lundi 20 juin 2016

Jaroslav et Djamila



Nous empruntons à l'excellent blog Mauvaise Nouvelle cette recension du non moins excellent roman de Sarah Vajda, Jaroslav et Djamila, publié récemment par les éditions Nouvelle Marge.


Je range Jaroslav et Djamila, le dernier roman de Sarah Vajda, juste à côté de Soumission de Houellebecq. Je sais, cela défie toutes les règles des bibliothécaires et relègue l’alphanumérique aux calendes grecques. Mais quand même, il y a une sorte de correspondance entre ces deux livres. Parfois une projection féminine, parfois un complément ou encore même une image inversée. Soumission fut le roman essentiel de l’année 2015, il reste comme le symbole de l’incarnation de l’animal occidental, animal triste post-coïtum, clone postmoderne incapable de désirer Dieu, mais capable de soumission, de compromission, d’abandon…
Comment une romance de banlieue peut-elle rentrer en résonance avec Soumission ? Simplement parce qu’il y a l’Islam et ses misères en background ? Sans doute et pas seulement. Parce que la femme, figure absente du dernier roman de Houellebecq, lance son chant du cygne avec Djamila, avant la mort et la folie… Parce que les deux romans manifestent la nécessité pour la personne humaine de vivre une aventure (amoureuse), et l’impossibilité désormais dans notre âge glaciaire de la vivre.

L’islam et ses misères

« Je pars sans avoir rencontré l’Afrique, ses sorciers, ses contes et ses mystères. Seul l’islam et ses misères, d’une rive à l’autre de l’océan. Plus d’ailleurs. Le béton est le même dans les faubourgs de Casa et la périphérie de Paris. » Djamila est bien cette petite fille de harki, petite fille de France, de cœur, de culture, élevée dans le welfare de province d’une France fière de sa liberté guidant le peuple. Djamila est bien née Mila. Et il a suffit simplement que sa mère Cherifa meurt pour que tout un monde bascule, que l’identité de la petite fille se perde, que son avenir disparaisse. Le père veuf, pas méchant, ne sait rien faire d’autres, dans sa tristesse, que revenir au bled, que de retourner en islam. Et si on lui refuse les circonstances atténuantes de la tristesse, on note que la dissimulation du père du temps du vivant de Cherifa est le symbole de l’islam sachant ramper le temps qu’il faut avant d’ériger son califat comme on fait dresser le serpent au son du pipeau.
Dans Soumission, ce n’est pas Mila qui se réveille Djamila, c’est toute une société, une fois la patrie honteuse morte. Le gentil père du peuple devenu président, Mohamed ben Abbes, ramène toute la France au bled. Les boutiques de la place d’Italie sont modifiées, les fesses des filles ne s’exhibent plus sous les jeans, les sociétés publiques deviennent uniquement des sociétés fades faites d’hommes. Mila devenue Djamila consentit à un mariage forcé dans l’espoir de revenir chez elle, en France. Et elle ne retrouvera plus ce chez elle, il n’existe plus pour elle, comme il n’existe plus pour tous chez Houellebecq. « Résider dans "le plus beau pays du monde" comme s’ils résidaient ailleurs, Kirche, Kinder, Küche, traduit en langue française : Mosquée, Maternité, Ménage. » s’amuse Djamila.
Le héros de Houellebecq est spectateur de la disparition de la femme dans le monde public, jouisseur en devenir de la domestication des femmes, leur chosification voire fétichisation comme sex toys légaux, dans la sphère privée. Djamila le vit. Emmurée vive dès la première page du roman. Son mari honnête n’est pas méchant (lui non plus), mais la place de la femme dans cette nouvelle vie, sa place, est celle d’un objet et non d’une personne.

La culture et le fétichisme identitaire

La révolte de Djamila, dans sa folie, entre en résonance avec l’apathie du héros de Houellebecq. L’héroïne sacrifiée ose donner sa lecture des choses, alors que le héros de Soumission n’est que le narrateur-spectateur de sa vie et du monde. Il cherche dans les livres de Huysmans de quoi se comprendre. Djamila existe dans le livre de Sarah Vajda en feu de paille, en final, une fois pour toutes, sous la forme d’un monologue qui concentre toute son existence. Il faut dire qu’elle avait pu faire des réserves d’existence depuis l’âge de ses 15 ans qui l’en avait privée. Elle balance son ironie pour que d’autres sachent ce que c’est que d’exister. « Le malheur naît avec l’héritage refusé. Ce nouvel état des choses ne suffisant sans doute pas à notre malheur, il aura fallu y ajouter une sous-culture des banlieues américaines, l’islam à l’usage des classes dangereuses via l’aumônerie de la zonzon, un islam vert-de-mort, prince de la dynamite. À l’école de la haine, tous furent de gré ou de force menés, misérables conscrits dans la grande bataille de la Oumma, aux abattoirs de la Raison. »
Djamila est faite comme les autres, comme toutes les femmes qui l’ont précédée, aucune raison d’accepter plus facilement ses chaînes. Djamila est faite comme tous les êtres humains, elle est faite pour la liberté, elle est faite pour guider le peuple… Elle le dit avant de se taire définitivement. « Le crime capital de la modernité – pour cause de grand nombre, sept milliards de voix saturent le silence – aura été d’emmurer chaque tribu dans ses rites. Les Gaulois, les muslim, les Renois, les feujs, les gays, les… les… les… Je hais le pluriel dont on fait les charniers. Charniers d’âmes ou de corps. »

