jeudi 28 avril 2016

Mathieu Bock-Coté à l'Avant-garde de la critique du multiculturalisme




L'essayiste Mathieu Bock-Coté était au "café de l'Avant-Garde" mardi dernier pour parler de son dernier ouvrage "Le multiculturalisme comme religion politique".

« Merci d’être venus nombreux à ce premier rendez-vous ! lance les organisateurs du premier « café de l’Avant-Garde » à la petite audience qui se presse dans l’arrière-salle exiguë d’un café de la rue des Martyrs. Tous sont venus écouter Mathieu Bock-Coté, qui vient de publier Le multiculturalisme comme religion politique, aux éditions du Cerf. Le son des conversations et la musique du bar nous parviennent largement, même au fond du café. Cela a peu d’importance pour l’essayiste québécois qui ajoute à une plume acérée quelques qualités de tribun et une voix capable de couvrir le brouhaha en arrière-plan.
« Le multiculturalisme est l’héritier d’un marxisme en décomposition », explique l’essayiste, c’est-à dire d’une histoire politique qui vit d’abord le communisme français trébucher sur mai 1968, laissant l’initiative à une extrême-gauche bigarrée et libertaire, avant de péricliter définitivement à partir des années 1990, survivant de peu – ou à peine – à l’effondrement du grand frère soviétique. Comme le rappelait le politologue Philippe Raynaud il y a quelques années : « La première singularité française, qui n’est sans doute pas la plus importante, est la permanence d’une extrême-gauche organisée, dont les principaux courants sont issus de l’histoire déjà longue du trotskisme et se présentent peu ou prou comme les héritiers de la révolution d’Octobre. »[1] A travers cette mutation politique, ajoute aujourd’hui Mathieu Bock-Coté, on a assisté au « renouvellement en profondeur du projet politique de la gauche »[2] qui a progressivement débouché, souligne le sociologue et chroniqueur du Journal de Montréal, sur une victoire idéologique : la vision de cette gauche post-marxiste devenant intellectuellement et médiatiquement dominante à partir des années 1990, alors même que les résultats obtenus aux présidentielles montrent sa faible implantation électorale. En 1995, Arlette Laguiller et Robert Hue rassemblaient encore près de 14 % des voix à eux deux (5,3% pour la première et 8,64% pour un PCF qui achevait son déclin), mais, dès 2002, une proportion de voix identique était répartie entre quatre candidats (Laguiller, Hue, Gluckstein et Besancenot). En 2007 cinq candidats d’extrême-gauche totalisaient tout juste 9% des suffrages exprimés et il fallut le phénomène Mélenchon pour tirer en 2012 l’extrême-gauche, désormais officiellement post-communiste, au-dessus de la barre des 11% (Mélenchon réalisant presque l’intégralité de ce score, Philippe Poutou devant se contenter de 1,15% et Nathalie Arthaud de 0,54%).
Les résultats de vingt ans d’élections présidentielles amènent logiquement à se poser la question de la survivance idéologique d’une gauche post-marxiste qui a su imposer son discours dans le champ bien plus élargi de la « démocratie diversitaire », analyse Mathieu Bock-Coté. Puisque le Grand Soir n’était décidément pas pour demain, il a fallu se tourner vers de nouvelles aubes révolutionnaires en attendant le crépuscule tant espéré de l’Etat-nation et de la démocratie bourgeoise. La nouvelle grande lueur n’est pas cette fois venue de l’est mais de l’université, avec l’essor des théories déconstructionnistes qui ont accouché d’un véritable projet politique, « philosophie, explique Mathieu Bock-Coté, fondée sur la désoccidentalisation et la dénationalisation. » Puisque le prolétariat ne peut plus être la classe élue et que l’histoire a consacré la chute du communisme, il convient donc de rejeter l’histoire et de se tourner vers autre chose pour continuer à faire vivre l’idée d’un salut universel ici-bas. Après l’électrochoc de 1968 et celui de 1989, ce seront donc les philosophes de la déconstruction qui seront en quelque sorte appelés au chevet de la refondation doctrinale pour insuffler, à coups d’inspirations bourdivines, de parrainage foucaldien et d’incantations lévinassiennes, une nouvelle dynamique à cette gauche qui navigue entre intellectuels médiatiques et romantisme révolutionnaire, « L’Autre, expose Mathieu Bock-Coté, devient la figure régénératrice à partir de laquelle réinventer la civilisation occidentale » Entre « réflexe pénitentiel », idéologie « no border », égalitarisme ultrapolyvalent et culture de la contestation hors-sol, l’extrême-gauche s’est réinventée un avenir que l’historien Marc Lazar évoquait déjà en ces termes en 2002 : « L’importance de l’extrême gauche est ailleurs. Elle dispose d’une influence idéologique sans commune mesure avec son poids électoral. Elle diffuse une vulgate, qui n’est même plus une idéologie constituée, une forme de « néo-gauchisme » qui se répand bien au-delà des rangs de l’extrême gauche stricto sensu. »[3]
Pour Mathieu Bock-Coté, les thèmes porteurs de cette gauche multiculuraliste et post-marxiste dépassent en effet largement le champ restreint des mouvements politiques marginaux et se rapporte plutôt à une transformation plus large du discours intellectuel, politique et médiatique dans toute la société occidentale. Au cours de la période post-totalitaire, le sanglot de l’homme blanc s’est mué en projet politique alternatif pour une démocratie triomphante, n’ayant plus d’autre adversaire à affronter qu’elle-même. Ce projet est celui d’une « démocratie diversitaire », porteuse d’un projet qui est celui du multiculturalisme, que Mathieu Bock-Coté définit comme une véritable idéologie, et non comme un simple phénomène social, culturel ou économique. « Il s’agit, écrit-il, plutôt de reconstruire intégralement la société à partir d’une nouvelle maquette, celle de l’égalitarisme identitaire, qui se réclamera de la diversité inclusive. »[4] Et pour ce faire, il convient avant tout de remettre définitivement en question le modèle historique de l’Etat-nation, considéré par les partisans du multiculturalisme politique, comme un modèle oppressif et dépassé, ralentissant l’inéluctable avènement d’une humanité débarrassée des contraintes de sa propre histoire, matérialisées par la persistance des frontières et des Etats. Le multiculturalisme a fait son apparition politique au Canada avec la Charte canadienne des droits et libertés en 1982, promue par le Premier ministre Pierre Elliott Trudeau. En France, c’est plutôt le débat autour de l’immigration qui a entraîné dans les années 1980 ce discret mais définitif séisme sémantique que fut le passage du modèle de l'assimilation culturelle au multiculturalisme, jusqu’à prôner, explique l’auteur du Multiculturalisme comme religion politique, une inversion de la notion d’intégration, puisque ce n’est plus à l’immigré, figure idéologiquement sacralisée, d’adapter sa culture et ses valeurs à la société d’accueil, mais bien à cette dernière d’adapter constamment les siennes aux populations arrivantes. Une logique qui dépasse la seule question des politiques d’intégration mais reflète plus largement un rapport très problématique des sociétés occidentales à l’histoire puisque le multiculturalisme, comme projet ou religion, politique, a pour horizon l’indifférenciation culturelle généralisée, dans des sociétés modernes où le rapport à l’histoire tend à être remplacée par l’idéologie du compassionnel et du développement personnel, une sorte de meilleur des mondes post-modernes : « A partir du moment où les nations ne sont plus que des labels recouvrant, tout au plus, une simple réalité administrative, à ce moment nous pourrons dire que la véritable diversité culturelle aura été pulvérisée », assène encore l’orateur.
L’ouvrage de Mathieu Bock-Coté expose cependant quelques limites au constructivisme de cette gauche humanitaire qui voudrait réduire l’humanité à sa souffrance comme la droite néolibérale veut la réduire à sa force de travail. Il y a des limites et donc des résistances qui sont celles, avant tout des populations, des nations, dont Mathieu Bock-Coté constate d’ailleurs, comme le faisait Milan Kundera dans Le Rideau[5], que plus elles sont petites et plus elles ont tendance à revendiquer leur singularité de manière forte : « elles se définissent dans le sentiment qu’elles ont de leur singularité culturelle, et n’ont jamais l’illusion de se croire universelles. » Car l’universalisme est bien l’idéologie qui a enfanté de la « religion du multiculturalisme », un universalisme qui est pourtant également au cœur de l’identité de la civilisation occidentale…et aujourd’hui au cœur de son malaise, comme si, à la mystique universaliste, qui permit à la démocratie libérale de triompher de ses ennemis de 1914 à 1991, on opposait désormais un universalisme dont l’ambition serait simplement de dissoudre cette vieille démocratie libérale en elle-même. « Le paradoxe, écrit Mathieu Bock-Coté, c’est que les soixante-huitards laissés à eux-mêmes auraient été incapables de défendre la société dont ils profitaient : ils ont tiré les avantages d’une victoire qui n’était pas la leur et qu’ils n’hésitaient pas à diaboliser. »[6]
Dans le contexte qui est le nôtre - celui de sociétés exposées au délitement social, à l’abdication du politique et au déchaînement d’une nouvelle forme de terreur totalitaire, cette fois islamiste - il nous reste donc à trouver, ou à retrouver, la formule d’une « résistance non-libérale – et non pas antilibérale », précise Mathieu Bock-Coté, qui est peut-être plus du côté de Tocqueville et de Benjamin Constant que des mots d’ordre éphémères et de la ritualisation groupusculaire du « nous », infatuation grégaro-révolutionnaire d’un « je » en mal d’affirmation. La réponse à trouver à ce multiculturalisme comme religion politique qui « écrit une nouvelle page dans l’histoire de l’assujettissement de l’homme »[7] résiderait dans la tradition d’une pensée antitotalitaire avec laquelle il est urgent de renouer, nous dit l’essayiste.
Une tradition antitotalitaire, ou tout simplement un renouvellement de la pensée politique dont la quête  suscite des tentatives disparates de sortir d’un clivage politique aussi étouffant que stérile. Hier il s’agissait, à gauche, d’un Printemps Républicain qui peine encore à trouver son unité. A droite aujourd’hui, c’est L’Avant-Garde qui, sous le patronage d’un Charles Millon ou de Charles Beigbeder, veut former une « structure de réflexion et de mobilisation politique », explique Arthur de Watrigant, l’un des animateurs du collectif, proposant notamment les rendez-vous réguliers, tous les quinze jours, de ce « café de l’Avant-Garde », avec de nouveaux intervenants, « mais dans un lieu un peu moins bruyant la prochaine fois », conclut l’organisateur.



