jamais, seulement demeuré dans  l'antichambre des Grands !  Je pense à toi, née au Nord...  de l'Afrique,  et à cette « pointe » d'accent,  que ton metteur en scène, naguère, pourfendait avec une fureur qui,  tour à tour,  t'étonna, t'irrita avant de te combler.   
Les ô et les o,  sans parler de l'infime différence entre les eaux et les aux, les in, ein, ain,  un,   les en et les an encore,  sans parler des eux et des e... À coup sûr,  je te faisais braire !  Selon toi je  délirais, pour le moins exagérais. De prime abord, tu crus subir la leçon du Bourgeois gentilhomme et tu n'étais pas loin de me croire folle ( je l'étais), ridicule ( pas tant que cela). 

Tout avait commencé avec le fameux «  Ôte moi d'un doute  » cornélien par lequel don Rodrigue cesse un triste et beau matin d'être un beau cavalier pâle muet d'amour aux genoux de Chimène pour entrer dans l'Histoire ... 

– Quelle importance ? répétais-tu, lassée de mon insistance. À quoi diable pouvait servir cette attention aux longues et aux brèves, aux accents circonflexes-cicatrices de lettres égarées, le S, justement de camarade S. – le nom du personnage que tu interprétais dans un spectacle consacré à mai 1968 et titré Responsabilité limitée  – justement répété à l'envi  :  S. que tu m'aimes  ?  S. que je t'aime  ?  S. que tu m'as oublié  ?, au fil de ce spectacle où tu t'étais révélée  ?  

– À peu de choses, Sylvie, à  faire de toi une actrice véritable. 

Ma volonté frénétique de faire entendre le e muet du féminin : « Je t'ai aimée comme jamais je n'avais aimé » ou « tu fus aimée comme personne avant toi ne l'avait été » t'avait donné des ailes. Occupée à vaincre ton accent, préoccupée des seuls phonèmes, tu négligeais d'ajouter des beautés au texte et de sur-expliquer, justifier  la psychologie du personnage !
 C'était le but. 
 Confiance dans le texte,  tel était le maître-mot. Rien d'autre. 

Vous, Comédiens, étiez les sibylles que traversait le verbe et moi, votre metteur en scène, le prêtre aveugle, chargé d'interpréter ce verbe, au gré des situations. Aussi étions-nous,  ces jours-là,  les fils de Port-Royal et de Debord, les fils des dissidents des dix-septième et vingtième siècles, sans avoir recours à aucune -logie et à aucun -isme. Ni psychologie ni sociologie ni anthropologie ni ethnologie ni même d'étymologie encore moins de structuralisme, de marxisme ou autre léninisme ou maoïsme ! Aucune kabbale, pas la moindre pincée de symbolisme en cette affaire. Dans cette rythmique accolée à la graphie, le temps, subreptice, se glissait, qui avait cessé de gîter dans le verbe seul, lui permettant d'envahir le champ lexical entier et de saturer l'espace théâtral de cette temporalité, faisant de l'art du théâtre l’exact équivalent de l'écriture, une grammaire intérieure, personnelle à chaque auteur, inhérente à chaque texte et congruente à chaque personnage. 

Que j'avais été heureuse ( deux longues ) de te regarder qui te métamorphosais au fil des jours, de douée et de drôle que tu étais en arrivant,  tu devins,  par l'unique artifice de la prononciation et de la juste re-phonation de ta langue maternelle, une formidable interprète. Nul besoin de psychologiser. 

Dans le mot «  amour  », il n'y a pas trois r au final «  amourrrr  » comme se plaît à le croire l'immense majorité des comédiens mais une brève ouverte  : le a de la fameuse « grenade d'Hérodiade  » , un a comme un oui, le fameux « Et je lui ai dit OUI  » de Molly Bloom, un oui  franc et massif que ce a d'adhésion au vivant suivi d'un mou, faiblard,  vaincu par le désir,  rehaussé,  guerrier,  par ce seul r.  

Pas plus compliqué. 