Le désir religieux, le désir d’aventure

Que ce soit dans Soumission ou Jaroslav et Djamila, on veut bien se soumettre, mais pas sans avoir vécu une aventure, ne serait-ce que l’amorce d’une aventure, quelque chose dont on peut se sentir propriétaire. On veut bien se soumettre car on sait que l’on va mourir. Mais on veut avoir vécu. Dans Soumission le héros organise sa fuite, croit vivre quelque chose, imagine se mettre en situation de se convertir sur les pas de Huysmans, sent son « individualité se dissoudre » face à la Vierge de Rocamadour, et… revient au bercail se soumettre (éventuellement).
Dans le roman de Sarah Vajda, Djamila entre en parenthèses avec Jaroslav. Le désir de conversion de Houellebecq correspond à ce désir de tomber amoureuse de Djamila. Quelques jours à thésauriser l’amour d’adolescent qu’elle n’a jamais eu. Se rendre propriétaire de ce prénom, Jaroslav, mâché et remâché par Djamila. Quelques jours seulement avant de redescendre dans son mariage, d’être à nouveau emmurée vive, et soumise (éventuellement). Cet instant d’aventure dans les deux romans semble suspendu, en marge du cours de choses inéluctables, ce cours des choses qui se passe des personnes humaines et de leur volonté. « Je n’existe pas et ne suis pas une autre. Personne. Un nom dans le dossier "acculturation" de Nico, lettre D. Djamila. »

Le trash et la chasteté


Sarah Vajda a souhaité cette histoire d’amour très chaste, afin de pouvoir se concentrer justement sur le sentiment amoureux et ce que ce sentiment dit de la personne humaine et de son infinie liberté. « le nom de Jaroslav, le nom de l’homme qui ne t’a jamais touchée comme les hommes d'ordinaire affectent les femmes, le nom de l’homme que tu ignorais aimer. »
Le héros de Houellebecq vit un sexe sans désir. Le sexe est triste comme toujours chez Houellebecq. A vrai dire, le sexe est encore un élément du décor de l’incarnation, mais il tente de disparaître. Soit volontairement du fait d’une recherche spirituelle, soit involontairement du fait d’une profonde lassitude d’un homme qui a tout vécu. Dans son aventure vers Rocamadour, le héros de Soumission est chaste, et c’est le retour à la société qui va le faire côtoyer à nouveau le trash. Mais la vraie vulgarité n’est pas dans le trash de la jouissance, mais dans la légalisation de ce trash, voire son rendu obligatoire.
Que ce soit le trash de Houellebecq ou la chasteté souhaitée par Vajda pour son héroïne, les deux ont la capacité à faire émerger la vulgarité d’une société fondée sur une anti-culture. La vulgarité véritable, celle qui transforme les femmes en objet de consommation sexuelle, Vajda l’exprime ainsi : « Des journées entières au hammam, apprendre à s’aimer, se laisser pousser les cheveux, parure naturelle de la femme, et manger afin de donner faim. » Et cette vulgarité qui fait de la femme un outil de purification des hommes, une déchetterie ! « Le sperme, selon mes tantes, était comme de l’urine, une souillure à expulser sous peine de devenir fou et notre devoir, à nous les femmes, de recueillir cette saleté et ensuite d’aller se laver. Et fissa les filles ! Bain rituel, hygiène publique, hygiène mentale, contrôle social. Fosses d’aisance, vases de nuit, putes et pourtant propres. Sorcière, sorcière, prends garde à ton derrière ! Islam, terre de mensonges et terre d’oxymores. » Face à ce trash sociétal, ce trash de coutume, ce trash de rite, la personne humaine ne peut exprimer sa liberté que dans la quête d’une forme de chasteté impossible. Rocamadour pour Houellebecq, Jaroslav pour Djamila : « Ce n’est pas "aime-moi" que j’aurais voulu crier à Jaroslav mais "décontamine-moi". Je n’ai pas osé. »





jeudi 9 juin 2016

Quand on a que l'amour...



            Un petit clip mis en ligne sur une plate-forme numérique de l’Education nationale, destiné à servir de support de cours pour l’édification des élèves, narre les aventures de Noisette et Pignon qui, comme leurs noms l’indiquent, sont deux graines : l’une, ronde aux yeux bridés est une petite noisette népalaise, l’autre, oblongue aux idées courtes est un pignon bien franchouillard. Rageur et méchant, Pignon ne supporte pas les étrangers. Archétype de l’horrible « souchien », il n’aime pas ce qui ne lui ressemble pas et regarde d’un sale œil sa petite voisine, Noisette aux yeux bridés, dont la vidéo éducative nous apprend qu’elle maîtrise mal la langue française, ce qui énerve encore plus le vilain Pignon qui est naturellement raciste. Car ce ne sont pas des attitudes ou des mots qui dérangent Pignon, c’est la différence seule, inacceptable en elle-même. Noisette, elle, symbolise une sorte d’innocence ontologique : Népalaise descendue de son toit du monde, elle est parée de toutes les vertus et rien ne semble justifier l’hostilité de Pignon : Noisette ne traîne pas dans les cages d’escalier, elle ne deale pas devant les barres d’immeuble, elle ne brandit pas de drapeau de son équipe de foot en apostrophant les « sales Français », elle ne semble tentée par aucune forme de repli communautaire ou de radicalisme religieux, elle est simplement Autre et en tant qu’Autre, elle est présentée comme une sorte d’être idéal qui n’a d’autre défaut que celui d’être Autre. La parabole éducative sur le racisme devient ici si abstraite qu’elle semble peu compréhensible. A moins que les auteurs aient vraiment voulu attirer l’attention sur les difficultés d’intégration de la communauté népalaise en France, on ne voit pas trop ce qu’ils ont voulu dire…

