mardi 16 septembre 2014

Mon curé chez les comiques


C’est presque devenu un lieu commun de le dire : si Philippe Muray était encore de ce monde, il remplirait de volumes les étagères des bibliothèques et nous aurait gratifiés d’au moins une vingtaine de nouveaux essais sur la bêtise satisfaite d’homo festivus. J’ai plutôt tendance à penser qu’il aurait fini par être dépassé par l’ampleur de la tâche et aurait peut-être raccroché les gants pour ne plus s’intéresser qu’à la peinture et à Rubens. On a cependant quelques fois tendance à reprendre un peu espoir et à penser que l’on pourrait peut-être un jour se débarrasser de ce cynisme ricanant et bien-pensant qui pollue depuis des années le débat public mais il faut toujours à un moment ou à un autre qu’un ambitieux crétin ou un Rastignac de l’insolence se charge de vous rappeler qu’on n’est pas prêt d’en sortir.





Nul doute par exemple que la personnalité d’Eric Pougeau aurait certainement pu inspirer Muray pour son portrait de l’avant-gardiste. Eric Pougeau est en effet un artiste contemporain qui s’est spécialisé dans un domaine un peu particulier : les pierres tombales. Mais pas n’importe quelles pierres tombales, comme il l’explique au micro de l’émission Mauvais Genre diffusée samedi soir sur France Culture, en évoquant sa dernière création : « C’est une tombe toute noire, toute simple avec juste dessus écrit ‘fils de pute’ et à l’arrière, mes initiales. » On l’aura bien compris, Eric Pougeau est un artiste vraiment subversif, il a pour objectif, nous dit-on, de « tordre le cou aux bien-pensants et aux institutions surtout si elles sont vénérables. » Par institutions vénérables, on comprendra ici, évidemment, catholiques. Il est devenu en effet essentiel de nos jours, pour un jeune artiste qui souhaite réussir, de s’essuyer les pieds sur l’Eglise catholique et/ou le christianisme. C’est pratique : personne n’ose vous engueuler sous peine de passer pour un ringard et l’on saluera au contraire votre rebellitude et votre esprit de résistance. Rien de tel que de se moquer des curés pour passer pour un chic type, un proactif de la provoc, un créatif indomptable. Dans La Grande Bellezza, Paolo Sorrentino met en scène une artiste contemporaine du nom de Talia Concept qui, poussée dans ses retranchements lors d’une interview, finit par admettre qu’au-delà de la provocation convenue elle n’a strictement rien à dire. Peu importe que, comme Talia Concept, le geste d’Eric Pougeau s’arrête à la provocation, « comme pour tout artiste, être pleinement conscient de la raison qui anime le geste reviendrait à tuer l’acte créateur », nous explique un site spécialisé. Et depuis maintenant cent ans que des générations d’artistes refont le coup de la fontaine de Duchamp, on est satisfait de voir que les perspectives sont toujours aussi enthousiasmantes du côté de l’art contemporain…



Eric Pougeau semble de plus avoir de la suite dans les idées. On pourrait penser qu’après avoir eu l’idée de fabriquer une pierre tombale portant l’inscription « Fils de pute », le fleuve de feu de son inspiration créatrice se serait tari. Pas du tout, il en a encore sous la pédale Eric : « j’ai fait six plaques mortuaires, j’ai fait ‘merde’, ‘pédé’, ‘putain de ta race’, ‘enculé’, ‘salope’ et ‘fils de pute’ en essayant d’être le plus tranchant possible, le plus simple possible… » En effet, il faut reconnaître que composer des plaques funéraires ou des couronnes mortuaires portant un sobre message d’insulte, ça a la simplicité et la fulgurance du génie. Malheureusement, comme le rappelait Jonathan Swift, on reconnaît un génie au fait que tous les imbéciles sont ligués contre lui. Eric Pougeau, qui expose en ce moment à Paris et a publié un ouvrage intitulé avec finesse et sens de l’à-propos Fils de pute, est donc comme il se doit un artiste maudit. Cela fait partie des crédits à valider pour achever le cursus qui permet d’être vraiment reconnu par le vrai monde de l’art : il faut impérativement attaquer les institutions vénérables et être confronté à la menace de la censure, sinon, évidemment, personne ne vous prend au sérieux. On a donc essayé de faire taire Eric Pougeau, de stopper net son élan créateur : en exposant l’une de ces œuvres – la couronne funéraire portant la mention « salope » - en vitrine de la galerie Perrotin, rue Louise Weiss, l’artiste a suscité des plaintes des riverains et a dû retirer son œuvre de la vitrine. Ô fascisme rampant ! Ô années sombres et ventre fécond ! La bête se réveillait enfin, Eric Pougeau, rebelle, provocateur, blasphémateur pouvait se préparer à affronter les forces de l’ordre moral ! Et la série noire s’est poursuivie avec l’interdiction signifiée à l’artiste d’installer ses œuvres dans un cimetière. Parce que oui, voyez-vous, les édiles municipaux toujours obtus n’ont pas compris qu’il fallait que ces lieux sinistres et gris et ces alignements de plaque de granit garnies de fleurs fanées deviennent un peu plus festifs, un peu plus décalés (c’est l’autre formule magique du moment). Pas étonnant que les gens délaissent les cimetières, hormis quelques pics de fréquentation à la Toussaint, regardez-donc dans quelle routine se traîne le culte des morts de nos jours, c’est d’un ennui ! Il faut bien injecter un peu de second degré dans tout cet appareil si protocolaire et sinistre à en mourir ! Eric Pougeau voudrait donc donner un peu plus mauvais genre à nos plates et monotones rangées de caveaux familiaux. « Le mauvais genre est celui qui fait le pas de côté dans l’univers codifié, pour le coup cette tombe elle est mauvais genre dans l’univers des cimetières », explique-t-il à la radio. Ah ça c’est vrai que pour être codifié, c’est codifié un cimetière ! Pas moyen décidément de secouer un peu toutes ces traditions poussiéreuses ! Ne perdons pas espoir, le jour n’est peut-être pas loin où l’on pourra admirer quelques anges de faïence entourant avec grâce un élégant « Nique ta mère » en lettres peintes sur les tombes de nos regrettés défunts.

L’important reste avant toute chose de mettre les rieurs de son côté. C’est aussi ce qu’ont bien compris les animateurs de l’émission « Si tu écoutes, j’annule tout » dont le titre sonne comme un hommage discret à Max Pecas et à l’âge d’or du film comique français dans la lignée de  On n'est pas sorti de l'auberge, On est venu là pour s’éclater et Embraye bidasse, ça fume ! Avec la présence dans l’équipe de chroniqueurs de deux comiques assermentés et professionnels du one-man show, Alex Vizorek et Guillaume Meurice, on sait en effet qu’on est venu là pour s’éclater. Comme le disent avec bienveillance les Inrocks : il s’agit de « porter un regard décalé, frais et pétillant sur l’actualité du jour. » Vendredi dernier donc, l’actualité du jour comprenait la relaxe des Femen dans l’affaire des dégradations infligées à Notre-Dame de Paris. Rappelons rapidement les faits : les indispensables Femen ont fait irruption à Notre-Dame à moitié à poil et en braillant des insultes avant de taper sur une des cloche exposées à coups de morceaux de bois, tout ça évidemment pour défendre le sécularisme et la laïcité en France qui, comme chacun sait, sont des valeurs constamment mises en péril par la cinquième colonne catholique toujours prête à réinstaller une théocratie dans notre beau pays. Les Femen ont été relaxées et les agents de sécurité qui s’étaient interposés se sont vus infliger quant à eux de légères amendes pour avoir osé s’opposer à l’œuvre libératrice de jeunes femmes dépoitraillées comme la liberté guidant le peuple. Réalisant que la décision est vivement critiquée, notamment au sein des milieux catholiques, le chroniqueur Guillaume Meurice confie son incompréhension : « Evidemment l’extrême-droite catholique s’est dite scandalisée, moi je comprends pas trop pourquoi » confie-t-il à l’antenne avec un sens de la nuance qui l’honore. Guillaume Meurice est un comique, un vrai, de ceux qui font profession de faire rire les gens. Et Paris est une vraie usine à comiques. Elle les importe par centaines et les affiches de leurs spectacles exhibent partout sur les murs du métro leurs faces rigolardes, leurs regards hilares et leurs clins d’œil de connivence qui font partie des spectacles les plus déprimants offerts par le métro parisien. Guillaume Meurice est de ceux-là. Il a juré de vous émouvoir, de vous faire vous tenir les côtes et vous décrocher la mâchoire. Avec lui on rigole de gré ou de force. 