[1] Philippe Raynaud. L’extrême-gauche plurielle. Edition Perrin. Tempus. 2006. p. 9
[2] Mathieu Bock-Coté. Le Multiculturalisme comme religion politique. Les éditions du Cerf. 2016. p. 19
[3] Marc Lazar. Entretien donné à Politique Autrement. Octobre 2004. « Quel avenir pour le PCF et l’extrême gauche ? »
[4] Mathieu Bock-Coté. Le Multiculturalisme comme religion politique. Les éditions du Cerf. 2016. p. 186
[5] Milan Kundera. Le Rideau. Gallimard. 2009
[6] Ibid. p. 325
[7] Ibid.

samedi 23 avril 2016

Du "Hijab Day" à Alain de Benoist, la révolution tranquille de Science-Po ?



La venue d’Alain de Benoist pour une conférence donnée au 27 rue Saint-Guillaume aura constitué un drôle d’épilogue au « Hijab Day » organisé le mercredi 20 octobre par une association étudiante de Sciences-Po. Précisons d’ailleurs à ce propos que la bataille du hijab n’aura pas eu lieu, faute de combattant(e)s. Le matin même, les pages Facebook étaient chauffées à blanc, promettant la lutte vestimentaire finale entre hijabistes, minijupistes ou nimportequoiistes mais l’affrontement a fait long feu, comme on pouvait s’y attendre, et aux dires des témoins de la déroute, c’est à peine si l’on pouvait apercevoir quelques foulards esseulés portés par les vagues successives de sortie de cours durant la matinée. Quant aux minijupes, pas plus, pas moins que d’habitude : RAS mon général.
Ce micro-battage médiatique a peut-être favorisé la venue en toute discrétion du fondateur et directeur de la revue Krisis dans le supposé temple de la « pensée unique » où, depuis quelques temps, le monde des associations étudiantes semble en pleine ébullition. En l’occurrence, c’est le SPIV, « l’association des bicus » - comprendre des « bicursus Sciences-Po-Université Paris IV » - , qui a organisé cette conférence dans une petite salle de la rue Saint-Guillaume, à peine capable de contenir les cinquante personnes qui s’y entassent pour écouter Alain de Benoist disserter pendant un peu plus d’une heure sur le thème « Modernité, libéralisme et pensée unique. » « Vaste sujet, commente le principal intéressé avant le début de la conférence, mais on verra bien. »
Après d’une heure d’intervention balayant le large champ historique de la modernité et de la post-modernité, des Lumières jusqu’à nos jours, les questions de l’assistance sont pour le moins nombreuses, quelquefois critiques, comme celle d’une étudiante entendant défendre les positions critiquées du « féminisme égalitariste », à d’autre moment plus ambitieuses encore, comme cet étudiant demandant au conférencier comment « restaurer le sacré ». A l’une, Alain de Benoist répondra qu’il ne s’agit pas de défendre l’égalité en niant absolument les différences entre les sexes et au deuxième qu’il n’a pas de « recette magique » à proposer pour faire aboutir une telle entreprise. A d’autres, curieux de savoir s’il adhère à la thèse du « grand remplacement », il répond qu’il préfère parler de métissage à grande échelle et de « grande transformation », avant de souligner, interrogé sur le sujet par un autre étudiant, que la question sociale lui semble en effet être essentielle, puisque située à la racine du phénomène de radicalisation islamique ou de « salafisation » des banlieues.
Quelques médias n’ont pas manqué de réagir à la venue d’Alain de Benoist à Sciences-Po, tel Le Monde, qui titrait le lendemain, sous la plume d’Ariane Chemin : « Alain de Benoist, intellectuel d’extrême-droite accueilli à bras ouverts à Sciences-Po. »[1] « A bras ouvert » ne semble pas être une expression tout à fait appropriée, les organisateurs de la conférence ayant eu toutes les peines du monde à obtenir la petite salle où se tenait la discussion, mais l’on pourra admettre que l’événement avait de quoi surprendre, au-delà même des très respectables colonnes du Monde