Dans son dernier livre, Les Blancs, les Juifs et nous, publié en mars 2016 aux éditions La Fabrique, Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République, ne prend pas autant de précautions que les auteurs de la vidéo sur Noisette et Pignon. Bouteldja veut éduquer elle aussi, elle veut éduquer les Blancs, auxquels il faut faire rentrer dans le crâne, leur statut de coupables éternels, de la conquête de l’Amérique jusqu’au nazisme en passant par la colonisation. Pour Houria Bouteldja, Pignon le blanc n’est plus seulement bêtement raciste, c’est l’ennemi radical, le mal absolu, le coupable par nature, le monstre qui engendre les monstres. Pas facile pourtant, pour Houria Bouteldja, d’assumer les contradictions de sa propre biographie : «  Pourquoi j’écris ce livre ? Parce que je ne suis pas innocente. Je vis en France. Je vis en Occident. Je suis blanche. Rien ne peut m’absoudre. » Bouteldja, née Noisette à Constantine, en Algérie, en 1973, a embrassé la cause des Pignon en s’installant en France. Elle a vendu son âme contre un LEA d’anglais et d’arabe et une intégration durable à l’univers politico-médiatique français. Elle ne s’en remet pas et maudit tout autant les fascistes blancs avec lesquels elle a pactisé contre son gré que ces hypocrites occidentaux prêt à lui offrir toute leur haïssable  condescendance: « Je déteste la bonne conscience blanche. Je la maudis. Elle siège à gauche de la droite, au cœur de la social-démocratie. C’est là qu’elle a régné longtemps, épanouie et resplendissante. Aujourd’hui, elle est défraîchie, usée. Ses vieux démons la rattrapent et les masques tombent.» 

Les Blancs, les Juifs et nous, ne fait que répéter ce que Bouteldja dit depuis des années et que la « bonne conscience blanche » devrait écouter avec un peu plus d’attention : les « Blancs » aujourd’hui, qu’ils soient réactionnaires ou confis dans la culpabilité du post-colonialisme à long terme, n’ont aucune excuse, ni plus aucun avenir, autre que celui d’une rééducation lente mais nécessaire. C’est ce que Bouteldja nomme d’ailleurs « l’amour révolutionnaire » : il ne faut pas haïr le blanc, car il serait indigne de tomber au niveau du « sous-chien », mais il faut les aimer, d’un amour sévère qui apprendra à nouveau aux blancs à quel point ils sont coupables et montrera à l’Occident que sa civilisation est un leurre et son mode de vie le plus haïssable. Pour la franco-algérienne Bouteldja, « blanche d’adoption », il n’y aucun échappatoire mais il y a heureusement les figures tutélaires qui peuvent aider à reconstruire son identité et sa conscience victimaire : Malcom X, Jean Genet, Sartre… 


Malcom X est directement élevé au statut de saint : « Malcom X a été tué parce qu’il était beau. (…) Malcom X est un soleil. Sa beauté rayonne. Elle nous irradie. Black is so beautiful lorsque le combat consiste à faire redescendre ceux qui commettent le sacrilège de s’élever au niveau de Dieu. » Jean Genet apporte plus modestement la solution rhétorique au problème d’identité d’une intellectuelle franco-algérienne qui bâtit sa carrière d’intellectuelle médiatique sur l’exploitation du ressentiment : « en naissant blanc et en étant contre les Blancs j’ai joué sur tous les tableaux à la fois. Je suis ravi quand les Blancs ont mal et je suis couvert par le pouvoir blanc puisque moi aussi j’ai l’épiderme blanc et les yeux bleus, verts et gris. » Mais qu’elle cite Genet ou parle en son nom, Bouteldja prend tout de même la précaution de préciser que, quand elle emploie les termes de « Blanc », de « Juif », ou encore de « baltringue », tout ceci n’a rien de raciste, d’antisémite ou d’homophobe, ce sont juste des « catégories sociales et politiques » qui « n’informent aucunement sur la subjectivité ou un quelconque déterminisme biologique des individus mais sur leur condition et leur statut. » Précautions sans doute inutiles, le « pouvoir blanc » n’est plus si terrible que cela : personne n’a d’ailleurs songé à reprocher sérieusement à Houria Bouteldja de louer Genet pour son indifférence vis-à-vis d’Hitler, de traiter les Juifs de « dhimmi de la République » ou de fustiger cette « blanchité chrétienne » qu’il importe de détruire, pour suivre la voie montrée par Genet : « Anéantir le Blanc qui est au centre de nous-mêmes c’est anéantir le Blanc au centre de lui-même. Il sait que nous sommes les seuls à pouvoir l’en débarrasser. » 

Sartre intéresse moins Bouteldja que Genet le taulard céleste ou Malcom X le soleil noir de la critique anticoloniale. Sartre a peut-être eu le mérite de préfacer Frantz Fanon mais à la copie Bouteldja préférera toujours l’original et Sartre l’anticolonialiste eut de surcroît le tort aux yeux de la porte-parole du PIR de refuser de condamner explicitement Israël lors de la guerre des Six Jours. Crime religieux, sanction immédiate : « il faut fusiller Sartre ! « Qu’on lui coupe la tête ! » hurle la Reine de Cœur d’Alice aux Pays des Merveilles. Heureusement que Sartre a eu la bonne idée de mourir il y a belle lurette, encore un qui échappe à un juste châtiment. 