De même que pour l’art contemporain, le sujet en or pour le chroniqueur impertinent reste les catholiques. L’Eglise catholique, pour le wannabe moyen qui vise peut-être un jour sa place au Grand Journal, c’est le fascisme, la réaction, le traditionalisme, en deux mots : la bête immonde. Ainsi, Guillaume Meurice a décidé d’aller interroger des catholiques que sa culture, que l’on devine assez limitée en la matière, lui fait un peu voir comme Bernardo Gui dans Le Nom de la Rose[1]. Il contacte donc le rédacteur en chef de la revue catholique L’Homme Nouveau et Alain Escada, le directeur de Civitas. Comme on peut le deviner, les entretiens ne sont pas vraiment destinés à donner la parole aux personnes interrogées mais uniquement à mettre en valeur le comique-chroniqueur doté d’un humour aussi léger qu’une charge de T-34 dans la plaine de Koursk. « Quitte à taper sur des cloches, est-ce qu’il vaut pas mieux taper sur de vraies cloches que sur Christine Boutin ? », demande-t-il à Escada. En arrière-plan, on entend le reste de l’équipe s’esclaffer. Les deux interlocuteurs de Meurice font ce qu’ils peuvent pour rester polis tandis que le journaliste fait le maximum pour obtenir son petit scandale, ou au moins un petit éclat, à l’antenne : « Pourquoi vous ne tendez pas l’autre joue ? », « est-ce que le Christ aurait mis un coup de boule à une Femen ? » Dans le studio, on entend une collègue de Meurice faire part de ses analyses lumineuses à propos des catholiques : « ouah dès qu’on leur parle de l’enfer ils flippent ». Tempête sous un crâne.

Les deux exemples paraissent presque banals dans une société qui fait de l’outrance une institution et de l’insolence une entreprise à but lucratif, néanmoins il n’est pas inutile d’avoir, de temps à autre, une petite piqûre de rappel pour garder à l’esprit que des bataillons de rebelles de commande, comme l’ont montré cet été, dans un autre registre, Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, sont toujours prêts à déployer leurs talents pour faire triompher en toute occasion les deux mots d’ordres inscrits en lettres d’or au fronton de notre société du spectacle : Bête et méchant.







[1] Soit dit en passant et pour réparer une injustice, il faut signaler que le véritable Bernard Gui, Grand Inquisiteur ayant vécu en France au XIIIe siècle, a sauvé bien plus de personnes de la justice populaire et du bûcher qu’il n’en a condamné.

samedi 13 septembre 2014

Un dealer à la NRF

Et rien dans le champ visuel ne permet de conclure qu’il est vu par un oeil.

Ludwig Von Wittgenstein. Tractatus logico-philosophicus. 5.633




Si tu m’en trouves (de la mesc.) je suis ton homme.
Si tu le désires, ton compagnon de voyage et mon appartement notre plage d’envol. »[1]

Cette étrange invitation est envoyée par le poète Henri Michaux au directeur de la Nouvelle Revue Française, Jean Paulhan, en juillet 1954. Ces deux-là se connaissent bien : ils se sont rencontrés quand Michaux, originaire de Namur, en Belgique, est arrivé à Paris dans les années trente. Ils ont noué une amitié solide et Paulhan, grand admirateur de la poésie de Michaux, a facilité la publication de ses œuvres dans la NRF et chez Gallimard. En juillet 1954, ce sont presque des amis de trente ans. Voilà comment Michaux sait que Jean Paulhan est en mesure d’obtenir de la mescaline et pourquoi Paulhan va accepter immédiatement le poète belge comme « compagnon de voyage » afin de tester ce puissant psychotrope et peut-être même lui découvrir des vertus littéraires.
En plus de son métier d’éditeur, de directeur de revue et de découvreur de talents, Jean Paulhan ajoute donc l’activité de dealer à ses compétences à partir de la fin 1954. C’est par l’intermédiaire de Julian de Ajuriaguema, neurologue et professeur à la Faculté de médecine de Genève, que Jean Paulhan réussit à obtenir quelques doses de mescaline, cet alcaloïde tiré d’un cactus mexicain aux vertus hallucinogènes, le peyotl, que le chercheur Alexandre Rouhier baptise joliment « la plante à faire les yeux émerveillés » dans sa thèse en 1927. En 1954, Aldous Huxley vient juste de publier Les portes de la perception, mais sa renommée n’a pas encore atteint les cercles de la Beat Generation. La consommation de psychotropes n’est pas encore devenue un phénomène de société. La mescaline est néanmoins inscrite dès les années cinquante au tableau B des substances utilisées en médecine et en pharmacie dont l'achat, la détention, la vente et l'emploi étaient réglés par le décret du 19 novembre 1948. Elle est donc déjà considérée comme un stupéfiant, ce qui n’est pas encore le cas du LSD qu’Ernst Jünger décrivait avec un peu de mépris comme « un chat domestique, comparé au tigre royal, la mescaline. »


Paulhan et Michaux s’étant mis d’accord, il restait à décider du meilleur moment pour effectuer la prise et à trouver un troisième comparse. Ce fut Edith Boissonnas, poétesse suisse qui vivait à Paris depuis 1945 et avec laquelle Paulhan avait noué une relation amoureuse. Le directeur de la NRF appréciait beaucoup la poésie de Boissonnas et lui avait permis également de publier chez Gallimard. Quand il la contacte en août 1954 pour lui proposer de tenter l’expérience de la mescaline avec Michaux, Paulhan sait que la poétesse n’est pas complètement novice en la matière. Elle est l’épouse d’un professeur de chimie de l’université de Neuchâtel et s’intéresse également aux possibilités offertes par les psychotropes. Paulhan se procure les doses de mescaline et ses deux complices prennent la décision de se réunir le 2 janvier 1955 dans l’appartement de Michaux pour effectuer une première expérience, sans contrôle médical mais sous la surveillance les uns des autres et pourvus de l’équipement nécessaire :

Vous ai-je dit qu’il nous faudrait sans doute deux jours dimanche et lundi ? Donc rendez-vous le 2 janvier (…) Vous vous chargez de poulet et salade. Moi, de caviar (rouge), petits gâteaux et champagne. Le lundi, c’est Henri Michaux qui nous invite à déjeuner. Avez-vous lu, sur la mesc., les Portes de la perception ?[2]

Pour Boissonnas, Michaux et Paulhan, il s’agit de mettre en pratique, au cours de ces journées de janvier, le principe de l’auto-observation des états intérieurs dont chacun des auteurs tentera de tirer sa propre expérience littéraire. Paulhan avait déjà réuni dans les années trente, dans sa maison de Chatenay-Malabry, quelques auteurs, parmi lesquels Antonin Artaud et René Daumal, afin de mener une réflexion commune sur le langage et l’expérience poétique. Il s’agit cette fois, espère-t-il, de déterminer si cette expérience peut être enrichie par celle des psychotropes. Chacun des trois protagonistes retranscrira littérairement cette tentative. Edith Boissonnas avec le texte « Mescaline », publié en mai 1955 dans la NRF, Henri Michaux avec « Misérable miracle », publié en 1956, puis L’Infini turbulent, en 1957, et Jean Paulhan avec Petit rapport sur une expérience, publié bien plus tard, en 1969, sans doute parce que le directeur de la NRF était déjà sous le coup des poursuites engagées contre lui après la préface d’Histoire d’O et qu’il ne souhaitait pas ajouter à l’accusation d’outrage aux bonnes mœurs celle de toxicomane et trafiquant de stupéfiants.