Chaque mot, chaque syllabe exigeait cet effort, et si ton metteur en scène pratiquait un théâtre moderne –  trop,  au goût ( me gusto) du spectateur Lambda – , si Léon, Rodolphe et Justin rampaient en caleçon long, ridicules conquérants d'un trop facile Vietnam, entre des têtes de bœuf,  figurant le cadavre de la pauvre Emma « la misérable Madame Boeuf de la ville de Ry », les acteurs honoraient, de toutes les forces de leur souffle, de leur glotte, de leur langue et de leurs lèvres, le génie de Flaubert et parvenaient, par l'efficace des mots seuls, à faire apparaître un visage, un paysage, une situation... Au hasard  la province dont mourut la sotte, la classe, qui avait fait de Charles Bovary pour jamais un paria, le château de Disney dont rêvent les jeunes filles, la longue et brève nuit de la Vaubyessard dont Emma ne revint plus, l'indifférente rigueur d'un mauvais prêtre, le calcul égoïste d'un marchand de bonheurs ou de nouveautés,  ce qui déjà à cette heure revenait au même...  Le texte, vous dis-je !   

La langue servait à chacun d'entre vous de palais de Mémoire, ce complément indispensable à l'art de la rhétorique dont Cicéron dans son De Oratore – composé en 55 avant l'ère vulgaire –  fit l'éloge, bien avant que Constantin Stanislavski ne naquit, ne servit le théâtre et ne composa sa fameuse méthode.  Pas étonnant que le palais du verbe, la bouche humaine et le palais de mémoire, la bouche d'ombre, aient porté le même nom !
Aujourd'hui, où s'apprête à mourir le lourd ph d'éléphant, de nénuphar et j'en passe, ce ph -signe de la lointaine Afrique et de l'orient arabo-persique (1), emportant avec  lui le ph de Putiphar et jusques au souvenir de sa femme fatale à Joseph, une si méchante personne que la Bible omit, en son extrême sévérité, de lui donner un nom, il me semble que Palmyre est tombée une seconde fois et que désormais le poème perdra son si doux et si vieux nom  d'enfant d'une nuit d'Idumée...     

Sarah Vajda
 

(1) Les linguistes justifieront scientifiquement ce f par l'origine mais le ph dans nos imaginaires avait coutume de marquer le lointain. C'est précisément cette mémoire qu'aujourd'hui le Ministère prétend attaquer, cette mémoire que je prétends défendre.

jeudi 4 février 2016

Portraits imaginaires (3) - L'intégriste




Né sous d’autres latitudes, et hormis ses accoutrements, il serait identique. Face de haine renfrognée sur elle-même ; tourné vers ses abîmes qu’il prend pour un mystère, remâchant ses obsessions jusqu’à leur faire rendre gorge dans le ridicule, qu’importe le culte auquel il a choisi de donner son obole, Juif, Chrétien, Musulman sont les masques différents d’une attitude semblable, et c’est un drôle de constat que de les voir s’insulter les uns les autres, quand nus ils sont, en vérité, les frères d’un ordre qui n’existait probablement pas lors de ces temps passés qu’ils vénèrent et qu’ils observent sans les comprendre à la lumière de leur fantasme.
Fruit contemporain d’une époque qui hait l’altérité, il pousse le subjectivisme à son dernier degré d’intensité, se convainquant ainsi qu’il n’en est plus l’esclave lors qu’il n’a fait que détruire tout ce qui aurait pu le contrecarrer. C’est pourquoi il sort peu hors de ses rangs, et voit dans le monde une menace de ce ciel vengeur qu’il désire seulement sien. L’idée fixe lui tient lieu de pensée et c’est souvent les mêmes obsessions qu’il crache perpétuellement. Le sexe prend bonne part parmi ses lubies, et quoique le condamnant, il en parle sans cesse. De tempérament principalement hystérique, il rappelle ces caricatures de vieilles filles acariâtres qui, pucelles après l’âge, et bien qu’ayant renoncé à la chair subissent toujours ses assauts. Éternel adolescent, il ignore la mesure, la tempérance, et rêve d’éternité lors qu’il s’ébat toujours à l’intérieur d’une puberté douloureuse. Jumeau déshérité d’un temps qui ne se soucie que de jouissance, il a pris pour lui la frustration, laquelle l’effrayait sans doute moins que le désir putréfié dans l’extase qui règne partout aujourd’hui. Cependant, il demeure étranger à tout refus aristocratique, et ce n’est pas un choix personnel qui l’a destiné à prendre place au côté des contempteurs de la décadence mais plutôt cette économie diabolique qui fait écrire à Kafka : « Dans la guerre qui t’oppose au monde seconde le monde ». Allié secret de celui-ci, il œuvre pour sa victoire, car chacun des anathèmes qu’il lance à son encontre rend le monde un peu plus fort.