Houria Bouteldja se rêve en pendant féminin de Malcom X ou de Frantz Fanon et elle vient peut-être de trouver son Jean Genet en la personne d’Océane Rosemarie, chanteuse, comédienne, humoriste, militante gay et lesbienne et aujourd’hui passionaria de tous les opprimés. Pour Océane Rosemarie, Houria Bouteldja incarne le contraire de « l’antiracisme à sa mémère ». Comme Bouteldja, Rosemarie pense qu’il n’existe qu’un seul racisme, celui des Blancs dominateurs exercé à l’encontre des populations dominées non-Blanches. Et comme toutes les causes et tous les opprimés se ressemblent, la militante gay et lesbienne pardonne aisément à Houria Bouteldja ses saillies un peu homophobes et pense aussi que l’antisionisme de la porte-parole du PIR « déconstruit la question de l’antisémitisme (…) par une argumentation stimulante et déprise d’européanisme. » Dans une tribune publiée dans Libération, Océane Rosemarie estime que Les Blancs, les Juifs et nous est un « livre (up)percutant, électrique et déstabilisant. » On se demande jusqu’où ira la solidarité d’Océane Rosemarie et si elle trouve aussi uppercutante et stimulante la réaction d’une militante du PIR à l’attentat commis à Tel Aviv mercredi soir. Réagissant au mitraillage de terrasses de café par deux Palestiniens mercredi 8 juin, qui a fait quatre morts et cinq blessés, Aya Ramadan, militante du PIR, a publié sur Twitter un message de soutien aux auteurs de l'attentat commis le jour même à Tel-Aviv : « Dignité et fierté ! Bravo aux deux Palestiniens qui ont mené l’opération de résistance à Tel-Aviv. » Houria Bouteldja n’a toujours pas réagi aux propos tenus par une militante de son parti. Mais peut-être que cet attentat, qui reprend le mode opératoire de ceux du 13 novembre à Paris n’a pas grande importante à ses yeux comme à ceux d’Océane Rosemarie. Car après tout, nous dit cette dernière : « Le seul voile qui pose problème aujourd’hui, c’est ce rideau entre la business class et la classe économique de l’avion, qui permet à ceux qui payent plus cher leur place de croire qu’ils ne sont que vingt dans de grands fauteuils alors que le vol transporte 210 passagers à l’arrière. »[2]



Mais lire les fulminations d’Houria Bouteldja ou la réaction d’Aya Ramadan à l’exécution aveugle de cinq personnes, ce n’est pas au marxisme d’aéroport d’Océane la voyageuse que l’on est tenté de faire crédit mais plutôt à Max Scheler, le philosophe du ressentiment, qui explique sans doute avec plus de justesse ce dont Houria Bouteldja ou le PIR sont le nom : « Je puis tout te pardonner ; sauf d’être ce que tu es ; sauf que je ne suis pas ce que tu es ; sauf que je ne suis pas toi. »[3] La formule de l’« amour révolutionnaire » dont parle le livre de Bouteldja et qui fait s’extasier Océane Rosemarie est d’ailleurs dévoilée à la fin de l’ouvrage, évoquant plus précisément le retour à une transcendance religieuse qui écraserait enfin l’orgueil blanc, objet de toutes les détestations : « En islam, la transcendance divine ordonne l’humilité et la conscience permanente de l’éphémère. (…) Personne ne peut lui disputer le pouvoir. Seuls les vaniteux le croient. De ce complexe de la vanité, sont nées les théories blasphématoires de la supériorité des Blancs sur les non-Blancs, de la supériorité des hommes sur les femmes, de la supériorité des hommes sur les animaux et la nature. » Et de cette épiphanie politico-religieuse est née le credo militant qui rassemble Océane Rosemarie, la militante gay et Houria Bouteldja, racialiste au masque de marxiste, qui achève sa flamboyante démonstration sur un cri : « Allahou akbar ! – terrorise les vaniteux qui y voient un projet de déchéance. Ils ont bien raison de le redouter car son potentiel égalitaire est réel : remettre les hommes, tous les hommes, à leur place, sans hiérarchie aucune. Une seule entité est autorisée à dominer : Dieu. (…) On peut appeler ça une utopie et c’en est une. Mais réenchanter le monde sera une tâche ardue. » Une tâche ardue et éventuellement assez sanglante…Peut-être que les gentils avocats de la cause égalitaire tels qu’Océane Rosemarie devrait prendre soin de lire les petites lignes en bas du contrat avant de donner des gages au premier Malcom X venu. Par ce que l’amour révolutionnaire de Bouteldja n’a rien de très rassurant et qu’il suffit juste de la lire pour s’en convaincre : « Alors, commençons par le commencement. Répétons-le autant que nécessaire : Allahou akbar ! Détournons Descartes et faisons redescendre tout ce qui s’élève. »



Publié également sur Causeur


[1] https://www.reseau-canope.fr/lesfondamentaux/discipline/instruction-civique-histoire-geographie/graines-de-citoyens/graines-de-citoyens/connaitre-les-autres.html
[2] Océane Rosemarie. Tribune publiée dans Libération. 30 mai 2016
[3] Max Scheler. L’homme du ressentiment. Gallimard, 1970

lundi 30 mai 2016

David Hasselhoff, ce prophète


Par Kostov

David Hasselhoff a fait l’histoire du XXe. Toutefois, si son rôle décisif dans la chute du Mur de Berlin est aujourd’hui incontesté, il est envisageable de dire que sa parole prophétique n’a pas été suffisamment comprise à ce moment. Nous avons raté-là le sens déterminant de sa mission qui restait encore sibylline. Ses mots prononcés devant ce parterre d’yeux télescopiques du monde entier n’ont pas été saisis en lien avec son cheminement philosophique. La chute du Mur représente pour beaucoup la fin d’un système, supplée par un autre. A proprement parler, si nous avions saisi l’essence de son Message, nous aurions dû comprendre qu’il s’agit bien plutôt du passage de l’âge technicien à un naturalisme du dépouillement artificiel et anti-sexy.