L’expérience relatée par ces textes, tous rassemblés dans le volume Mescaline 55 publié par les éditions Claire Paulhan et enrichie de riches annexes et de correspondances, est d’abord celle d’une déception, et c’est ce qui la rend plus intéressante encore. Mescaline 55 ne montre pas des consommateurs de mescaline en proie à un naïf enthousiasme psychédélique mais des écrivains qui ont eu l’occasion d’explorer déjà à travers la littérature les méandres de leur for intérieur et que cette incursion dans le monde des hallucinogènes va laisser quelque peu insatisfaits, voire amers. Le mot de Paulhan, à l’issue de la première prise de mescaline, semble résumer le sentiment commun : « on n’en sort pas fier. » Incompréhension, angoisse mais surtout déception marquent leur premier « envol » mescalinien, les 2 et 3 janvier 1955, dans l’appartement de Michaux. Paulhan juge les hallucinations dont il fait l’expérience vulgaires et répétitives. Boissonnas décrit quant à elle un « agencement innombrable et mécanique, du plus infect mauvais goût de bazar. Bordels, chambres de province prétentieuses, tapisseries, galatithes et nul hasard. » Elle confiera cependant avoir été fascinée par certaines images entrevues, « matière primitive d’un vert gazonneux et désirable de fraîcheur où se creusait un canal où étincelait un nombril de pierre précieuse. » Tandis qu’Edith Boissonnas se couvre la tête d’une écharpe pour rester en tête à tête avec les fantômes colorés de sa conscience, Paulhan ricane doucement pour lui-même et Henri Michaux, inlassablement, prend des notes. « Michaux à demi-étendu sur son divan écrivait, et cette main aisée dans la presque obscurité me paraissait une sorte de longue griffe blanche », note Edith Boissonnas dans son journal.
Ce dont les lettres échangées entre les trois complices, rassemblées ici dans cette édition richement introduite par une passionnante préface de Muriel Pic, rendent compte, c’est de l’impossibilité d’écrire, et surtout de concevoir un écrit cohérent, sous l’influence de la mescaline. Michaux couche des notes éparses sur le papier, des suites de mots sans signification qui valent surtout pour la graphie torturée, que les fac-similés introduits dans ce volume permettent d’admirer. Il exécute aussi des dessins inquiétants de paysages oniriques et apocalyptiques dont les quelques représentations, figurant également dans Mescaline 55, sont saisissantes. Confrontée à des hallucinations insaisissables, Edith Boissonnas ne peut que conclure : « l’intérêt de ces images nul en lui-même ne relève que de la valeur de l’interprétation à l’infini qu’on en peut faire. » C’est cette interprétation que livre aussi ce petit volume qui rassemble également les extraits des différents journaux d’expérience et poèmes suscités par cette prise de mescaline. Passé le temps du délire chimique, la parole littéraire reprend ses droits mais les deux ne peuvent cohabiter dans le même espace-temps. L’expérience hallucinatoire des psychotropes reste désespérément close sur elle-même. « Quelle drogue prendre pour rendre l’écriture facile ? » se demande Henri Michaux. Baudelaire avait découvert avant lui qu’il n’en existait pas. L’écriture est une compagne austère qui se satisfait peu du lâcher prise que les poètes de la beat generation tenteront encore d’expérimenter avec le cut up. Les expériences sous mescaline de janvier 1955 prolongent finalement la réflexion entamée par Paulhan avec le groupe de Chatenay ou de Roger Caillois dans Babel : comment s’affranchir du langage quand le langage seul peut permettre de témoigner de cet affranchissement ? Le philosophe Ludwig Wittgenstein avait cru découvrir qu’on ne peut finalement s’affranchir du langage sans plonger, au-delà, dans le gouffre mystique. Le gouffre sur lequel ouvre peut-être également l’expérience des drogues mais dont aucun écrit ne peut retranscrire l’agencement chaotique.

Anna Gene Jonassen. Who knew ?




[1] Lettre de Henri Michaux à Jean Paulhan reproduite dans Mescaline 55.
[2] Lettre de Jean Paulhan à Edith Boissonnas reproduite dans Mescaline 55

dimanche 7 septembre 2014

Héraclite, feu vivant !



«Toutes choses s’écoulent toujours » nous dit le plus solitaire des philosophes : Héraclite d’Ephèse. Comme la mer sur le rivage va et vient, le feu de la vie se consume et se disperse. Une poignée de sable, quelques cendres volées. Triste constat de « l’homme qui pleure », selon la formule de ses contemporains qui voient en lui un exilé du monde, un misanthrope silencieux. Dieu pourtant que le feu brûle dans ces fragments obscurs que l’histoire nous a livrés en lambeaux. Et si l’on tente de suivre les mots énigmatiques d’Héraclite, on peut souffler encore un peu sur les braises de l’être enchaîné à tous les êtres. Comme des pépites que l’on trouve sur le chemin.

         Notre philosophe oracle est amateur de cosmologie et voit dans la foudre qui tombe l’image du feu vivant. Un processus d’embrasement qui transforme la terre en eau, puis en un souffle brûlant dont les masses élémentaires se nourrissent pour créer le monde. Peu importe la véracité de la démonstration, le corps du réel tient dans une loi que les sages chinois tenaient pour une voie : tout est métamorphose, rien ne demeure, le monde est « le plus beau des tas répandus au hasard ». Et pourtant, comme un bruissement au fond de soi, l’homme perçoit une relation, puis un ensemble, peut-être un tout, et qui le sait, une unité. Rien de sûr. Mais l’homme est là, témoin de sa demeure, le souci chevillé au corps. 


     « S’il n’y avait pas de soleil, ce serait la nuit perpétuelle » nous dit Héraclite. Et tout commence, une dualité que l’homme va poursuivre de sa raison, une contrariété qu’il ne va cesser d’interroger. Le basculement est comme un seuil, d’un point à un autre, et pendant la traversée, au-dessus de l’abîme, se joue le changement, le mouvement, la vie. Dès lors, il existe bien un moment (comme un temps suspendu) qui pose la question de l’équilibre et, plus intrigant, de l’ordre sous-jacent au chaos en marche. 

         Pour autant, ne rêvons pas, les choses nous échappent. Mais il est un plan du réel, celui des affaires humaines, que le logos nous dévoile pour qui accepte la prudence, pour qui refuse la démesure. Mais le drame veut, comme le souligne Héraclite, que le caractère de l’homme soit son démon ! Ainsi, la plupart vivent comme s’ils possédaient une réflexion particulière alors que la raison est en partage et qu’il faut obéir à ce qui est partagé. D’où le constat sans concession de « l’homme qui pleure » : « Nombreux sont les méchants, peu nombreux les bons ». Là encore, ni relativisme ni fatalisme, les hommes sont ainsi faits qu’ils doivent trouver dans la discorde et la guerre ce qui leur est commun, et tenter d’accéder à la justice.