C’est que son appétit de revanche demeure inextinguible, et que l’envie le dévore. Aussi jamais il ne se l’avouera de peur d’y sombrer tout entier peut-être, mais plus sûrement pour en jouir sans remords et se repaître de ce qu’il condamne sans en subir les tristes conséquences. Jouir autrement, à l’insu de tous et de soi-même, c’est jouir quand même. Et il est certaines frustrations qui surpassent en obscénité la pire des bacchanales ; des jouissances supérieures, que la frustration rend plus lubriques encore, et que sont bien incapables de nous prodiguer les meilleures des caresses. 

samedi 30 janvier 2016

La taverne des ratés de l'aventure



Bertrand Lacarelle manifestement ne semble pas soucieux de s’abriter sous la lumière des stars de la littérature puisque son œuvre naissante, après s’être attachée à défendre Arthur Cravan et Jacques Vaché, nous parle aujourd’hui, dans cette « taverne des ratés de l’aventure », d’un écrivain plus méconnu encore que les deux précédents : Stanislas Rodanski. Humilité revendiquée ou goût pour les marges et la pénombre calme des auteurs de second plan, c’est chose identique ici, quand se mêle, in petto, la confession masquée avec l’éloge des inaccomplis et de ceux qui se brûleront mieux à la chaleur de leur feu intérieur qu’au soleil de midi.
Il est difficile d’identifier le livre de Bertrand Lacarelle, ni essai ni roman, il prend la forme du récit mais remplace les péripéties afférentes à ce genre par différentes discussions entrelacées les unes aux autres ; par moment proche du genre épistolaire, il faudrait le définir comme un livre de conversation solitaire que l’auteur entretient avec lui-même et dont il fait part à son lecteur via son livre. Dès lors nous voici projetés au travers des rêveries de Bertrand Lacarelle parmi Chrétien de Troyes et Thoreau, sous la lumière blafarde et tutélaire du cancéreux martien Fritz Zorn, réfléchissant avec George Romero, en la compagnie de la chimère baudelairienne, au destin zombifié de l’époque contemporaine telle qu’elle va. Réfugié au bar de cette taverne des ratés de l’aventure, Lacarelle respire à l’unisson des derniers suicidés de l’art qui visaient le cœur pour se tuer tandis qu’aujourd’hui, pour ne pas revenir en morts-vivants, c’est à la tempe qu’ils tirent afin de crever pour de bon…
Mais plus que la chronique d’une époque, au détour des pages et à travers l’inachèvement que figure la littérature par rapport à l’achèvement qu’une vie vécue promet, un souci semble hanter Lacarelle : celui d’une résurrection de l’âme humaine rendue possible grâce à une littérature conçue en tant qu’authentique voie initiatique. Dans un monde falsifié, spectaculaire, pur produit de l’inauthenticité et producteur lui-même d’inauthenticité et de falsification, l’échec et ses hérauts, les ratés de l’aventure, prennent les ors et les armoiries des chevaliers capables de crever l’imposture généralisée. Si la vie n’est plus la vie, qu’elle devient même le contraire de la vie, un rade abrité de la moindre lumière naturelle vaut bien l’envers d’une caverne platonicienne et un écrivain attablé devant un verre ressassant Rodanski, se promettant d’écrire un livre dont il peine à trouver la forme, qui finalement ne requiert plus comme forme que celle de ses considérations jetées comme autant d’hypothèses qu’il importe moins de vérifier ou de suivre, que de poser et d’admirer, puisque les unes comme les autres ne vaudront que dans la mesure où elles seront encore des lignes de fuites possibles. La forme potentielle incarnant mieux l’espérance que la promesse d’une réalisation brute dans un monde où chacun entend se réaliser lors que nul n’espère plus.
De ce point de vue, littérature et vie finalement ne figureraient que les faces opposées d’une même pièce qu’on ne peut saisir à l’unisson. Aussitôt que l’on contemple un de ses côtés, l’autre disparaît, pourtant la pièce, quoique bicéphale, est d’une seule… pièce. Dilemme infernal dont la résolution vaut peut-être dans un tour de passe-passe qui donne à la littérature sa définition véritable, celle de n’être ni parmi les vivants ni au milieu des morts, morte parmi les vivants et vivante parmi les morts, au-dessus de la vie qu’elle synthétise et à laquelle finalement elle donne sa valeur. Sans avoir l’air d’y toucher, par voie de traverse, Bertrand Lacarelle suggère contre l’époque une morale nietzschéenne subtile pour laquelle une vie inaccomplie c’est aussi l’accomplissement d’une vie et un raté de l’aventure – un aventurier…