Ceci peut-être rendait d’autant plus frappante l’hétérogénéité de l’auditoire présent dans la petite salle de la rue Saint-Guillaume. Parmi les nombreuses mains qui se sont levées au cours de la discussion suivant la conférence, on comptait aussi bien celle de l’étudiante se présentant comme une féministe égalitaire, que l’intervention d’un jeune journaliste annonçant, avec une pointe de méfiance, travailler pour le journal Présent ou encore celle d’un représentant du Front de Gauche Sciences-Po. Le ton courtois sur lequel étaient formulées les questions, et ce quel que soit le point de vue exprimé, rappelait que nous étions à Sciences-Po, mais l’on tendrait presque à oublier qu’en octobre dernier, les très fameux antifas de Sciences-Po avaient abondamment tagué la façade de l’immeuble pour accueillir l’arrivée d’une représentation du Front National parmi les associations étudiantes. Pas d’antifas à l’horizon cette fois-ci. Le « Hijab Day », tempête dans un verre d’eau, semblait lui aussi déjà bien loin. A quelques kilomètres de là, les sympathisants de la « Nuit Debout » se rassemblaient place de la République devant un orchestre amateur de 350 musiciens jouant La Symphonie du Nouveau Monde d’Anton Dvorak. Avec une ironie mêlée de sympathie, Alain de Benoist évoquait pour finir le mouvement contre la loi travail, ses aspirations tout autant que ses contradictions. Dans la salle, le public, toujours attentif, achevait de prendre quelques notes avant de marquer par une longue salve d’applaudissements la fin d’une intervention qui aura duré près de deux heures. Si l’on a pas rejoué une autre symphonie du nouveau monde ce soir-là rue Saint-Guillaume, la venue d’Alain de Benoist montre qu’une petite révolution s’est jouée depuis quelques mois dans les murs de la prestigieuse institution, censée former et préparer les élites de demain. L’apprentissage du pluralisme idéologique semble s’inviter à petit pas dans le cursus intellectuel de ces dernières ce qui, dans une société française étouffée depuis bien longtemps par le binarisme idéologique, n’est pas une si mauvaise chose, n’en déplaise, évidemment, aux journalistes du Monde...

Article publié également sur le FigaroVox


[1] Ariane Chemin. « Alain de Benoist, intellectuel d’extrême-droite accueilli à bras ouverts à Sciences-Po. » lemonde.fr. 21/04/2016

mercredi 20 avril 2016

Jamais sans mon hijab à Science-Po


https://www.youtube.com/watch?v=2uYs0gJD-LE

A Sciences-Po chaque jour est une fête. Grâce à un bureau des étudiants hyperactif, l’année est plus rythmée qu’une semaine au Club Med. On connaissait bien sûr la Queer Week, « espace d’action et de réflexion autour des genres et des sexualités », organisée depuis 2010, dont la marraine était cette année la « lesbienne invisible » Océane RoseMarie. Cette année, durant une semaine en mars 2016, les étudiant-e-s et leurs professeur-e-s ravi-e-s ont pu admirer les stands de la Brigade du Stupre, ou celui du collectif GARCES dont l’animatrice confie « arpenter les manifs pour crier des misandries intersectionnelles et emmerder les mascu ». Après Océane Rosemarie, il se dit que le Concombre Masqué parrainera l’édition 2017, placée sous le signe de l’intersectionnalité heureuse et du mascu vaincu. 
Si le mois de mars était celui de la guerre des genres, du dévoilement transgressif et de la chasse au mascu, en avril en revanche on ne se découvrira pas d’un fil à Sciences-Po puisqu’un autre collectif d’étudiant-e-s a décidé d’organiser cette fois un « hijab day » dans les murs de la vénérable institution qui doit quelquefois se fatiguer elle-même d’être de tous les combats. Après la récente polémique de la mode islamique, les étudiants de Sciences-Po ont dû penser qu’il était temps d’inverser la vapeur et de hisser les voiles pour voler au secours des minorités opprimées tout en restant trop tendance. Non mais c’est vrai quoi : H&M se lance dans le burkini et le petit hijab fashion et Sciences-Po devrait rester les bras croisés sans réagir ? Pas question, quand on étudie à deux pas des plus jolies enseignes parisiennes, de laisser passer la sortie d’une nouvelle collection printemps-été ! Et puis afficher sa solidarité avec les femmes voilées c’est bien, Esther Benbassa l’avait dit et Europe-Ecologie-Les Verts avait organisé une ‘journée hijab’ contre la voilophobie il y a deux ans, en août 2013, dans le sillage de la styliste américaine Nazma Khan qui a lancé l’initiative reprise aujourd’hui dans 140 pays…sauf la France, se désolaient il y a quelques mois les initiateurs du World Hijab Day Lyon, « un événement destiné à déconstruire les préjugés », malheureusement interdit en janvier dernier par le méchant préfet Delpuech et la préfecture de Lyon, sous couvert d’état d’urgence. Heureusement que Sciences-Po Paris est là pour rattraper le coup ! Quand on pense que 116 pays ont pu tranquillement organiser une journée du hijab, que la ville d’Ottawa a même accepté que s’organise une journée d’ateliers d’essayage pour inviter les non-musulmanes à « porter le foulard islamique pour mieux comprendre la réalité des hijabis, leurs sœurs voilées », on comprend qu’un collectif d’étudiants de Sciences-Po ait décidé qu’il était temps que la patrie d’Yves Saint-Laurent, Dior et Chanel soit moins voilophobe et textilorétrograde. Et puis même Geneviève de Fontenay est d’accord : « Moi je les soutiens ces femmes musulmanes ! Quand on voit la mode française avec ses jeans troués et rapiécés, tout cet exhibitionnisme, soyons au moins tolérants ! » Avec une caution pareille, comment ne pas se sentir légitime ? Pour remercier Geneviève, les étudiants de Sciences-Po auraient dû imposer en sus du hijab celui du chapeau à large bord pour toutes les étudiantes. Que les réfractaires se rassurent cependant, Fatima Elo, présidente-fondatrice de l’association Politiqu’Elles, initiatrice du Hijab Day de Sciences-Po, expliquait ce mercredi matin à l’antenne de Jean-Jacques Bourdin sur RMC, que « personne ne sera forcé à porter le voile, c’est du volontariat ». Par contre, on ne s’assiéra plus à côté des grincheux voilophobes à la cantine. 
Fatima Elo expliquait également ce matin chez Bourdin que derrière l’initiative du Hijab Day de Sciences-Po, « l’idée était d’aborder la question du voile avec humour ». Apporter son joli foulard pour aborder avec humour le traitement des femmes voilées et même dans certains coins de banlieue de France où le port du voile n’est pas vraiment présenté comme du volontariat, c’est vrai que la blague était à faire, et les nombreuses intéressées qui subissent menaces, insultes et violences quand elles refusent de porter le voile ont dû bien rire à cette bonne blague et être soulagées que les étudiants de Sciences-Po s’intéressent enfin à leur sort. Comme les y invitait ce matin une twitto : « Aux nanas de @sciencespo qui font le #HijabDay n'oubliez pas de servir les garçons à table à midi et de mettre des gants pour serrer la main. » 