« Les exploits d'un chevalier solitaire dans un monde dangereux. Le chevalier et sa monture ! Un héros des temps modernes, dernier recours des innocents, des sans-espoir, victimes d'un monde cruel et impitoyable ». Par cet épitomé, la carrière missionnaire d’Hassel refuse d’emblée la condamnation de la Prométhée technicienne et le refuge dans la Forêt noire. « Noire » comme les temps sombres qu’il affronte dans sa monture noire, avec laquelle il se confond devant l’Apocalypse annoncée. La machine, obscure comme des cendres, ne représente plus l’arraisonnement heideggerien, mais bien plutôt l’allié salutaire de tous les « Sans- » prêts à verser dans le désespoir dans un environnement de pogroms général.

Durant quatre saisons, il refuse la justice commutative et arithmétique de l’ordre inébranlable. Il poursuit le but de la dépasser en faisant corps avec ce Deus ex machina. Celle-ci, seul et unique modèle, pour un être unique et intercesseur du sens ultime, est à son image issue d’une génération spontanée. Elle n’est pas une « invention », ne pouvant être réclamée de la création d’aucun homme. Elle n’a pas d’ascendance, et pourtant un dessein politique précis. La figure du « chevalier solitaire » montre nettement la filiation millénaire, plutôt que la rupture tabula rasa affublée usuellement à la technique. Désormais la vocation de l’avant-garde technologique et de l’avant-garde humaine sera d’accomplir la geste prophétique de retournement de l’ordre ancien, en s’appuyant, comme tous les envoyés qui l’ont précédé, sur les laissés-pour-compte.

Une grande différence avec tous les autres messagers dont on pourrait croire qu’il procède, est l’évolution radicale de sa mission. Ainsi, Muhammad (PBUH) n’a-t-il pas « transformé » le sens coranique, de la période mecquoise (610-622) à la période médinoise (622-632) comme pourraient l’indiquer la teneur des versets. Il a simplement « appliqué » les enseignements à une société concrète, afin que ceux-ci quittent le sort du quiétisme personnel.
Sans considérer l’aliénation pour ce « solitaire » de parler à un système de navigation, sa mission prend soudainement un tournant inédit. Il entend ouvrir une nouvelle voie à l’humanité. Après avoir fusionné avec les éléments technologiques les plus avancés, il ne veut faire plus qu’un avec l’élément de la Nature. Le slip de bains devient sa seule monture. Le dénuement contre les artifices devient l’avenir de l’humanité.


Mais sa critique ne s’adresse pas aux abus de la technologie, en cela restant en parfaite harmonie avec ses convictions. Bien plutôt, il veut encore épouser pleinement son temps -ou plutôt l’anticiper- et montrer aux hommes que l’on peut surmonter l’hyper-sexuation du capitalisme néo-libéral. Il veut sonner « l’alerte » -la traduction française est d’ailleurs plus fidèle à la conception hasselhoffienne. Son nouvel environnement festif, qui est aussi le contexte naissant des autres hommes à qu’il s’adresse, avait tout lieu de le pervertir. Or, cet Homère se jette dans l’abîme, pointant un esprit authentique de sacrifice.

Il devient pour nous une bouée de sauvetage. Il développe une insensibilité mondaine, tout en étant au cœur de tous les conflits de l’âme. En effet, il ne se laisse pas déstabiliser par les déesses dionysiaques à la symétrie parfaite. Il montre que l’on peut être parfaitement jouissif et hermétique aux chants des muses. L’Eros et civilisation de Marcuse entrevoyait déjà les limites de la « tolérance répressive » de la « libération », à travers des tentations pulsionnelles constamment sollicitées par le tout-sexualisé des canaux médiatiques. Mais aucun être humain n’avait su vaincre jusque-là cette contradiction. Le maître David lui, est au-dessus. Et il veut l’apprendre aux hommes. Eux aussi, peuvent être radicalement contre les forces du thanatos répressif promues par le « sexy » du néo-libéralisme.


Bien qu’officiellement produit du système, il est l’organe nu de la subversion. Quittant sa grosse machine pour exhiber son machin, il partage toujours le profond désir de sauver les homm.e.s de la noyade. Il oppose désormais les outrages d’une finance libéralisée, à la libération opérée à Malibu. Ne faire qu’un avec la nature, mais tout en apprivoisant sa propre nature. Il présage en cela la Décroissance écologique, courant qui occulte d’ailleurs rapidement l’origine réelle de son inspiration. Le véritable dévoilement de sa pensée intervient toutefois à la face du monde entier le 9 novembre 1989.