Bertrand Lacarelle, La taverne des ratés de l’aventure, Editions Pierre-Guillaume de Roux.

mercredi 27 janvier 2016

Mon journal indélicat

Joseph Scipilliti est né à Messine, en Italie, le 25 décembre 1951. Sa carrière d'avocat à débuté en Seine-et-Marne au début des années 1990. C'est à peu près au même moment qu'il a entamé un journal, achevé le 29 octobre 2015, avant de se suicider, après avoir tiré trois balles sur le bâtonnier Henrique Vannier, qui devait lui signifier une interdiction d'exercer pendant trois ans. Joseph Scipilliti était l'avocat de Christine Tasin, de Riposte Laïque et Résistance Républicaine. Nous publions aujourd'hui une réflexion sur ce suicide envoyée par un contributeur extérieur que nous remercions d'avoir bien voulu nous confier son texte.

Afin de compléter l'article, le « Journal indélicat » que Joseph Scipilliti souhaitait largement faire circuler est disponible en pdf en cliquant sur le lien suivant :



MON JOURNAL INDELICAT

Au titre du testament d’un avocat suicidé hier, « Journal indélicat »,  par respect  j’ai ajouté « mon ». Amis, je n’en suis pas là.
 
L’avocat qui s’est suicidé ne l’a pas fait sur l’autel  de Notre Dame, mais après avoir tiré trois fois sur son bâtonnier de Seine-et- Marne, pas à la tête ni au cœur, la balle à la tête il se l’était réservée pour lui-même. La garde des sceaux a été aussitôt bouleversée,  même apparemment plus qu’un président de la République après un accident de car, bouleversée par les balles tirées sur  un bâtonnier, et elles auraient pu être tirées sur un juge, que dis-je sur un procureur.   
 
L’avocat suicidé était né à Messine, et son père modeste - qui avait eu une fois dans sa vie à se louer de l’Assistance judiciaire au civil -  ce qui fait, entre autres choses,  que le fils a été longtemps socialiste, c’est-à-dire, comme on disait, de gauche.  Nul n’est parfait, mon père et mon grand-père paternel l’étaient.  Ce fils de milieu modeste -  ne pas confondre avec  milieux défavorisés, comme on dit -  a donc fait de l’assistance judiciaire volontaire, au pénal, quoiqu’il  n’aurait pas voulu être pénaliste (le banditisme ne l’intéresse pas), parce que pour être bon défenseur au civil il faut avoir une culture, qui si elle ne va pas jusqu’à lire de la littérature ou de la non-fiction autre que juridique, peut utilement aller  jusqu’à connaître la pratique au pénal.  
 
Ayant constaté lucidement lors de ses études que les étudiants de toutes les autres facs prenaient ceux sortis de la sienne pour les moins capables de raisonnements autres que bornés, il n’a pas moins conservé la dignité du pauvre, le sens de la déontologie d’un métier, la même qui fait que j’ai pu m’étonner, faisant passer l’oral du baccalauréat dans des temps très anciens où cela avait un enjeu, d’être abordé devant Janson de Sailly par un parent d’élève qui voulait m’acheter : de même s’étonne-t-il de ce qu’un ancien ami potache  agent d’assurance ne lui propose un dîner en ville que pour lui suggérer au dessert de lui communiquer, contre un pourcentage, la liste de ses clients. Or les indélicatesses - du titre - sont celles reprochées à un avocat pauvre qui ne se soumet pas aux abus de pouvoir systémiques de la hiérarchie de l’Ordre, des  greffières syndiquées, des juges non professionnels des tribunaux de commerce, de la magistrature salariée telle que  sortie de l’école de Bordeaux. 
 