Mais la blagounette a l’air d’être mal passée, à en juger par l’avalanche de réactions négatives qu’elle a provoqué dans la presse. On pourrait presque croire que le sujet est devenu ces derniers temps un peu sensible…Et comme on n’est jamais aussi bien trahi que par les siens, voilà que l’antenne FN de Sciences-Po Paris produit un communiqué assassin : « Ce geste relève de l'imposture politique d’une bourgeoisie parisienne déconnectée des réalités sociales, qui exacerbe par ce jeu naïf les tensions communautaires ». Maudit Richard Descoings ! En instituant ses antennes ZEP et ses bourses à destination des étudiants plus défavorisés, l’ex-vénéré directeur de Sciences-Po a fait rentrer dans les murs une cohorte de jeunes loups qui ont grossi les rangs du parti lepéniste et lui ont permis de faire une entrée fracassante dans le pré carré du progressisme éclairé où il vient désormais s’autoriser à gâcher la fête en toutes occasions. 
Et puisqu’un malheur n’arrive jamais seul, voilà qu’un collectif d’empêcheurs de voiler en rond s’est rassemblé contre le Hijab Day pour proposer de contrecarrer l’initiative de l’association Politiqu’Elles en organisant une odieuse agitprop’ vestimentaire : « En réaction au "Hijab Day", qui propose aux étudiants de Sciences Po de venir voilés, nous proposons une journée pour s'habiller comme on veut : du crop top à la jupe longue, tout est permis ! (Sauf les collants chairs, évidemment depuis la jurisprudence Cristina Cordula). Pour les plus audacieux, un bikini peut même se tenter ! », proclame la page Facebook du « Bikini/Jupe/Robe/Whatever Day à Sciences-Po », organisé aujourd’hui à partir de 8h.
Au XVIIe siècle, Miguel de Cervantès s’était moqué de la querelle des Anciens et des Modernes, opposant les partisans de l’imitation des modèles antiques à ceux qui voulaient s’en détacher :

Dans ce grand tumulte tous ensemble se jettoient leurs Livres à la teste, & se faisoient des armes de leurs Ouvrages. Vous jugez bien que les auteurs de petite taille, comme vous pourriez dire les In-Douze, n’eurent pas l’avantage dans ce démêlé ; certains géants qu’on appelle les Infolio les battirent à plate couture, et c’étoit une pitié de voir comme on en accabloit d’autres, qui n’avoient que des feuilles volantes pour leur défense.[1]

La civilisation de l’écrit étant sur le déclin, nous voici parvenus à l’ère du bout de tissu politisé et médiatisé. A l’image des auteurs de Cervantès, verra-t-on à Sciences-Po, en ce jour de confrontation entre Hijab Day et N’importe quoi Day, les porteuses de voiles et leurs adversaires se battre à coups de foulards et de minijupes, le petit top skinny se confrontant au burkini, les hijabs volant dans les plumes des robes à frou-frou et la bretelle apparente lutter pied à pied contre la tunique musulmane de chez Mark&Spencers ? L’affrontement promet d’être tendu comme une ficelle de string. 

 
Pour leur prochain coup d’éclat, les assos étudiantes de Sciences-Po devront en tout cas faire encore plus assaut d’originalité pour être à l’avant-garde de la subversion. Après la Queer Week et le Hijab Day, il va falloir sérieusement se creuser les méninges pour trouver quelque chose de nouveau et d’innovant. A l’approche de la clôture des primaires américaines, on pourra leur proposer d’organiser en juin un « Donald Trump Day ». Chaque étudiant sera invité à venir coiffé d’un postiche blond pour rendre hommage au tribun new-yorkais d’avoir déconstruit de manière foucaldienne l’establishment politique de nos voisins d’outre-atlantique et fichu un fameux boxon au parti Républicain. Après la Queer Week, le Hijab Day  et les Class Actions de tout acabit, ce serait la classe américaine, tout simplement. 

https://www.youtube.com/watch?v=vPRfP_TEQ-g

Article publié sur le FigaroVox


[1] CERVANTES. Miguel de. Viaje de Parnaso (Voyage au Parnasse). 1614

lundi 18 avril 2016

Fiume à l'avant-garde de l'histoire

Les manifestants de « La nuit debout » sont d’une telle pauvreté inventive, entre slogans éculés de la gauche radicale et pratiques désuètes de la démocratie participative, que nous leur proposons, en guise de méditation – si ce mot a encore un sens dans leurs esprits conformistes –, une décharge d’adrénaline, une plus-que-vie jouissive qu’ils ont peu de chances de rencontrer dans leurs assemblées « conviviales » dont les gestes débilitants ont même été jusqu’à remplacer les paroles creuses.