De cette date, il n’est généralement retenu que l’épiphénomène de l’effondrement du communisme. Pourtant, le messie nous avertissait au même moment des impasses du capitalisme triomphant. David Hasselhoff ne pouvait pourtant être plus clair dans la délivrance de son message à l’humanité égarée : « I have been looking for a freedom » chante-t-il dans un regard rétrospectif sur son parcours, semblant oublier là le million de disciples qui l’entoure. Au péril de sa vie, évitant bouteilles et pétard mortier, sur la nacelle le transportant, il nous parle. « J’ai passé ma vie à chercher » une vérité,  celle de la liberté. Or comment se présente-t-il à nous ? En arborant une veste futuriste dont la lumière, désormais muette et manifestant son dernier souffle, nous invite à penser que cette ancienne vérité qu’il expose à nos mirettes, symbolise désormais le passé. Il ne portera plus jamais un tel atour -sauf dans le rappel de la prophétie des 25 ans- dans la nouvelle ère qu’il a bien voulu nous ouvrir du dépouillement anti-capitaliste et de la lubricité inatteignable. L’avenir est dans l’anticipation de son époque, et dans la maîtrise de celle-ci avant qu’elle ne nous submerge dans une nouvelle forme transcendante.






vendredi 27 mai 2016

Le terrorisme : nouvelle guerre totale ou conflit de basse intensité ?


Le terme Conflit de basse intensité (CBI) désigne un large spectre d’affrontements armés opposant de manière multiforme un ou plusieurs États à des acteurs non-étatiques, selon la définition établie par le Général britannique et spécialiste de la guerre contre-insurrectionnelle Frank Kitson. Par opposition à un conflit de haute intensité, dans lequel deux entités étatiques (voire plus) se livrent un combat, dont l’intensité pourra se rapprocher de la définition contemporaine de la guerre totale, les conflits de basse intensité se caractérisent plutôt par leur caractère discontinu, limité et multiforme.
Le terrorisme international qui a connu un développement spectaculaire à partir des années 1970 jusqu’aux récents attentats de Paris (13 novembre 2015) ou de Bruxelles (22 mars 2016), s’apparente, sous de nombreux aspects, à une forme de conflit de basse intensité, gagnant aujourd’hui les grandes métropoles occidentales, dont l’objectif est de déstabiliser les États et sociétés qui en sont la cible. L’impact médiatique et psychologique énorme des tueries de Paris (plus de 140 victimes entre janvier et novembre 2015) a amené le gouvernement français à développer une rhétorique de la guerre totale répondant à celle qui est développée par l’État Islamique à l’encontre de la France.
Sommes-nous en guerre ?
Au lendemain des attentats de novembre, la rhétorique gouvernementale se résumait au leitmotiv inlassablement répété par Manuel Valls : « Nous sommes en guerre », lecture de la nouvelle situation politique d’ailleurs immédiatement mise à profit par François Hollande pour prévenir ses partenaires européens que le pacte de sécurité prévalait désormais sur le pacte de stabilité économique. Le 10 mars dernier, Jean-Yves Le Drian annonçait que le budget militaire de la France devait à nouveau augmenter : en plus de l’ouverture de 15 000 postes supplémentaires dans l’armée de terre et de 7000 dans la gendarmerie, le ministre de la Défense entend augmenter le budget de la réserve opérationnelle de 77% sur quatre ans. La mesure est symbolique. Après la fin de la conscription obligatoire en 1997, on revient à une conception concevant comme une nécessité première d’intégrer les civils à l’outil militaire afin de faciliter la défense du territoire. Ces évolutions significatives, intervenues en très peu de temps, alors que les professionnels et spécialistes étaient encore nombreux à déplorer le déclin de l’appareil militaire, pourraient à elles seules démontrer que la spectaculaire « extension du domaine de la lutte » en matière de terrorisme a effectivement livré l’Europe à un conflit de basse intensité qui a produit des retournements politiques spectaculaires.

Logique de déterritorialisation

Cependant, cette rhétorique et ce volontarisme, en accréditant d’une certaine manière la thèse d’un retour à la dialectique schmittienne de l’ami-ennemi, ne sauraient masquer le fait que la menace terroriste exportée en Europe par l’État Islamique s’appuie sur des logiques de déterritorialisation fortes. Bertrand Badie en faisait l’observation en 1995 dans La fin des territoires : essai sur le désordre international et sur l’utilité sociale du respect : « les apories territoriales se rapprochent du monde occidental et prolifèrent à mesure que se décompose l’ancien Empire soviétique. La démultiplication des échanges et des modes nouveaux d’intégration couvre d’ambiguïté l’idée multisécuritaire de territoire national. » [Fayard. 1995.] Une manière de souligner que la fin de l’Union Soviétique a mis en lumière la remise en question profonde du modèle de l’État-nation dans les régions anciennement situées dans la zone d’influence soviétique. Cette aporie, ou cette impossibilité territoriale, qui se révèle dans le système mondial post-guerre froide touche aussi les États-nations européens. Comme le soulignait le spécialiste des relations internationales Didier Bigo, la capacité à devenir invisible et l’esprit sacrificiel qui garantissent l’efficacité des groupes terroristes islamistes sont favorisés aujourd’hui par le caractère de plus en plus transnational des États européens. « Le problème n’est plus l’affrontement et l’accumulation des forces mais l’identification du groupe qui a commis des actes de violence. » Dans le contexte actuel marqué en Occident par une porosité extrême des frontières et une internationalisation croissante des territoires, ce travail d’identification devient très difficile, voire impossible.