Pas les indélicatesses - simple homonymie -  des conflits d’intérêts d’un bâtonnier prescripteur de contrats de fournitures, impunément, dans son département. Mea culpa, il fut un temps où j’étais maître après Dieu dans ma classe, comme le bâtonnier, et mon pouvoir absolu, que je croyais nécessaire pour exercer mon office sans contrainte perverse, je ne peux plus jurer en confession ne pas l’avoir exercé, pas à bon escient, en sorte qu’un ancien élève n’en ait gardé un souvenir d’injustice. Ce temps n’est plus. L’injustice, aujourd’hui, serait de ne pas accorder de pouvoir conserver ses notes positives pour repasser le bac, cinq ans. Ou, idéalement, mais vécu, de ne pas accorder une licence à une étudiante fantôme qui argumente qu’étant en fin de droits faute d’avoir ses peaux d’âne qu’une secrétaire ne peut lui accorder faute de ma signature sans un faux, j’aurai sur la conscience qu’elle ne sera plus logée en cité universitaire.  Comme le suggère  l’avocat suicidé, il ne serait pas mal que le bâtonnier, le magistrat, soient soumis, non à cette pression démocratique, mais à un état de droit et à un vrai recours indépendant de leur profession (le recours existant : efficacité 0, 05 °/°) au lieu des pressions, efficaces quand des autoroutes sont coupées la nuit par des gens du voyage, et des machines à laver lancées sur les têtes de policiers qui sont entrés dans un territoire des Cités qui n’est pas le leur, selon l’interprétation de l’ordre public par le  préfet. Car, argumenterait-il, cette pression démocratique, comme le disait Clémenceau qu’il cite en épigraphe, est le droit pour les poux de ronger le lion. Sauf si le vrai lion a un pied-à -terre, en gated community, son refuge dans les Caraïbes.  Reste, en Europe,  pour se consoler, qu’on puisse encore entendre traiter l’avocat époux de Carla Bruni-Tedeschi, la Rollex des femmes dit-il, de minable jaloux, si on pense que la vérité sort de la bouche pas seulement des impubères, mais, par procuration, du plus lion cavaliere Berlusconi.
 
Il est vrai que dans des temps plus récents, de massification des professions, le nombre des avocats (de même qu’il y avait dix profs d’histoire à Paris avant 1830, et 40 000 en France aujourd’hui) fait que la notion de profession libérale, quand on ne s’est pas reconverti au salariat, a pour sens la pauvreté, pour la majorité, comme pour les architectes, les médecins ceux qui  voudraient bien échapper au tiers payant et à la grille inférieure des honoraires, les très petites entreprises concurrencées à mort par celles qui ont la taille pour employer impunément massivement des ressortissants de pays à la main d’œuvre moins chère, les professeurs qui voudraient échapper aux concours de la fonction publique, de l’enseignement sous contrat, des affectations en zones prioritaires aux milieux défavorisés et aux crachats aux profs par un auxiliariat ou un régime d’entrepreneur individuel, les curés, même blancs, ceux  qui n’ont ni l’entregent ni l’aura au sortir du Séminaire pour être programmés évêques.  
 
La pauvreté n’est pas tout, même si comme le médecin des pauvres qu’était Céline un avocat peut être cause de sa pauvreté quand il ne fait pas payer ses honoraires à des associations qu’il juge utiles à la société, comme celle qui, aujourd’hui, sans doute par une obligation morale en retour, publie son testament, demeuré une heure sur Google avant d’être promptement retiré, d’y être remplacé par les habituels chiens de garde, Libération, Figaro, Le Monde etc.. qui pointent  aussitôt  -  feu sur les dissidents ! -  l’association indélicate, et hop, réductio ad hitlerum qu’ils n’hésitent toujours pas à exercer à l’égard d’une minorité du peuple français qui approche d’être la majorité. La pauvreté n’est pas tout. Ce qui conduit au suicide, c’est de croire tragiquement à l’état de droit, quand la structure de péché fait qu’il n’y a partout que le règne des loups en bande : le bâtonnier en est généralement et, encore plus généralement, « mon bâtonnier » (citation médiatisée d’un avocat de Seine et Marne issu de la Diversité, aussitôt interviewé en renfort ) est le chef local d’un consensus solidaire de la religion républicaine et laïque, dont ne sont exclus que ceux, judiciables victimes, politiques, policiers, affichés sur les tableaux d’infamie d’un syndicat de la magistrature.  Comme le prétend ce consensus, et le premier ministre lors des séances de question à l’Assemblée nationale - lieu où l’immunité est encore individuelle, pas comme à Strasbourg  -, ce serait attenter à l’état de droit et à la séparation des pouvoirs que de prétendre dans cette enceinte qu’il y a des magistrats, ou des bâtonniers, psychopathes ou pervers. Circulez, il n’y a rien à voir. Faites enlever le corps. Comme celui sur l’autel de Notre Dame ? Ce n’était qu’un déséquilibré.
 