 

 

 

Ayant atteint ma destination, j’offris des roses rouges au Frate Francesco au Vatican, je lançais plus de roses rouges, comme preuve d’amour, pour la Reine et le Peuple au dessus du Quirinal. Sur le Montecitorio [le parlement italien], je lançais un ustensile de fer rouillé attaché à un chiffon rouge, avec quelques navets attachés à la poignée et un message : Guido Keller – Entrepris sur les ailes de la Splendeur – offre au parlement et au gouvernement qui a régné grâce aux mensonges et à la peur depuis quelques temps, une allégorie tangible de leur valeur.
Rome, 14e jour du 3e mois de la Régence.[1]


Voilà comment Guido Keller – aventurier et aéro-poète futuriste – raconte le « bombardement » du parlement italien qu’il accomplit le 14 novembre 1920 à bord de son monoplan Ansaldo SVA 5.2, afin de protester contre la signature du traité de Rapallo le 12 novembre 1920 par l’Italie et la Yougoslavie. L’équipée « aéro-romantique » du principal lieutenant de Gabrielle D’Annunzio marquait symboliquement la fin de l’une des entreprises les plus surprenantes de l’après-guerre : la prise et l’occupation de la ville frontière de Fiume et la transformation, durant un an, de la cité en un vaste champ d’expérimentation esthético-politique, que l’on peut considérer comme une matrice aussi bien de l’avant-gardisme radical européen que des nouveaux phénomènes politiques qui émergeaient à la faveur du règlement de la première guerre mondiale, en particulier le fascisme italien.
La ville de Fiume, ou Rijeka en croate, avait bénéficié en 1719 d’un statut de port franc autonome accordé par décret par Charles VI d'Autriche puis par l'impératrice Marie-Thérèse. En 1848, Fiume avait été brièvement occupée par la Croatie avant de retrouver son indépendance en 1868. Ville par excellence internationale, Fiume était, en 1919, peuplée d’Italiens, de Croates, de Hongrois ou d’Allemands. L’italien restait la langue dominante et le dialecte local, le « fiumien », se rapprochait du vénitien, tandis que le dialecte des campagnes alentours correspondait plus à une variante du croate. Ce métissage conférait à la ville une identité très forte et Fiume pouvait presque être considérée comme un exemple en miniature du multiculturalisme qui avait marqué, et aussi miné, l’empire austro-hongrois.
En 1919, le premier ministre Vittorio Emanuele Orlando avait quitté Paris, où se tenait la conférence de la paix entre les vainqueurs de la Première Guerre mondiale, ulcéré par les décisions prises à l’égard de son pays. Démentant leurs promesses de 1915, les alliés avaient en effet ignoré les conditions auxquelles avait été négociée l’entrée en guerre de l’Italie à leurs côtés contre les puissances centrales[2] et notamment l’attribution à l’Italie des fameux territoires irredente, dans lesquels était comprise Fiume. Néanmoins, le président du conseil, Francesco Saverio Nitti, plus préoccupé par les troubles sociaux qui secouaient l’Italie du Biennio rosso[3], avait accepté les conditions offertes à l’Italie par les puissances alliées et signé officiellement l’armistice le 10 septembre 1919. 


Parmi toutes les voix qui s’étaient élevées à ce moment pour dénoncer la politique de Nitti, celle du « poète-guerrier » Gabrielle D’Annunzio semblait couvrir toutes les autres. Non content de traiter publiquement Nitti de cagoia, D’Annunzio, entouré d’un petit groupe de fidèles et à la tête d’une véritable armée personnelle de soldats démobilisés et d’aventuriers, prit la décision de marcher sur la ville de Fiume, dont il expulsa sans difficultés les corps expéditionnaires américains, anglais et français qui l’occupaient, dans le but de restituer la ville à l’Etat italien. Le gouvernement italien déçut cependant ses attentes en refusant son offre. D’Annunzio pris alors la décision d’instaurer à Fiume un gouvernement basé sur une charte rédigée par l’anarcho-syndicaliste Alceste de Ambris, tenant lieu de constitution pour la cité de Fiume, et prévoyant la création d’une « anti-société des nations » alliée de tous les « peuples opprimés de la terre ». La « Régence du Carnaro », ainsi créée et dénommée par D’Annunzio, inaugurait une expérience politique unique en Europe qui allait s’étendre de septembre 1919 à décembre 1920. Autour de D’Annunzio se pressaient les nouveaux maîtres de la ville de Fiume : les arditi[4], mais également des futuristes, des dadaïstes, des anarchistes, des monarchistes, et toutes sortes d’aventuriers de tout acabit. La Russie bolchevique fut le seul Etat à reconnaître l’existence de cette Cité-Etat insurrectionnelle dans laquelle les notables locaux observaient, terrifiés mais impuissants, leur cité se transformer en une immense scène de théâtre où l’on organisait des mises en scènes baroques en l’honneur du Vate et des débats publics dans lesquels on discutait d’amour libre, de libération de la femme, ou d’abolition des prisons. « La mascarade, la raillerie et la dérision leur servent de langage, écrit Claudia Salaris. Futuristes, dadaïstes et anarchistes expérimentent le laboratoire fiumain, en discutant de thèmes aussi osés pour l’époque que la libération de la femme, la drogue, l’abolition de l’argent et des prisons. » [5]

On ne considère en général l’équipée de Fiume que comme une démonstration proto-fasciste de l’esprit de revanche qui anime une partie des élites d’une Italie mutilée par la victoire. Or, il convient d’appréhender l’épisode sous un angle beaucoup moins réducteur. Dès la fondation de la Régence du Carnaro, les principaux artisans de l’aventure fiumienne considèrent en effet leur entreprise comme le point de départ d’un mouvement révolutionnaire qui doit répondre aux aspirations à la fois politiques, mais aussi sociales et esthétiques les plus radicales des avant-gardes et des déclassés de l’après-guerre, conscients de faire partie d’un pays dévasté qui n’appartient plus, quant à lui, qu’à l’arrière-garde des vainqueurs. Mélange hétéroclite de revendications nationalistes, de passions anarchistes et de sensibilité libertaire, agrégat tumultueux de soldats en rupture de ban, d’aventuriers, d’artistes de la grenade, de futuristes enragés, de dadas de combat, de monarchistes désespérés, de criminels fantasques, de poètes en uniforme, de révolutionnaires sans cause et de quelques véritables candidats à l’asile psychiatrique, la « république du Carnaro », décrétée par D’Annunzio du 12 septembre 1919 au 30 décembre 1920 a constitué une expérience unique dans le chaos de l’Europe d’après-guerre. Proclamée lieu de l’amour et de la fête perpétuelle, elle attise la curiosité de Mussolini qui reste dubitatif, mais n’oublie pas de tirer pour lui-même les leçons essentielles du théâtre permanent organisée par D’Annunzio à travers sa révolution. Elle suscite au contraire le dédain de Marinetti qui ne voit dans les activistes de Fiume qu’une collection d’agitateurs jetant dans la même mêlée hystérique anarchistes, futuristes et monarchistes. La charte du Carnaro, rédigée par l’anarcho-syndicaliste italien Alceste De Ambris, montre la méfiance des nouveaux maîtres de Fiume à l’égard de l’Etat moderne et entend se fonder véritablement sur la souveraineté populaire mais elle inscrit aussi dans la nouvelle constitution un certain nombre d’avancées sociales difficilement imaginables pour l’époque. Outre le fait que la charte se soit rendue célèbre pour avoir déclaré la musique comme principe fondamental d'État, elle autorise le divorce, accorde le droit de vote aux femmes, légalise l'homosexualité, l'usage de stupéfiants et le naturisme. Le poète belge Léon Kochnitzky, proche ami de D’Annunzio, voit quant à lui le « fiumanisme » comme une entreprise révolutionnaire universelle, propre à renverser l’ordre établi du vieux monde :