         Cette justice que les vivants et les morts, les éveillés et les endormis, les raisonnables et les furieux, ont patiemment bâtie, avec la foudre venue du ciel. Nous en sommes là : à chercher encore le lieu impossible, et toujours à venir, de la cité céleste. C’est pourquoi, nous dit Héraclite, l’homme doit toujours être à la recherche de l’inattendu. Comme une brisure s’ouvre dans le cours monotone de l’histoire et crée une brèche par où s’engouffre le feu vivant. Un basculement, dans l’attente d’un nouvel équilibre. Et pour cette mission, une fois la raison épuisée, l’homme usé, il revient aux premiers d’entre nous de frayer un chemin, puis de se perdre, surtout se perdre, toujours se perdre. En une sentence, Héraclite nous aura tout dit : « La vie est un enfant qui joue au trictrac : c’est à un enfant que revient la royauté ».    




 




        

        

mardi 2 septembre 2014

Seul(s) dans Berlin

Défense et illustration du principe Espérance.

Pour Guil, en souvenir de Ramat-Ha-Sharon l'été 2010.

Peu de goût pour le réalisme en littérature. Enfin en langue française. La ligne Zola-Céline, trop peu pour moi. Foin du grand Nulle-Part, je préfère rester à la maison ; en paix y relire Retz, Corneille et Honoré d'Urfé, n'en déplaise aux crieurs de place publique. Je ne lis et ne vois que de l'ocre Philippe de Champaigne comme Barrès et Aragon, hier, du bleu Matisse. Si d'aventure, je m'éloigne un instant du cher vieux pays, monter sur la plate-forme d'une Impériale en marche, faire station 55, Jablonsky Strasse, am Berlin, suffit à mon bonheur. Je n'en reviendrai pas indemne. Mauvais temps pour mes semblables, particulièrement dans l'Europe de l'an 1940. Seul dans Berlin, peut-être le plus beau livre du monde sur la chose arrivée at home, in situ, « chez moi », entre 1933 et 1945, la plus parfaite défense et illustration du Principe Espérance.


 Question de genres littéraires.

  Les dictionnaires sont formels, Fallada appartient au courant « réaliste ». Fadaises ! Les genres littéraires n'existent pas plus que l'opposition classiques/romantiques. Fallada composa des chefs-d'œuvre pour son temps, le nôtre. Sa méthode ? La tchéchovienne, qui exige la patiente observation des visages et des âmes. Pour ceux d'entre vous qui n'ont pas lu Seul dans Berlin ; en allemand Jeder stribt allein (chacun meurt seul) quelques mots : extérieur jour. Des jambes de femme...

Eva Kluge la postière monte avec lenteur l'escalier du 55 rue Jablonsky. Avec lenteur, non seulement parce que sa tournée l'a fatiguée, mais surtout parce qu'il y a dans sa sacoche une de ces lettres qu'elle déteste apporter. Pourtant dans un instant, il faudra bien qu'elle la donne aux Quangel, deux étages plus haut[1].

Otto Quangel, vingt ans, vient de mourir sur le front de France.

En une page, tout l'art de Fallada. Palier par palier, nous suivons la postière et rencontrons, un par un, âme par âme, les habitants de l'immeuble : les Persicke, des pas grand chose, qu'il convient de saluer d'un vigoureux Heil Hitler ; les Quangel, de braves gens sans histoire, travailleurs et dociles. Lui est un ancien menuisier, devenu contremaître après la faillite de l'atelier, elle, femme au foyer, après avoir été servante. Nous qui avons lu Le Malheur indifférent, nous connaissons bien Lise Quangel. Les gens ordinaires n'existent pas, seulement des âmes en attente de réveil. Ce matin-là, l'annonce de la mort du fils a réveillé une dormante. Fallada se tient en deçà de toute psychologie, sur le chemin qu'arpentera Peter Handke, attaché à saisir le néant des existences et le très rare instant où un homme, une femme, privés de mots, soudain s'emparent de la parole,  comme un coup de théâtre, une tempête, qui toujours ramène en l'île d'Utopie. Dans l'immeuble vit aussi la Rosenthal, vieille juive dont le mari déjà a été arrêté ; l'honorable juge Fromm...



Excepté les Persicke et Fromm, respectivement vermine nazie et homme d'honneur, au 55, Jablonsky Strasse, vivaient en 1940 d'honnêtes figures humaines ni particulièrement bonnes ni particulièrement méchantes, toutes également soumises à la LTI, la langue du IIIe Reich. Nous ne les saurons d'abord qu'à travers la psyché d'une femme que « la politique n'intéresse pas le moins du monde ; elle est tout simplement une femme, et elle estime donc qu'on n'a pas mis des enfants au monde pour les faire tuer à la guerre. » Aucun mépris. Eva Kluge n'appartient pas à la classe qui fait l'histoire mais à celle qui la subit. À la place où le sort l'a placée, bon petit soldat, elle fait de son mieux et ce mieux définit la quintessence de l'humanisme. Voici pour la manière tchékovienne, le  duende, l'élégance de Fallada, the Fallada touch ! À son idée, la vie  serait  suffisamment brutale pour que la littérature n'en remît pas une couche ! Fallada ou l'anti-Céine, l'anti Drieu, l'Anti... tout le monde ou presque aujourd'hui.  Sans mépris ni passion populiste, le couteau de la valeur ponctue les phrases, les chapitres, coupe les pages. Une occasion unique de se réconcilier avec l'Allemagne et de se souvenir, cas de conscience de l'officier, que chaque Allemand, chaque Européen de chaque pays occupé, chaque Juif ou Tsigane même ( c'était là le véritable coup de génie du système, ce qu'aura raté Hannah Arendt)  porte  responsabilité de la chose arrivée. Tous responsables, certains seulement coupables.

Responsabilité limitée : aucun  simple témoin, aucun honnête bureaucrate.   


Le lecteur me pardonnera cette brève digression. Aujourd'hui l'industrie du livre, soutenue par l'Université et la critique qui sait son monde, ne distingue que divertissement et mille-feuilles à l'arsenic. Pour qu'un livre se voie affublé du beau nom de chef-d'oeuvre, il se doit de pourfendre l'abjection du temps à grands coups de jugements. Chacun y pose au dernier homme et à tout sujet traité, prétend offrir la réponse définitive. Gnostique ou catholique, sioniste ou islamophile, la figure du Grantécrivain, depuis Céline, se confond avec celle du gourou dont les formules valent vérité révélée... l'amour serait « l'infini à portée des caniches » et l'homme, irrémédiablement chien... Parfois encore des rockers sur le retour arpentent des galaxies nouvelles pour « à travers le cosmos découvrir le logos » ! À quoi bon, diable, s'être débarrassé du dieu de la Bible si nous devons encore supporter ces prophètes du néant ? Quant au genre romanesque, il devra avoir la courtoisie de ne traiter que des délices de l'égotisme. La charge du romancier français, sous peine de mort publique, demeure inchangée depuis l'apparition de Madame de Clèves à l'empyrée du Grand Siècle. Chaque phrase « comme un point d'acupuncture irradiant tout le corps[2] », grammaire-grandmère corsetée même si elle s'exhibe en Dim. De la doxa française, de sa frénésie de demeurer à la surface des choses, je pourrais écrire sans fin. Je me tais. Chacun ici, avant même d'avoir vécu, confesse son éducation sentimentale, ses grandes espérances, ses illusions perdues, encombre les offices des libraires des saveurs retrouvées de sa première gorgée de bière ou de son roudoudou. Grenadine ou citron ? Là est la question. Grand-mère, père, nourrice, fiancée morte ou infidèle défilent dans la galerie de l'Autofiction, travestie en Romancie. Roses ou noirs, qu'importent les fantômes ! Blacks or gays more. Ici, le simulacre est roi. De  son inceste ou de son anorexie, son addiction, son adultère, subi, agi ou de sa passion fixe, chacun se fait le reporter patient. Adieu Graham Grenn, André Malraux, Romain Gary... Adieu surtout Hans Fallada ! Adieu aux honnêtes hommes, chez qui, adolescents, nous apprîmes à contempler le monde en son obscure clarté. Pauvre monde souvent décevant certes ; ténèbres traversées ça et là par des actes et des êtres irradiant de lumière. Vivre alors signifiait s'en aller à leur rencontre sur la grand'route des hommes, chasseurs et amateurs d'âmes comme d'autres le sont des papillons. « L'humanité comme patrouille perdue » du cher Gary, le prêtre alcoolique et lubrique de la Puissance et la Gloire, écrivant par l'exemple l'imitation de Jésus Christ, les Quangel de Seul dans Berlin, affrontant, innocents, le Moloch et mourant, sans aucune intention d'exemplarité, en un combat à l'avance perdu, vaincus comme Péguy même ne l'a jamais été, mais accomplissant ce que devait, parce qu'une loi inscrite nulle part exigeait qu'ils le fissent sans se laisser rebuter par les conséquences, s'y soumettant du même coeur qu'ils s'étaient, un triste matin, insoumis à l'ordre brun. Seul dans Berlin ou le roman d'une résistance aussi inutile qu'invisible au nazisme.