Pour ce qui est du règne des loups en bande, des fictions plus éclairantes que le testament du suicidé ?  Ces deux dernières semaines, sorties de deux films.  Lobster, ou comment être ou ne pas être en règle, pas à la chinoise ne pas dépasser un enfant naturel ou deux, mais l’Avenir radieux des couples vérifié, par consentement mutuel pour tout, exigible pour le permis de circuler en ville, sinon déportation  médico-légale. Sicario, ou comment à Ciudad Juarez la bien nommée les humains écorchés suspendus aux lanternes affichent le pouvoir des loups. Que si on veut pénétrer sur leur territoire, ce n’est pas de recevoir des machines à laver sur la tête qu’on risque, mais de devoir être volontaire pour une opération off-limites (légales, s’entend, les limites ont dû « être reculées »), en commando en voitures blindées. Il ne s’agit pas du Nigeria ou du Mali, ou de Raqqa, mais de l’autre côté de la frontière,  vue imprenable depuis El Paso, Texas. 
 
Etat de droit, vous dis-je, ou vous dit le suicidé.


lundi 25 janvier 2016

Portraits imaginaires (2) - Alain Soral


Après le Maire de Province, voici un deuxième portrait imaginaire, cette fois sur un personnage bien réel. Comme leur nom l'indique, ces portraits sont fruits de l'imagination et n'ont d'autre prétention que de mettre en lumière les archétypes représentés par les figures humaines, médiatiques ou politiques qui leur tiennent lieu de prétextes.


« On dirait que dans les portraits qu’ils tracent de leur contemporains il s’attachent à nous montrer la manière dont s’incarne, se prolonge et s’individualise le péché d’origine. »

Emil Cioran




Il voudrait nous convaincre de son intelligence quand c’est lui plutôt qui semble chercher à s’en persuader. Aussi répète-t-il à chacune de ses interventions qu’il écrit des livres et qu’il aime « manier le concept ». C’est surtout un boxeur. Et c’est affublé des gants de ce sport qu’il prétend « penser » à l’instar de Coluche qui jouait du violon avec. Brute déclassée dans l’intellect, il enrage de ne pas percer dans une discipline dont il ignore les codes et déclare gagner quand il perd selon les règles. Pour celui qui l’observe, il évoque un sentiment étrange où se mélangent l’attendrissement et le mépris sans qu’aucune de ces deux sensations ne puissent vraiment prendre l’ascendant sur l’autre : aussitôt qu’on le trouve attachant on se surprend à le mépriser, et réciproquement…
On l’a vu un temps patauger devant les caméras les plus vulgaires. Là, on se moquait de lui cependant qu’il croyait éblouir l’assemblée de ses considérations pour beauf. Après quelques passages dans les égouts de la télévision, des médiocres policés décidèrent qu’il pouvait monter en grade, et avec une certaine cruauté lui ont décerné le titre d’intellectuel ─ ainsi l’on couronnait un fou lors des carnavals anciens ; moquerie qu’il a pris pour un sacre véritable auquel il ne renonce pas, comme s’il accordait une étrange crédibilité à ces gens qu’il vomit aujourd’hui. Avide de reconnaissance, sa position d’outsider perpétuel renvoie moins à un prétendu choix aristocratique qu’à une porte que quelques seigneurs télévisuels lui ont claqué à la figure après qu’ils se furent aperçus qu’il prenait la farce au sérieux. Dès lors il retourna naturellement vers les marécages de l’immonde où il gardait ses habitudes, et qu’il n’avait d'ailleurs jamais véritablement quittés.
C’est un boxeur, mais on l’imagine aussi bien anti-héros stendhalien sur fond de roman naturaliste, monté à la capitale pour s’y faire connaître et se retournant contre les maîtres qu’il adorait, après qu’ils l’eurent fait défiler sur la scène du cirque sadique dont ils avaient en son honneur dressé le chapiteau. De bête de foire le voici mué en monstre de Frankenstein mélangé de Julien Sorel, sans réaliser pour autant qu’il n’était que la créature d’un créateur et le jouet de ses propres ambitions. De fait, la méchanceté n’était peut-être pas sa nature originelle, et en d’autres temps s’il avait su rester à sa place aurait-il fait un franc camarade, voire un bon chef de village ! Mais son idiotie a trop nourri son ressentiment pour ne pas nous apercevoir qu’il espère désormais quelque sang versé capable de lui offrir sa revanche, et on l’envisage sans peine partir casser la gueule d’un de ses interlocuteurs si celui-ci démontait son raisonnement ou lui révélait sa qualité authentique ─ nulle ! Cependant, ignorant qu’il n’existe pas de pire ennemi que soi-même et qu’il est sa propre dupe, ce Sisyphe de gymnase préfère s’acharner sur un punching-ball inerte ou sur des adversaires fantasmatiques qu’il se crée seul à force d’insulter la terre entière, dans l’impossibilité où il se trouve de comprendre qu’il lui faudrait surtout se frapper lui pour se punir d’être aussi bête…