Rassembler en une formation compacte les forces de tous les peuples opprimés de la terre, nations, races…etc…etc…Et utiliser ceci pour combattre et triompher des oppresseurs et des impérialistes qui veulent faire prévaloir leurs intérêts financiers sur les sentiments les plus sacrés des hommes : la foi, l’amour de la patrie, la liberté individuelle et la dignité sociale.[6]

Ludovico Toeplitz, cinéaste italien et polyglotte,  était quant à lui chargé des relations extérieures de la régence du Carnaro et, à ce titre, il mit également tout en œuvre pour faire de la ligue de Fiume une véritable « antisociété des nations », selon le vœu même de Gabrielle D’Annunzio :

J’ai pris contact avec tous les mécontents de divers pays autour du monde: avec Zagloul Pascia en Egypte, pas encore premier ministre mais leader du parti des Fellah ; avec Kemal Pacha, le puissant leader du parti des Jeunes Turcs, qui prendra sans doute très prochainement le pouvoir. A Fiume, nous avons fondé l’Anti-société des Nations, en opposition à l’inique traité de Versailles.[7]

Le ravitaillement de cette cité pirate moderne, assiégée dès le début de l’année 1920 par l’armée italienne, était assuré par d’audacieux coups de mains, supervisés par le principal lieutenant de D’Annunzio : Guido Keller, un personnage si fantasque qu’il ne semble encore aujourd’hui n’avoir pu exister que dans un roman. Ancien as de l’aviation italienne, aéropoète futuriste et mystique fantasque, Keller avait réinventé dans les airs une forme de duel courtois consistant à prendre le dessus sur son adversaire avant de le laisser avec noblesse prendre la fuite. Il était également le fondateur de la confrérie des cheveux coupés, que l’on intégrait après avoir démontré que l’on était capable de se couper les cheveux en vol, et avait fait installer un service à thé dans son avion qu’il pilotait d’ailleurs la plupart du temps en pyjama. 
A Fiume, au beau milieu de la joyeuse anarchie constitutionnellement instaurée par la Régence du Carnaro, il n’était pas rare de voir Keller passer une partie de la journée dans le plus simple appareil ou éventuellement grimé en Poséidon. Il dormait dans les arbres, était végétarien et considérait comme une manifestation de joie tout à fait opportune le fait de faire exploser une grenade un peu à tout propos. « Quand il avait des moments de libertés, écrivait Atlantico Ferri dans la Testa di ferro, il montait dans l’arbre, complètement nu, et, dans son aérienne demeure remplissait toutes les fonctions – y compris les plus naturelles…- que la plupart des hommes remplissent au niveau du sol. » Epaisse chevelure noire, barbe méphistophélique, Keller semble presque plus tenir du faune que de l’être humain. Il semble d’ailleurs que l’un de ses passe-temps favoris était de faire peur aux jeunes couples qui allaient s’embrasser près du cimetière de Fiume en allant y pousser la nuit des hurlements de bêtes au point que le commandante D’Annunzio alla jusqu’à mandater une compagnie de soldats pour prouver qu’aucun mort-vivant ou loup-garou ne se cachait là. Spécialiste des coups de main et actes de piraterie par lesquels la cité survivait, Keller rédigea également une circulaire invitant tous les fous d’Italie et pensionnaires d’asile à demander leur libération pour rejoindre Fiume[8] et fut aussi le fondateur de la société secrète Yoga qui entretenait en Europe des relations avec les futuristes de tous bords et de toutes nationalités ainsi qu’avec des dadaïstes allemands[9] ou les bolcheviques russes et hongrois. Lénine avait déclaré avant la guerre qu’il considérait Gabrielle D’Annunzio comme le seul véritable leader révolutionnaire en Italie[10] ; il avait omis de mentionner l’indispensable compagnon du Vate, Guido Keller, capable aussi bien d’organiser un assaut romantique et théâtral – intitulé « Le château d’Amour » - du palais de la présidence de Fiume, que de s’emparer de cinquante chevaux au nez et à la barbe de l’armée italienne. Comme d’Annunzio, Keller était convaincu que Fiume était devenue à la fois la « cité de l’Holocauste » et la « cité de l’Amour », l’épicentre du séisme qui devait ébranler l’histoire, libérer les peuples et renverser les Etats assassins et les gouvernements d’imposteurs. 


 
L’épisode fiumain, anachroniquement moderne, semble à la fois suspendu hors du temps et en même temps installé au cœur, au point charnière, de l’histoire européenne. Les révolutionnaires de Fiume réussissent à instaurer le complet envahissement de l’existence par l’art, et dans le même temps la complète politisation de l’art. Le geste de révolte devient manifestation artistique et la révolution, la guerre, le combat une manifestation esthétique : l’allégorie ultime du mouvement de la vie, de la mort et du chaos. Les futuristes, les dadas de combat et les poètes révolutionnaires monarchistes, anarchistes ou nationalistes que l’on pouvait rencontrer à Fiume ont eu des prédécesseurs en plein XIXe siècle dont ils reprennent les slogans, reproduisent les poses et rééditent en partie les engagements, à l’échelle d’une ville et d’une expérience un peu folle au cours de laquelle esthétique et action ne forment qu’un seul geste.
La mise en place du gouvernement de Fiume s’accompagna de la prise de pouvoir partielle au sein de la cité de la société Yoga qui avait pour charge d’affirmer la vocation avant-gardiste et internationaliste du mouvement fiumien. Dans la Testa di ferro, revue de la société Yoga animée par le futuriste Mario Carli, surnommé « Notre bolchevisme »  ou « Le petit père du bolchevisme », on célébrait « la cité italienne de Fiume – cité de la vie nouvelle – libération de tous les opprimés (peuples, classes, individus – discipline de l’esprit contre toute discipline formelle – destruction de toutes les hégémonies, dogmes, conservatismes et parasitismes – creuset des énergies nouvelles – peu de mots, beaucoup de substance. » [11]  L’Unione Yoga appelait de ses vœux un « ordre lyrique » capable à la fois de libérer les peuples et la créativité de l’individu en combattant toute forme d’aliénation. « Révolutionnaires non contre un parti ou pour un parti, mais révolutionnaires contre ce que nous sommes », proclamait le premier numéro de la revue, publié le 13 novembre 1920. Les armes que se donnaient les membres de Yoga relevaient de l’art de la rhétorique tout autant que de celui de la guerre. Il s’agissait de « vaincre l’adversaire par l’ironie, l’exposer au ridicule en lui ôtant toute autorité barbante, ainsi que sa maladresse le méritait »[12], en d’autre terme, d’opposer l’ironie au conservatisme et à la pose :