Je sais de vieux allemands, nés dans les années 1930, à qui le roman de Fallada, alcoolique et morphinomane, disparu en 1947, a rendu un semblant d'estime de soi. Sans doute paraîtra-t-il à mourir de rire ce désir d'une écriture responsable et a-idéologique ; a-psychologique mais attachée à isoler « le facteur humain » ou plus petit dénominateur commun, susceptible de fonder ce qu'à défaut d'un meilleur mot on dit humanité. J'enrage de vivre en un siècle ou seuls les tocs et les tics, l'égotisme mal compris, grimés en sociologie, ont droit de cité et usurpent le nom de littérature. Entre gongorisme mâle et fausses confidences, j'aime à rappeler ici, après Barthes, la « fonction utopique » de la chose littéraire : ce qui rend indispensable la lecture ou la relecture de Fallada.

L'insoumission.

Quand Frau Quangel, qui avait toujours gardé le silence, perdit « son petit », au lieu de larmes, elle sentit « des flammes dans son coeur. ». Elle sait – les femmes se révèlent toutes un jour ou l'autre Antigone – , son deuil interdit. Elle sait, qu'elle devrait être fière de ce fils « mort au champ d'honneur » mais elle le crie : « mort pour le Führer » ; aussi surtout, qu'il n'avait jamais voulu être ce héros, le héros de cette guerre-là, ce combat-là. « Des flammes dans son coeur ». Par ces mots, la ménagère Quangel accède au statut de figure mythique. Ce sont Hécube et Médée, saisies par la démence, quelque héroïde ou nymphe transformées en buisson ardent, arbuste qui, comme l'on sait,  possède cette rare particularité d'avoir abrité la parole du terrible dieu d'Israël, toutes « entières à leur proie attachées ». Désormais, pot de terre contre pot de fer, ce sera un duel à mort entre  le Führer et elle. Elle ou lui ! Sous l'emprise de la brûlure, l'humble femme se fait mère courage, amazone, qui accepte la mort, sans céder à aucun instinct suicidaire. Oxymore. La force du livre de Fallada, son génie, tient à l'égal refus du romantisme et de la grandiloquence. Nulle dénonciation fracassante de l'hitlérisme. Quel besoin ? L'hitlérisme est mal absolu. Foin du relativisme : plutôt brun que rouge... Arrière tous les beaux discours, qui crient au déclin de l'Occident, prônent le Kulturkampf, se prévalent d'une urgence au seuil du désastre. Silence, ô hyperboles ! Être pour la mort préférable à une vie racialement viciée, songes d'euthanasie collective, de purification, de guérison par le vide ! Le livre fut composé en 1942, date où seuls les méchants pariaient encore sur semblables fadaises. Une question demeure, obsédante : pourquoi tant de gens ont-ils accepté de se soumettre à la peur ou d'adhérer librement à cette folie ? L'hitlérisme en soit aurait dû être – trop sot – balayé d'un mouvement d'épaules. Il ne l'a pas été. Fallada s'astreint à la simple observation de la soumission ou de l'insoumission de ses protagonistes. Un immeuble comme microcosme d'une ville, d'un pays, d'un continent, du monde. Le roman au sens traditionnel du mot vaut toujours comme micro cosmos : toute l'Espagne vivait la déculturation mise en scène par Cervantès et tout le monde aurait pu être un don Quichotte ; de la même manière, Modernes, tous les hommes sont des Ulysse, perdus dans les rues de Dublin et toutes les femmes, des Molly Bloom après avoir longtemps été des Bovary et des Rastignac. En revanche, peu d'entre les Allemands, d'entre les Européens, ont été des époux Quangel.

Les Quangel, pourtant, avaient eu un modèle, qu'il plut à Fallada de romancer, de conduire à son point d'incandescence, en déployer le motif. D'après nature. En cela, il fit oeuvre de littérature, nous soumettant, génération née après le trauma majeur du monde occidental, à ce jeu dérangeant : nés au début du XXe siècle en zone d'influence germanique, quel rôle aurions-nous tenu dans la tragédie ? Quel costume aurions-nous endossé ? Par quel accès de lâcheté ou de grandeur, nous serions-nous illustrés ? Je dois avouer, qu'être né juif, simplifie, une fois n'est pas coutume, grandement la tâche. Mais pour les autres ? Ceux qui n'étaient pas essentiellement désignés pour être ou devenir les victimes du nazisme ? Auraient-ils jubilé, hommes du ressentiment, affolés de terreur de voir disparaître leur race, leur culture, leur langue, abâtardie de yiddish, leur christianisme judaïsé ? Se seraient-ils soumis à la peur ? Couchés, KO déclarés, avant même de combattre ? Auraient-ils accepté de se taire par crainte d'être dénoncés ? À quel moment, par quels mécanismes subtils ou grossiers, la barrière se serait-elle levée, pour laisser place à la révolte et comment passer de la révolte à l'action ? Et de l'action à la mort héroïque ? Et quelle action encore ?


S'il a bien existé un « service inutile » sans proclamation ni amphigourisme, ce fut bien celui d'Otto et d 'Élise Hampel. Sans Fallada, ou plus exactement sans le parti communiste est-allemand, leur histoire serait demeurée lettre morte ; les Hampel, morts sans sépulture, leurs lettres, jamais arrivées à destination. Ce haut-fait a moins intéressé les historiens que les efforts du groupe de la Rose blanche – des étudiants, jeunes gens bien nés, future élite de la nation, empêchée d'éclore – ou le fameux et bien tardif complot des officiers contre Hitler. Il était naturel que Fallada, peintre des pauvres gens, sorte de Maximilien Luce littéraire et allemand, se donnât pour tâche de maintenir leur souvenir. Accéder au voeu d'Elpénor suppliant Ulysse en l'île de Circé : « Ne me laisse pas sans être pleuré, sans être enterré... » sans ce quelque chose qui « n'est pas
seulement un peu de terre », mais un souvenir. »

Leur histoire...