mardi 19 janvier 2016

Pamela et les canards

Après Brigitte Bardot, le règne animal a trouvé une nouvelle ambassadrice de charme en la personne de Pamela Anderson, qui rend visite aujourd'hui à l'Assemblée Nationale pour défendre les oies et les canards toujours sacrifiés en France sur l'autel de la gastronomie et de la Saint-Sylvestre. Si l'Assemblée s'était offusquée il y a quelques mois des caquètements sexistes de quelques élus, au point que la députée EELV Isabelle Attard a pris la décision de créer un «poulailler de l'Assemblée» destiné à répondre aux cocoricos machistes de ses confrères, Pamela Anderson tentera de rendre aujourd'hui les élus solidaires du martyr revécu chaque année par nos amis à plumes livrés à nos détestables fantaisies alimentaires.


C'est d'ailleurs à la demande de la Fondation Brigitte Bardot que l'ex-sauveteuse star des plages de Malibu et des petits écrans est venue donner l'alerte devant les 577 députés et soutenir la proposition de la députée EELV Laurence Abeille visant à interdire le gavage des oies et des canards pour la production de foie gras. Nul doute que nos chers élus, gavés quant à eux de réformite pré-électorale, auront à cœur d'écouter la profession de foi de l'actrice et sauront laisser de côté les piaillements potaches afin d'éviter de passer pour des buses et de laisser croire à la belle ambassadrice américaine qu'elle vient défendre la cause des canards au beau milieu d'une basse-cour.
Durant toute la matinée, les réseaux sociaux bruissaient déjà plus fort qu'une armée de moineaux dans un arbre et l'on twittait partout à qui voulait l'entendre blagues vaseuses et noms d'oiseaux à propos de la plastique comparée des dindes, oies, canards et autres gallinacées ou palmipèdes. L'Assemblée, quant à elle, se prépare à une affluence record cet après-midi, nos consciencieux députés étant sans doute plus enclins à écouter l'élégante Pamela chanter le triste sort de nos colverts à la belle parure qu'à discuter d'un hypothétique plan de lutte contre le chômage. Nos députés sont de grands enfants: ils aiment bien embêter les filles et ils adorent tout ce qui les sort de l'ordinaire de manière générale. Quand on a déplacé la petite classe à Versailles pour le Congrès de la Défense, les grands gamins tout excités se sont mis à faire des selfies partout dans la cour du beau château...Alors vous pensez: Pamela Anderson qui vient à l'Assemblée pour leur parler de canards, wah madame c'est trop bien aujourd'hui le cours ma parole!
En dépit de l'agitation que sa venue suscite, soyons sûrs que, de son côté, Pamela Anderson aura à cœur de venir au secours des anatidés, après avoir sauvé les baigneurs inconscients et ravis pendant tant d'années. Gageons aussi que toutes les oies et tous les canards de France auront les yeux rivés sur elle pendant son allocution et souhaiteront que Pamela soit assez éloquente pour rendre les députés non seulement allergiques au foie gras mais également anatidaephobes. L'anatidaephobie, pour ceux qui ne connaissent pas, est une phobie bien particulière: c'est la peur que, quelque part, un canard vous observe. C'est ce qu'il faudrait d'ailleurs donner comme argument à nos députés: n'oubliez pas qu'à chaque fois que vous mangez du foie gras, il y a, quelque part dans le monde, un canard qui vous observe et une Pamela Anderson qui pleure.