Contre les lunettes dorées à branches
Contre les ‘Adieu mon cher’
Contre les ‘r’ gorgés
Contre la pose
Contre la folie comme il faut, organisée à domicile sérieuse et spirituelle et à des fins exhibitionnistes.[13]

La Yoga a transformé le temps d’un coup d’Etat la cité de Fiume en théâtre permanent, multipliant les coups de main et les interventions publiques et spontanées que les avant-gardistes nommeront plus tard happening, en pleine rue, sous les yeux d’une population éberluée et au grand dam des notables de la ville. On organisait aussi des consultations publiques au cours desquelles l’on abordait tous les sujets, où l’on parlait de tout, vite, avec enthousiasme pour ceux qui s’imaginaient que la parole libérée accélérerait la chute du vieux monde ou simplement avec l’ardeur des désespérés qui savaient au fond que la « cinquième saison du monde » s’achèverait sans doute bientôt :

Au cœur de la vieille ville de san Vito se trouve la place où nous nous retrouvons. Un grand arbre protège de sa plénitude l’harmonie du parler.
(…)
Un soir, on parlait de l’abolition de l’argent, un autre de l’amour libre, un autre encore, de l’homme politique, du règlement de l’armée, de l’abolition des prisons, de l’embellissement de la ville.
(…)
C’est ainsi que la conversation coule, admirable, sur la vieille place, dans une harmonie parfaite entre la prostituée et le poète, entre le navigateur et l’antiquaire, entre le banquier et l’intellectuel, tandis que la présence des animaux, dans leur mutisme, est appréciée.[14]

Alors que Margherita Keller Besozzi, cousine de Guido Keller et figure féministe décrétait que : « La femme de Fiume n’est autre que la mère de la femme moderne », les révolutionnaires, par l’entremise de leur revue, lançaient des mots d’ordres toujours plus radicaux, à mesure que semblait se rapprochait l’issue tragique de l’aventure de Fiume :

Bloquez donc les trains et les navires, inondez les mines obscènes, fermez les ateliers (cages de fous inventées par des diables), mettez le feu aux bureaux, aux ministères, aux Bourses où l’on gagne ce qui ne vaut pas la peine d’être gagné…et sauvez la vie ! […] Avec quelle volupté je mettrais le feu à vos stupides « académies », à vos putrides « musées », pleins des restes d’une beauté fanées (créées par des ouvriers pour des princes), que vous n’êtes plus capables de comprendre, à vos « écoles d’art », où en grande pompe des cadavres ensevelis enseignent à ceux qui n’ont pas de génie comment on fait pour devenir plus médiocre que son maître.[15]

Le « Noël sanglant » du 24 décembre 1920 mit fin à l’aventure de Fiume et à la tentative de révolution ésotérique et an-historique de D’Annunzio, contraint d’évacuer la ville après une semaine de rudes combats contre l’armée italienne. Le Vate terminera sa vie presque assigné à résidence dans sa demeure du lac de Garde, devenu invalide après être mystérieusement « tombé » de sa fenêtre dans la nuit du 13 au 14 août 1922.
Pour Guido Keller, l’échec de Fiume fut le début d’une errance qui le mènera de l’Italie à l’Amérique du sud, où il tentera encore de donner vie à ses rêves libertaires. Il tenta d’abord de mettre en place une pièce de cirque aérien intitulée La conquête du soleil puis s’exila en Turquie pour y monter une école de pilotage, avant de devenir officier de l’escadrille militaire de Cyrénaïque à Benghazi. Abattu par les rebelles, il sympathisa avec eux avant d’embarquer pour l’Amérique du sud et le Pérou - « patrie de la coca – princesse généreuse » - où il se lança dans une tentative révolutionnaire, écrasée dans le sang. « Les morts sont semblables à ceux de Fiume, écrit-il à Sandro Pozzi. Je suis le chemin tracé par le destin : j’ai cherché ma lointaine terre tranquille et, comme Ulysse, j’ai échangé un cheval borgne contre une monture aveugle. » Le dernier acte de son existence le vit s’associer au peintre et sculpteur Hendrik Andersen afin de créer une « cité de vie » sur une île perdue de la mer Egée où aucune loi ou forme d'ordre ne devait avoir cours et où seuls les artistes et les aventuriers auraient été autorisés à vivre. Le projet n’aboutira jamais. En 1929, Guido Keller décède, victime d’un accident de moto sur une route d’Italie, comme Thomas Edward Lawrence, dit Lawrence d’Arabie, six ans plus tard. D’Annunzio meurt quant à lui en 1938 et Mussolini lui accorde des funérailles nationales, dont il se serait sans doute bien passé, lui qui était devenu un indésirable politique assigné à résidence par le régime fasciste. Le temps n’est plus aux rêveurs et aux poètes et dans une Europe livrée à nouveau à l’affrontement des empires, les idéologies carnivores dévoreront ensemble les utopies et les peuples. 






[1] Guido KELLER. Feuillets autographes. in Janez JANSA. Il porto dell’amore. Texts by Domenico Cuarenta. Quis contra nos 1919-2019. www.reakt.org/fiume
[2] Des négociations qui prévoyaient que l’Italie, en échange de sa participation au conflit, obtienne, après la guerre les régions : du Trentin, du Tyrol du Sud jusqu'au Brenner, de l'Istrie, de la Dalmatie, des villes de Trieste, Gorizia et Gradisca, d'un protectorat sur l'Albanie, de la souveraineté sur le port de Vlora, de la province de Antalya en Turquie, en plus du Dodécanèse et d'autres colonies en Afrique de l'Est et Libye. La quasi-totalité de ces accords seront ignorés à la conférence de Paris en 1919.
[3] Cette expression désigne les deux années, de 1918 à 1920, qui après la fin de la guerre sont marquées en Italie par une très forte agitation sociale et la crainte d’une prise de pouvoir par les communistes, d’où le nom de « Biennale rouge ».
[4] Les « ardents ». Compagnons de D’Annunzio, pour la plupart d’anciens soldats, dont l’uniforme, le cri de ralliement, me ne frego, et l’organisation devaient par la suite grandement inspirer Mussolini lors de la création des faisceaux de combat.
[5] Claudia SALARIS. A la fête de la révolution. Artistes et libertaires avec D'Annunzio à Fiume. Paris, Éditions du Rocher, 2006. p. 11
[6] De Felice, D’Annunzio politico 1918-1938, Roma-Bari, Laterza, 1978, p. 73. Cité par Janez Jansa. Il porto dell’amore. Aksioma - Institute for Contemporary Art, Ljubljana
[7] Ludovico Toeplitz, Cial a chi tokka, Milano, Edizioni Milano Nuova, 1964, p. 49
[8] A la même époque, Marinetti proclame : « Il est temps que l’on fasse aussi de la folie (bouleversement des rapports logiques) un art conscient et évolué. »  Ce genre de déclarations rappelle bien entendu les déclarations surréalistes et les tentatives réalisées en Allemagne par le SPK à la fin des années 70 pour libérer les hôpitaux psychiatriques. Tentatives qui s’étaient soldées au final par l’intervention musclée du GIGN allemand dans un établissement « autogéré par les malades. »
[9] L’expédition de Fiume fut d’ailleurs saluée avec chaleur par le club Dada de Berlin, dans un télégramme envoyé au Correrre Del Sierra : « Conquête est une grande action dadaïste, et nous emploierons tous les moyens pour assurer sa reconnaissance. L’atlas mondial Dada Dadaco reconnaît déjà Fiume comme une ville italienne. »
[10] Le gouvernement illégal de Fiume entreprit d’ailleurs très tôt de lier contact avec la Russie bolchevique qui fut le seul état à reconnaître son existence.
[11] Phrase emblématique apparaissant dans nombre de numéros de La Testa di ferro.
[12] Sandro Pozzi dans La Testa di ferro.
[13] Manifeste-affiche : « Fondation à Fiume de la Yoga »
[14] Giovanni Comisso. Il Il porto dell'amore. Longanesi  [Biblioteca di narratori]. 2011.
[15] Yoga n°2. 20 novembre 1920.