La mort du frère d'Elise Hampel, ancienne servante et honnête ménagère allemande, durant la campagne de France, métamorphosa les époux Hampel en de singuliers opposants. De septembre 1940 jusqu'à leur arrestation en octobre 1942, bons artisans, ils rédigèrent à la main des cartes, les déposèrent dans les boîtes aux lettres et les cages d'escalier de leur quartier de Wedding, à quelques encablures de Berlin-Alexanderplatz. Rarement plus loin. Leurs messages exhortaient leurs pareils à ne plus donner aux collectes publiques, appelaient à l'objection de conscience, à la désobéissance civile et au renversement du tyran. Condamnés à mort le 22 janvier 1943 par la Seconde Chambre de la Cour populaire pour « atteinte au moral des troupes » et « préparation de haute trahison », ils furent exécutés le 8 avril 1943, à la prison de Berlin-Plötzensee. Les Hampel disparurent, sans que personne n'ait lu leurs missives, rapportées, les unes après les autres, à leur date, au commissariat de quartier.
 C'est leur combat, leur martyre, que Fallada revisite en ce somptueux roman, sorti en ligne droite des archives de la Gestapo, communiquées par Johannes Becker, futur ministre de la culture de la DDR. Instrumentalisé ? Sans doute un peu. Qu'importe ! Le chef-d'oeuvre comme le génie exige de naître. Tout le reste est affaire de circonstances. Texte étonnant aussi parce que, tels les héros de la Légende dorée, ces gens ayant réellement existé ignorent le doute et vont dans la lumière. Ils ne s'y pressent pas, ombres à l'oubli destinées, dans l'éclat de la foi mais sous le joug d'une insupportable douleur. Le fils naturel de Fallada fut certainement le jeune Rainer Werner Fasbinder de Mutter Küsters fahrt zum Himmel. Même fureur d'en découdre, surgeon de bourgeois, avec les puissants du monde et semblable sacrifice à l'intelligence du monde qu'on dit addiction, syndrome d'autodestruction. La vie des Hampel-Quangel, d'humiliation et de soumission tramée, s'illumine à mesure où le monde alentour, l'immeuble berlinois soumis à la pression d'un Galauleiter de mastroquet, s'enfonce dans la nuit. C'est ce double mouvement d'espérance au plus noir de la nuit et de déréliction dans la victoire séculière qui arrache d'un coup sec le roman réaliste à son socle pour le conduire à l'empyrée du romanesque. Très haut. Au-delà de Gorki, de Tolstoï... Quelque part du côté de Marc Twain, accompagnant de ses larmes Jeanne d'Arc vers la mort ou de Corneille, suivant Polyeucte ou Suréna au tombeau. Somptueux ? 



Parce qu'il n'existe pas de plus bel ornement à l'éclat du monde que cette capacité de transverbération des actes et des vies par une image productrice d'étonnement. Une oeuvre d'art. Ici, tout le projet théorique de Diderot, spectateur des tableaux de Greuze, se voit, sans aucun recours à la mièvrerie, réalisé. J'attendais Fallada depuis le lycée. Classe de seconde, au programme: Préface de Paméla ou la Vertu récompensée de Samuel Richardson et il aura fallu que quelques décennies se passent, avant qu'un ami retrouvé ne me tende ce vieux livre et que je le dévore dans une chambre d'hôte à Jérusalem, bercée par l'aigre glapissement du muezzin. Ceci est une autre histoire ? me direz-vous. Pas tout à fait. Les mânes de Lotte Rosenthal, la vieille juive du 55, Jablonsky Strasse, am Berlin, sont arrivées à bon port. Elle, qui avait succombé au désespoir, devancé l'appel, sera morte sans savoir que, coups et bosses compris, bon en mal en, ses neveux, ses fils, ses petits-fils ont édifié un royaume terrestre où d'être juif, l'homme puisse à nouveau avoir la fierté. Oublié le juif de la peur. À Seul dans Berlin a succédé Ensemble à Tel-Aviv, pourvu que les fous, une nouvelle fois, ne les reconduisent pas à l'abîme. Enfin ce fut une expérience assez incroyable que de lire Fallada au pays retrouvé. Instant parfait. Suspension du jugement. Il ne s'agissait pas de condamner ou d'excuser la politique israélienne, mais de se souvenir qu'en 1948, le juif errant était rétabli dans sa dignité d'homme, de soldat, de citoyen. Adhérer à Israël comme Fallada s'était accepté allemand jusque dans son refus de partir, d'abandonner les petites gens « seuls dans Berlin ». Contre vents et marées, il avait prétendu maintenir, écrivain, une langue contre le langage du IIIe Reich, homme, une présence humaine en terre de barbarie. L'Europe oublia longtemps Fallada. Honnête barrésienne, je comprends cette exigence plus sentimentale et charnelle qu'intellectuelle. Elle lui valut quelques ennuis « amusants ». Emprisonné pour avoir, proie d'un « very bad trip », frappé sa femme, le captif se vit passer commande d'un roman antisémite par le Ministre de la culture du Grand Reich et néanmoins collègue. Fallada fit mine de s'exécuter, composa son Journal, parvint même, trompant la vigilance des gardes, à le faire sortir de prison. Le troisième Reich périt comme meurent les empires ; Goebbels accompagna son Führer dans la mort et Fallada, passé en DDR, entreprit, oeuvre ultime, ce roman dont les héros, des gens simples, ceux qu'il n'avait pas voulu abandonner entre 1933 et 1945, étaient entrés en résistance par ces mots : « Mère, le Führer a tué mon fils. Il tuera le tien. » Le message sembla fort apolitique en 1947. Sans doute l'était-il.

En 2012, les descendants des nazis comme les descendants de la majorité silencieuse et les descendants des résistants de l'intérieur et des partisans de l'extérieur comptent leurs ancêtres tombés au champ de déshonneur, sur un front où, parfois, les meilleurs d'entre eux massacraient ça et là quelque gamin youpin dans une forêt polonaise, un bois d'Ukraine. À cette démence, il aurait suffit que toutes les mères d'Allemagne, au lieu de se réjouir comme elles le firent des lumières de Nuremberg, cette red carpet où leurs ventres féconds se voyaient hypostasiés, criassent elles aussi ce simple : « Je ne veux pas que mon fils meure ! » Il aurait suffit de presque rien pour que l'honneur demeurât sauf. Quelques instituteurs comme le père de Johachim Fest, capable d'affirmer Ich nicht ![3]

Les Hampel sont entrés dans l'Histoire. Pour eux, pas d'autre monument que ce roman posthume d'un buveur asocial. Juste un souvenir. Seul dans Berlin est ce souvenir et le lecteur tremble devant ce livre comme un petit-fils devant la photo de sa grand-mère, mouflette, fiancée, jeune mariée. Tremblement du temps ? Terreur de vieillir ? Un frisson de surprise, d'étonnement au sens philosophique. Nous lisons un ouvrage réaliste et au fil des pages, sans ontologie et sans métaphysique, nous accédons à une étrange clairière. Loin de ce bois de bouleaux que fut l'Europe entière, une simple postière nous conduit en un lieu très secret où nous serons les seuls à voir des hommes sans qualité atteindre le kleos. Vertigineux. La littérature joue sa peau contre les livres d'histoire, contre la philosophie, contre Agamben... tant d'autres, acharnés à donner sens à l'insane mot d'Auschwitz. Pas étonnant que Primo Lévi ait admiré Fallada, qui nous arrive vierge de tout auto-commentaire. Souvent, trop souvent, l'auteur contemporain se plie – la faute à la paresse critique - à la forme d'entretiens, déjà la défaite de son texte. Un grand livre se passe d'explications. Pouvoir de la fiction. Grâce aux Quangel, un souffle de grandeur a passé sur le peuple allemand...




Le principe Espérance.