Publié sur le Figarovox


lundi 18 janvier 2016

Un maire de province - Portraits imaginaires (1)


« On dirait que dans les portraits qu’ils tracent de leur contemporains il s’attachent à nous montrer la manière dont s’incarne, se prolonge et s’individualise le péché d’origine. » Emil Cioran

Ainsi débute une série de portraits imaginaires dans lesquels on reconnaîtra selon l'humeur un vice, une personne, ou les deux à la fois. Pour commencer: le maire de province.





Ce n’est même pas une baronnie, et il n’est pas certain que les prochaines élections le confortent sur ce trône minuscule où il règne comme Ubu roi. Vulgaire sans être néanmoins proche du peuple ce petit homme rappelle dans sa fatuité ces nobles arrivistes, et misérables, cherchant à briller aux yeux des grands seigneurs quand la Révolution remuait déjà de ses premiers soubresauts et qu’elle s’apprêtait à les renverser tous, grands et petits. La province est son domaine et s’il rêve de Versailles, Versailles, elle, ne songe pas à lui. Ce qui ne l’empêche pas de caresser d’immenses projets risibles et de vouloir pour sa ville de beaux palais, selon son mauvais goût, où il pourra admirer son ego et se convaincre qu’il compte parmi ceux dont l’histoire se souviendra. Mégalomane, il subit la malédiction de ce penchant en échouant dans tout ce qu’il entreprend sur son domaine, y compris lorsqu’il parvient à ses buts pathétiques. Il est des réussites pires que des défaites. Aussi, les châteaux qu’il édifie sont laids et la gloire qu’il recueille parfois n’est jamais que la flatterie dégoûtante de ses séides, plus médiocres encore que lui, et qu’il fait vivre dans la crainte et l’envie de leur retirer un poste ou de leur promettre quelques avantages en nature.
Car comme tous les petits assoiffés d’immensité, il est méchant et son apparence bonhomme tient bon le contre-pôle de sa nature réelle, ambitieuse et pusillanime. Quiconque l’a côtoyé, sans appartenir à son cénacle, n’a pu manquer d’observer son profond sadisme envers les humbles, plus violent encore chez les hommes de gauche, dont il est, que chez les hommes de droite qui eux, ayant la décence de se vautrer dans le populisme sans camouflage aucun, ne trompent personne. S’adressant aux vieillards et aux fous, aux miséreux qu’il visite avec ce paternalisme méprisant, et méprisable, qui révulse les seuls qui pensent encore qu’en chacun demeure une étincelle de l’humanité entière, il persuade certains sots appartenant à son espèce de sa profonde charité. C’est suffisant pour ce faire réélire ; il n’en réclame pas plus, et puis ses électeurs ne lui en demandent pas tant…
On imagine qu’il espérait jadis un meilleur destin, et que devant sa glace, encore maintenant, il se croit appelé à de plus hautes fonctions. Ainsi viendra un jour, pense-t-il, où il revêtira un manteau plus beau et portera une couronne plus clinquante que celle qu’il arbore déjà. D’ailleurs, il suffit de regarder les costards qu’il porte, mal coupés et chers, ces frusques inélégantes qui signent la marque de fabrique des politiciens français, pour comprendre qu’au fond, la province ne lui sied guère et qu’il souhaite une dimension nationale dans laquelle il se dit qu’il pourra enfin donner sa pleine mesure ! Cependant, mutatis mutandis, Paris reste lointain, et ce n’est pas parce qu’il partage avec ses maîtres de la capitale une substance identique que ces géants de carnaval se reconnaîtront jamais dans ce nain de province…