Ce que veut l’État islamique

Tout le paradoxe et l’ironie de la campagne de conquête et de terreur initiée par l’État Islamique repose sur ce vaste mouvement de déterritorialisation. La première de ces apories fut largement médiatisée en septembre 2014 lors du franchissement de la frontière Syrie – Irak. Elle symbolisait la remise en cause de l’ordre Sykes-Picot, vieux d’un siècle, et la capacité d’un prosélytisme islamiste à utiliser à son profit les logiques d’oppositions interethniques, religieuses ou claniques dont la vigueur démontrait encore en 2014 la faiblesse de l’implantation du modèle de l’État-Nation au Moyen-Orient. L’État islamique s’est montré capable de tirer profit, pour nourrir son ascension fulgurante, des divisions et de la corruption endémique d’une société irakienne plongée dans le chaos ou des faiblesses d’un pouvoir syrien appuyé lui aussi sur les logiques communautaires. Mais les théoriciens de Daech ont su également utiliser à leur profit le délitement progressif des sociétés européennes et le discrédit relatif de leurs systèmes politiques. L’État Islamique ne fait pas mystère de son intention de mener une véritable guerre de civilisation, une rhétorique qui inspire même le titre du magazine Dabiq, du nom d’une ville syrienne où, selon la propagande de Daech, « brûleront un jour les armées croisées ». La déterritorialisation, sur fond de sécession communautaire et d’immigration massive, autorise désormais l’islamisme à faire appel à un djihadisme européen qui rend plus difficile encore la prévention des attentats.



Surtout, la répétition des actes terroristes dévoile ce que Bigo analysait déjà il y a vingt ans. Le conflit dans lequel nous plonge le terrorisme international fait voler en éclat l’illusion du monopole de la violence et de l’État protecteur et surplombant. Désormais à peine capable d’assurer les prérogatives du veilleur de nuit, l’État correspond aujourd’hui « à une direction administrative, à une gouvernementalité qui prétend être l’incarnation de la Nation et du Peuple en s’intitulant pour ce faire État. On croit à la monopolisation effective là où il n’y a toujours eu qu’une certaine prétention des gouvernants à revendiquer avec un certain succès seulement ce monopole. »

Permanence de la logique territoriale

Il convient cependant de nuancer encore quelque peu cette vision des choses qui nous verrait livrés pieds et poings liés aux exactions d’un islamisme transnational tout autant qu’aux choix hasardeux d’un État administrateur de chaos. Au conflit de basse intensité européen répond un conflit qui prend en Syrie le visage d’un plus classique affrontement territorial entre deux entités : le régime de Bachar-Al Assad, soutenu par la Russie, et l’État islamique qui possède une implantation et des ambitions territoriales qui peuvent être contrées de façon plus classique, sous réserve d’intervention au sol bien sûr. Par ailleurs, en Europe, même si l’on peut souligner le rôle du transnational, on ne peut en revanche que remarquer le caractère territorial de l’implantation salafiste qui a déjà gagné des quartiers dans les grandes métropoles et cherche à en obtenir davantage en appliquant aux zones grises de notre développement urbain un principe de conquête de territoires qui peuvent ensuite servir de base arrière aux actions terroristes.
Le contexte de plus en plus menaçant confirme la faillite des États européens, incapables d’appréhender le caractère inédit du conflit se déroulant désormais sur leur sol et tout aussi impuissants à assumer leurs responsabilités dans le conflit qui se déroule à leurs portes au Moyen-Orient, avec pour conséquence une crise migratoire qui achève de faire vaciller une Union Européenne en lambeaux. Ceci a permit à la Russie d’achever son équipée syrienne par une splendide opération de communication faisant de Vladimir Poutine le sauveur de Palmyre, joyau gréco-romain pour lequel les Européens n’auront pas levé le petit doigt.


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mercredi 25 mai 2016

L'avant-guerre civile


 En 1998, le philosophe Eric Werner évoquait, dans un ouvrage au titre éponyme, « l’avant-guerre civile »[1], s’inquiétant de la propension des Etats contemporains à user à leur profit des multiples tensions internes des sociétés contemporaine afin de légitimer leur pouvoir, distribuant ici et là des subventions, des droits, des statuts, des avantages à tel ou tel segment de la population, utilisant à leur avantages la destruction du tissu social, les conséquences de l’immigration de masse et la menace d’affrontements sociaux-ethniques pour consolider une position d’arbitre incontournable dans un contexte de délitement postmoderne.

Les troubles liés à la contestation de la loi El Khomri donne à nouveau l’occasion de vérifier la viabilité des thèses de Werner. La majorité des Français assistent en spectateurs médusés aux explosions de violence auxquelles donnent lieu les exploits des antifas et autres casseurs au nom d’un romantisme révolutionnaire et d’un projet anarcho-utopistes qui laissent nombre d’observateurs dubitatifs voire franchement atterrés. Pour les routiers et salariés qui tentent de bloquer autoroutes et raffineries, la remise en cause de la loi travail et la question de la rémunération des heures supplémentaires reste le point essentiel d’un discours contestataire et de revendications salariales assez classiques. Pour les manifestants autoproclamés « anticapitalistes » qui ont dévasté les centre-villes rennais ou nantais, on a dépassé en revanche depuis bien longtemps ces préoccupations très terre à terre pour afficher des exigences nettement plus abstraites : « Pour rappel, NuitDebout c’est horizontal, c’est-à dire qu’il n’y a ni prises de position officielles, ni revendications officielles », rappelle de façon assez cryptique le compte Twitter du mouvement Nuit Debout rennais. La furie chaotique qui anime les casseurs se voudrait-elle simplement l’illustration d’un nouveau « mal du siècle » au chevet duquel se penchent les médias compatissants et d’un projet de société « idéale » qui coûte surtout cher en mobilier urbain ? 