Illustration de la fonction utopique prêtée par Barthes à la littérature. Ce qui dans la vie ne fut que souffrances, vouées à l'oubli des hommes, devient par l'inscription textuelle un fragment d'épopée. Barthes se demandait déjà en 1960 pourquoi notre temps préfèrait le pamphlet au roman ? À quel moment s'est-il mis à douter de la chose littéraire ? Une réponse parmi d'autres. Quand il choisit de mettre en exergue la résistance estudiantine et d'oublier la populaire, courant et gagnant le risque de la laisser in absurdum aux seuls communistes. Tenter par un infect procédé de séparer l'Allemagne qui lisait Goethe et Schiller du vil peuple. Or, Goebbels lisait Goethe, Grabbe, Schiller et les autres. Notre frère Goebbels, notre double noir. Nombre de dignitaires nazis... Fallada pose la seule question qui vaille : quelle marge de manoeuvre demeure à l'individu face aux tyrannies ? À cette question, le roman seul répond. Âme par âme, il métamorphose le lecteur en homme libre. Du pouvoir immodéré de la fiction, nous voyons tous les jours la preuve, quand nos adolescents semblent tellement certains de résider en Amérique. Quelle meilleure surprise que de pouvoir imaginer qu'une voix, une solitude, comptât dans la nuit des hommes ? Déjà une manière de tenir la petite fille Espérance de Péguy par la main... À nous, qui n'avons connu ces temps hideux que par les documents d'archives et les voix déjà à demi assourdies des survivants, le livre hurle la possibilité d'une résistance allemande antinazie, quand les grands-parents et les arrières grands-parents de la majorité de « nos » amis, nos compères européens braillent une autre chanson. Et cette possibilité a permis aux fils des martyrs d'entrer dans l'Europe, d'accepter de continuer à vivre dans un monde où une telle chose venait d'arriver. Demain, dans un monde sans écriture, celui « qui s'avance, bu qui s'avance.. » Quand nous ne jugerons plus des choses que sur pièces – les faits, rien que les faits –, oubliant les nuances, toute réconciliation avec le passé s'avèrera impossible. Le pamphlet ignore la nuance, toute la gamme de sentiments, qui font la vie d'un peuple dans la Cité en l'absence d'aucun dieu. Quand l'histoire tonne, le romancier paraît, chargé de rassembler les membres d'Osiris et de reconduire les âmes au tribunal de la postérité afin de les purifier et de les revivifier. Croire au pouvoir de la fiction exige de l'homme, qu'il cesse de se percevoir, jouet des dieux ou artisan d'un projet pré-écrit. À chaque fois que j'entends le terme de « providence » sécularisée ou non, je ferme le livre, bouche mes oreilles et presse mes jambes de me reconduire, fissa fissa, loin d'ici, à Berlin, justement, Jablonsky Strasse,  55. Ni dieu ni César ni tribun, l'humanité sera le genre humain...



La capsule de cyanure.

Dramaturgie impeccable. Nous ne sortirons pas de l'immeuble. C'est le Conseiller Fromm, honorable juge, le voisin, qui après avoir tenté de sauver la pauvre Rosenthal, tend de l'acide prussique à Quangel : « désormais il était vraiment libre. On n'avait plus sur lui aucun pouvoir. » Ironie. À cette mort librement consentie en l'absence d'espérance, une folle espérance fera entrave.
Chaque aube, Quangel remet au soir la prise du poison, jusqu'au dernier instant. Déjà prêt à être guillotiné, cintré au dos, allongé sur la table, pieds entravés, le condamné à mort remet – terrible curiosité – de quelques minutes encore la prise de la fameuse ampoule. Trop tard. Injustice sera accomplie. Ainsi allons-nous dans la vie comme des rêveurs, certains d'atteindre l'aube, qui pourtant vont, s'enfonçant dans un cauchemar comme un mineur de fond, aux entrailles de la terre.

L'attente de l'aube et la soumission au crépuscule distinguent deux philosophies de l'histoire. L'histoire, selon Vico, où l'on voit l'humanité errer de détresse en détresse jusqu'à ce qu'un palier, qu'il appelle renaissance, soit franchi et la gnostique, entachée de l'idée du péché humain, persuadée que l'humanité roule à tombeau ouvert vers une apocalypse. Je choisis, à la suite de Fallada, d'Homère et de quelques autres, de croire – non pas à une quelconque rédemption mais au sens provisoire de toute action humaine. Être une lettre du texte, une virgule dans un ciel d'été, l'éclat lointain d'une étoile morte. One of us, selon la merveilleuse formule de Conrad dans le non moins merveilleux Lord Jim, éternelle marcheuse en quête d'une renaissance. En définitive, Hitler a été battu et les époux Hampel-Quangel ont triomphé : ce qui ne signifie nullement que la victoire soit définitive. Chaque jour, sur l'établi, sur le champ de bataille, reprendre le combat, se remettre au travail. Accueillir l'aube nouvelle, rose du sang versé et grise encore des charniers :

Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance.
Et je n'en reviens pas.
Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.
Immortelle[4].





[1] Première partie Les Quangel, une mauvaise nouvelle, éd. De Poche, Folio, 2002, p. 7.
[2] Modiano à propos de Jean Echenoz...
[3] Joachim Fest, Souvenirs d'une jeunesse allemande anti-nazie. Le Rocher, Monaco, 2007.
[4] Charles Péguy, Le Porche du Mystère de la deuxième vertu  (1912)

samedi 30 août 2014

La tragédie des lettres russes


Boris Lifschitz est né le 5 novembre 1895 à Kiev. En 1897 son père, ouvrier, décide d’émigrer à Paris avec sa famille et les Lifschitz acquièrent la nationalité française en 1906. Embauché comme apprenti à l’âge de quatorze ans, mobilisé à dix-neuf ans au cours de la première guerre mondiale où il perdra son frère aîné, il fait l’expérience des conditions d’existence de la classe ouvrière et celle de la vie de simple soldat dans les tranchées, ce qui le conduit à adhérer au Parti socialiste (SFIO) en 1916. Il commence, la même année, à écrire dans le journal des socialistes minoritaires : Le Populaire, où il signe du pseudonyme qu’il gardera toute sa vie : Souvarine, patronyme emprunté à un personnage du roman Germinal d’Emile Zola. En 1917, comme l’ensemble des socialistes, il accueille avec ferveur la Révolution de février en Russie. Souvarine fait néanmoins preuve d’une lucidité particulière dès l’annonce de la prise de pouvoir des bolcheviks, s’inquiétant de savoir si la dictature du prolétariat ne pourrait pas se transformer en « dictature des bolcheviki et de leur chef. » Souvarine conserve cependant son soutien à la Révolution bolchévique pendant toute la période de la guerre civile. En février 1920 il est élu délégué au congrès de la SFIO, où il est de ceux qui défendent l’adhésion du parti à l’Internationale Communiste. En mars 1920, il crée le bimensuel du Comité de la Troisième Internationale : le Bulletin communiste. Il est arrêté le 17 mai 1920 dans le cadre d’une opération étatique visant à accuser les leaders révolutionnaires de « complot » et de « menées anarchistes » et rédige la « motion Souvarine », présentée au congrès de Tours. Libéré, Souvarine est nommé, en décembre 1920, « président d’honneur » du congrès de Tours, avec Fernand Loriot. Les trois quarts des congressistes adoptent la « motion Souvarine » et créent la SFIC : Section Française de l’Internationale Communiste, futur Parti Communiste Français. 


Désigné en juin 1921 comme délégué au 3e congrès de l’Internationale Communiste, il se fait remarquer par son anticonformisme : il visite des anarchistes en prison, ou encore se procure les thèses de l’Opposition Ouvrière, dont la diffusion était interdite. Cet anticonformiste s’affirme dans les années suivantes, et Souvarine développe une vision de plus en plus critique du régime en place en URSS, qui commence, à partir des années 1923-24, à passer sous la coupe de Staline. Le 4 avril 1924, Souvarine lance un tonitruant « Il y a quelque chose de pourri dans le Parti et l’Internationale ! »[1] et critique violemment la nouvelle troïka Staline-Zinoviev qui s’installe après la mort de Lénine, allant même jusqu’à dénoncer, en mai 1924, à Moscou même, devant les plus hauts responsables, les « mensonges et les calomnies » dont il est fait usage à l’occasion de la mise au ban de Trotsky. Dès ce moment, il est considéré lui-même comme un dissident par les instances dirigeantes du Parti et exclu du Komintern, ce qui entraîne également son exclusion du Parti Communiste Français. Souvarine restera donc toute sa vie, et de son propre aveu, un communiste antisoviétique. Sa position se rapproche de celle du roumain Panaït Istrati et du russe Victor Serge, avec lesquels il va participer à la publication de l’ouvrage Vers l’autre flamme, dans lequel Istrati dénonce violemment l’imposture et la dictature staliniennes et où Souvarine se livre au patient travail de démontage documentaire du mensonge soviétique. Istrati paiera très cher ce crime de lèse-majesté et l’écrivain sera mis au banc de l’intelligentsia de gauche française, et même lâché par son découvreur et protecteur Romain Rolland, jusqu’à devoir retourner en Roumanie où il mourra dans la misère. Souvarine lui, restera en France où il mènera inlassablement un travail de documentation sur le régime soviétique qui se poursuivra jusqu’à sa mort, au début de l’ère Brejnev, en 1984.
A l’occasion du trentième anniversaire de la mort de Boris Souvarine, et à la veille du cent-vingtième anniversaire de sa naissance, Pierre-Guillaume de Roux publie donc cette édition critique de douze articles de Boris Souvarine, rassemblés et préfacés par Jean-Louis Panné, assortis de riches annexes comprenant quelques  documents essentiels, tels qu’un appel des écrivains russes en 1927 ou une lettre ouverte de Fedor Raskolnikov à Staline en août 1939, au moment de la signature du pacte germano-soviétique. Ces textes de Souvarine richement introduits par Jean-Louis Panné, spécialiste de l’histoire du syndicalisme et du communisme, contribuent à restituer le contexte de l’expérience totalitaire que le temps efface malheureusement trop vite dans la mémoire collective.


Hegel l’avait prophétisé à l’orée du XIXe siècle, l’avènement de la modernité fut aussi celui de l’ère des masses au sein de laquelle la puissance de l’Etat allait pouvoir se déployer, jusqu’à engendrer ce que Jean-Marie Domenach qualifia dans l'un de ses ouvrages d’ « idéologies carnivores »[2], les utopies totalitaires à base scientiste dont le nazisme ou le stalinisme furent des manifestations cauchemardesques. « L’Histoire n’est rien d’autre que l’autel où ont été sacrifiés le bonheur des peuples, la sagesse des Etats et la vertu des individus », écrit encore Hegel dans La Raison dans l’histoire. Beaucoup furent sacrifiés sur l’autel du stalinisme et du totalitarisme soviétique mais la réorganisation de la société soviétique et la réécriture du réel ne pouvaient se passer également d’une réécriture de l’Histoire, de toute la littérature et d’une sérieuse mise au pas des « intellectuels », terme dont la Russie partage avec la France la paternité. L’œuvre de réorganisation que se sont fixés les soviets « est inséparable de l'écrasement militaire, implacable, des esclavagistes d'hier (les capitalistes) et de la meute de leurs laquais, ces messieurs les intellectuels bourgeois », écrit Lénine en 1917. Les purges iront en s’intensifiant avec la mise en place par Staline de son pouvoir personnel et iront de pair avec la collectivisation massive, l’Holomodor et l’extermination des koulaks. Boulgakov avait choisi de représenter par le biais du surnaturel, dans Le Maître et Marguerite, la réalité des purges au sein de l’intelligentsia, imaginant des malheureux enlevés chaque nuit par de mystérieux « vampires ». Souvarine, lui, tient scrupuleusement les comptes, recueille les témoignages et retranscrit avec un souci d’exactitude impitoyable les contradictions, les mensonges, les crimes et les absurdes justifications du régime officiel. On apprend ainsi que le nom Khrouchtchev est dérivé de « khrouchtch », qui signifie « hanneton » et qui est désigné en 1952 comme « nuisible à l’agriculture »…mais qui a tout simplement cessé d’être nuisible dans l’édition de 1961, alors que Khrouchtchev est Premier secrétaire du Parti. Dostoïevski devient, sous la tyrannie stalinienne, un auteur à écarter car « il insiste trop sur la duplicité de la nature humaine, il exprime une fâcheuse méfiance envers la raison, il a eu le tort de dépeindre l’individu ‘impuissant dans le chaos des forces obscures’ »[3], selon la critique de Maxime Gorki. Après la mort du grand Staline, Dostoïevski se voit miraculeusement ressuscité par la censure et la critique officielle.

De Jeunes Pionniers pleurant la mort de Staline. Photographie tirée de Ogonyok. 15 mars 1953

Mais la grande tâche de Souvarine, et le principal mérite de l’ouvrage de Jean-Louis Panné qui la met en valeur, c’est d’établir avec précision les crimes du régime envers ceux qu’il fait disparaître, assassine, déporte, pour les « réhabiliter » avec cynisme quelques années plus tard, à la faveur de la déstalinisation par exemple. Souvarine témoigne en mémoire de Boris Pilniak, fusillé en 1938, d’Isaac Babel, dont la mort, le 27 janvier 1940, ne fut révélée à sa famille qu’en 1953 ou encore d’Ossip Mandelstam dont la femme, Nadedja, apprend en 1939 la mort survenue trois mois plus tôt par le biais d’un colis revenu à l’expéditeur avec la simple et glaciale mention « destinataire décédé. » Souvarine est celui qui vient aux nouvelles de ceux que le régime veut faire oublier, qui tient la liste des volatilisés, se réjouit de la réapparition de ceux qui ont miraculeusement échappé à la machine à broyer les âmes et les corps. Il est aussi celui qui dénonce les impostures, celle d’Ehrenbourg par exemple qui « a dû renoncer presque aux belles-lettres pour satisfaire aux exigences de la « commande sociale », et est « devenu en quelque sorte le porte-parole principal de l’agit-prop à travers le monde, un globe-trotter au service du stalinisme et de son dérivé actuel : à lui le tourisme de luxe, les escales aux aéroports, les grands hôtels de « classe internationale », les relations avec la bourgeoisie faisandée, les réceptions et les festivals, bref, la bonne vie. »[4] Souvarine présente Ehrenbourg comme un menteur et un opportuniste sans talent qui n’hésite pas, tour à tour, à flatter et à dénoncer, pour asseoir sa position d’écrivain officiel. Souvarine ne fut pas le seul à détester Ehrenbourg. André Breton, qui montrait lui-même quelques tendances dictatoriales en littérature, fut si écœuré par le personnage qu’il conclut sa dernière rencontre avec Ehrenbourg en France par une gifle retentissante.
Comme le rappelle justement Jean-Louis Panné, si les crimes du nazisme ont été amplement documentés et constamment rappelés, il semble encore difficile de mettre en lumière avec autant d’évidence ceux du stalinisme et à plus forte raison ceux du régime soviétique dans son ensemble. Les auteurs du Livre Noir du communisme, dont l’ouvrage avait, il y a quelques années, provoqués une levée de boucliers et une jolie polémique ne diront pas le contraire. Mais on ajoutera ici au propos de Jean-Louis Panné dans sa postface qu’un danger plus grand que l’ire des bien-pensants guette aujourd’hui les historiens de l’horreur totalitaire, c’est l’indifférence et un esprit de confusion nihiliste qui n’épargne plus en 2014 ni la mémoire du stalinisme, ni celle du nazisme.




Boris Souvarine. La tragédie des lettres russes. Textes présentés, annotés et préfacés par Jean-Louis Panné. Editions Pierre-Guillaume de Roux. Mars 2014. 190 p. 24 €



[1] Cité par Jean-Louis Panné, Boris Souvarine, Laffont, 1993, pp. 137 et 142
[2] Jean-Marie Domenach. Le retour du tragique. Seuil. Points Essais. 1973
[3] Boris Souvarine, cité par J.L. Panné. La tragédie des lettres russes. p. 75
[4] Souvarine cité par J.L. Panné. p. 164