Le spectacle des centres urbains de Paris, Rennes ou Nantes, livrés à la rage de demander l’impossible, irrite l’opinion publique et embarrasse le gouvernement dont on ne sait s’il a péché par incompétence ou amateurisme machiavélien. Les idiots utiles se trouvent à tous les étages de l’avant-guerre civile dont Eric Werner a très bien décrit les contours mouvants dans son ouvrage, il y a dix-sept ans. Avec une lucidité certaine, Werner détaillait alors le mécanisme de dislocation de la démocratie livrée à elle-même à la fin de la guerre froide. On peut d’ailleurs relier quelques réflexions à celle de Werner. Fukuyama tout d’abord, énormément et quelquefois injustement moqué et dont La fin de l’histoire[2] ne pronostique peut-être pas tant une fin de l’histoire globale que l’incapacité de l’homme occidental à s’inscrire encore dans cette histoire. Marcel Gauchet[3] également, qui analysait ce système étrange d’une démocratie dont le triomphe absolu menace l’existence même, et dont les institutions ou les gouvernements n’ont plus pour fonction que de servir de self-service législatif à des sociétés atomisées et individualistes. 

Werner va plus loin cependant dans L’avant-guerre civile. Le constat fait en 1998 dépasse celui de l’anomisme durkheimien. En encourageant une immigration de masse dont ils refusent paradoxalement d’assumer les conséquences en termes d’intégration sociale et culturelle, les Etats européens ont délibérément cherché à détruire le tissu social et attiser les tensions en son sein pour diviser et neutraliser l’opinion. La gestion de la question sécuritaire est par ailleurs aussi aberrante que le thème est central dans toute les campagnes politiques d’importance depuis trente ans. Incompétence ou aggravation délibérée du climat sécuritaire et social ? Eric Werner ne doutait pas, en 1998, que la deuxième explication était la bonne : l’insécurité sociale, culturelle et physique est dans tout les cas un levier de pouvoir formidable et un instrument de contrôle des masses. Il s’agit donc de la susciter et de l’aggraver par une politique délibérée de culture du chaos dont la gestion des troubles liés à la loi El Khomri donne aujourd’hui un autre exemple.

On se demande en effet comment le gouvernement et le ministère de l’Intérieur ont pu laisser aller les choses aussi loin depuis les premières violences liées à Nuit Debout jusqu’aux saccages intervenus à Nantes ou Rennes. La police et la gendarmerie y sont logiquement les premières exposées : près de 400 blessés depuis le début des violences, sur lesquels les médias s’attardent moins que la malheureuse victime rennaise d’un tir de flashball. Il est vrai que le syndrôme Rémi Fraisse – après Malik Oussekine – étant très présent dans les esprits, les forces de l’ordre peuvent se plaindre à bon droit de ne jamais recevoir de directives claires ou de n’obtenir l’autorisation d’intervenir que quand la situation a déjà largement dégénéré. Syndicats et manifestants peuvent alors hurler à la répression policière tandis que l’opinion a sous les yeux le spectacle de casseurs brutaux et de syndicats irresponsables justifiant le recours à la violence au nom d’arguments et d’une rhétorique de la victimisation qu’une grande partie de l’opinion ne comprend plus. C’est exactement le scénario pensé par Werner dans un contexte où frontières et autorités étatiques deviennent si floues qu’elles justifient l’emploi du vocable « d’avant-guerre civile » décrivant une situation de déliquescence avancée du pouvoir politique et de fragmentation territoriale qui prélude à des troubles bien plus graves. C’est ce contexte dont les gouvernements modernes tentent avec plus ou moins d’habilité de tirer parti pour maintenir un pouvoir fragile…et de plus en plus fragilisé par ce qui apparaît comme un cynisme bas du front et suicidaire. 

Dans un ouvrage plus récent, publié en 2012, Le début de la fin et autres causeries crépusculaires[4], Werner retente à nouveau la démonstration faite dans L’Avant-guerre civile, cette fois sous la forme originale de brefs dialogues entre plusieurs archétypes qui s’entrecroisent, l’Avocate, l’Ethnologue, le Visiteur, l’Étudiante… Dialogues que l’auteur poursuit d’ailleurs sur son blog personnel, en livrant quelques analyses acides sur l’actualité la plus récente :

Cela étant, les gens, parfois, se réveillent. Vous parlez de Verdun, dit l'Etudiante? C'est très rare que le pouvoir recule, dit le Visiteur. Surtout quand des symboles sont en jeu. En règle générale, il ne cède pas. Là, en revanche, il a cédé. Cela mérite attention. Expliquez-moi, dit l'Etudiante. La peur est le commencement de la sagesse, dit le Visiteur. Ces personnels, je pense, ont eu peur: peur pour eux-mêmes, tout simplement. Peur qu'il ne leur arrive quelque chose. Juste quelque chose. Ils sont habitués à prendre des risques, dit l'Etudiante. Quand, dans ce domaine-là, les gens se réveillent, en règle générale cela fait particulièrement peur, dit le Visiteur. On ne sait jamais où cela mène, je veux dire: jusqu'où.[5]


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[1] http://www.lagedhomme.com/ouvrages/eric+werner/l'avant-guerre+civile/2478
[2] https://www.forum.lu/wp-content/uploads/2015/11/2961_137_Campagna.pdf
[3] http://gauchet.blogspot.fr/2006/05/la-dmocratie-contre-elle-mme.html
[4] http://livre.fnac.com/a5017701/Eric-Werner-Le-debut-de-la-fin
[5] http://ericwerner.blogspot.fr/