mercredi 16 mars 2016

Portraits imaginaires (5) - Un tueur en série



Après « Un maire de province » et « L’intégriste », notre portraitiste poursuit son œuvre en s’attaquant à l’une des figures les plus ancrées dans l’imaginaire social : le tueur en série. 




         Le XIXème frémissait devant ses vampires, le Moyen-âge craignait le lycanthrope, il fallait à notre temps un monstre semblable capable de nous terrifier rationnellement puisque l’étrange et le surnaturel ne conviennent plus à cette époque. Les hérésies totalitaires auraient pu tenir ce rôle sans mal mais, trop vagues, nous leurs avons préférées celui qui les synthétise en sa personne et en figure la version individuelle. Phénomène essentiellement contemporain, quoiqu’un Gilles de Rais appartienne déjà à cette funeste coterie, il incarne à merveille le croque-mitaine d’aujourd’hui et, délesté des sobriquets magiques sous lesquels on le dénommait jusqu’à lors : loup-garou, sorcier ou démon, vampire, c’est dans la nudité de sa nature foncièrement humaine qu’on le désigne à présent. Plus terrifiant encore parce que son visage ressemble au nôtre et que rien ne le distingue des « gens normaux », hormis dans le secret de ses crimes, c’est précisément un monstre de notre temps en cela qu’il n’en a pas l’air. Mais mieux que son apparence, c’est sa psyché qui épouse l’époque dont il semble à l’avant-garde comme déjà Lacan nous disait qu’Hitler était un précurseur.
A bien des égards nous devrions ou le jalouser ou nous inquiéter d’avoir créé pareil assassin, à moins que, existant de toute éternité, ce ne soit plutôt nous qui nous en rapprochions dangereusement dans une sorte d’évolution démoniaque. Tout entier asservi par ses pulsions mortifères, il n’en est cependant que l’esclave consentant et sait les dissimuler ou les laisser exploser au moment opportun ! Pour le condamner, et nous en séparer, nous le diagnostiquons « pervers » mais son mode de fonctionnement, en le regardant avec attention, semble mieux répondre à des promesses par nous lancées et que nous refusons de tenir ; auxquelles nous ne sommes pas encore prêts de répondre. Car comment ne pas reconnaître, à l’instant tragique où il objective sa proie afin de la tuer en paix, ce délire joyeux où nous communions ensemble quand, fiers d’avoir basculé dans l’oubli un nouveau tabou, nous nous reconnaissons pour unique devise celle qu’il a faite sienne et qu’il assume pleinement : « jouir sans entraves ! ».
Malheureux d’être né trop tôt, ou et de prendre nos rêves au sérieux, il ignore la culpabilité dont nous peinons à nous débarrasser et ne comprend pas que nous lui reprochions cette exigence de se vouer à sa seule jouissance, exigence terrible à laquelle il sacrifie sa vie et celle de ses innocentes victimes. Aussi s’étonne-t-il en son for qu’on le considère comme un malade, sauf s’il en tire quelques bénéfices et qu’on lui laisse la vie sauve parce qu’on n’exécute pas un fou. D’ailleurs, le dire coupable, c’est jouer contre nous et mieux vaut espérer en sa folie plutôt que d’admettre qu’il eut le courage, avant nous, de la cohérence. Il figure moins un monstre moderne qu’un prototype, dépareillant avec nos jours, cependant qu’il sera la norme demain. Craignons-le tout de même car il nous en dit long sur l’endroit d’où nous sommes partis et sur celui en la direction duquel nous nous acheminons.   



 

dimanche 21 février 2016

Lettre à Roland Barthes

Jean-Marie SCHAEFFER, Lettre à Roland Barthes, éditions Thierry Marchaisse, 14, 90 euros.


Comme une ombre portée.
À la question inaugurale, limen du magistral travail de Thifaine Samoyault1 qu'en sera-t-il de l'absence d'un homme dont le vécu sut faire trembler la théorie, une voix cherchant un corps ? répond un an plus tard, et plus de trente ans après la disparition de Barthes, Lettre à Roland Barthes. Le moyen d'user d'une autre méthode pour approcher ce texte-corps, ce corps-écrit : la magie Barthes, celle qui ensorcelle et libère d'un même mouvement. Il est des écrivains qui stérilisent et d'autres qui mettent la plume en main, des écrivains terroristes, niveleurs ou faussaires, comme il en est de rédempteurs. Aucune lignée, juste des individus. Chacun choisira l'eau ou le vent, susceptible de faire tourner son « moulin à livres2 », son usine à rêves, le son qui lui sera « coup d'archet du tsigane3 ». Barthes, pour les auditeurs du Séminaire, ceux du Collège de France et pour des milliers d'anonymes, j'en suis, qui n'ont entraperçu son visage que sur la couverture d'un livre, fut cette flamme, cet air, cette eau et cette terre où se sera réfugié ce qui demeure en douce France d'amour fou pour la Littérature. Il convient de rendre grâce à Barthes d'avoir été cette présence, ce grain de voix, cet amant-là. Aveux: j'ai aimé la littérature d'un amour déchirant... ou encore j'ai toujours aimé le théâtre et pourtant je ne vais plus au théâtre... Fragments d'un discours amoureux. Quarante ans durant, un amant a écrit et voilà le temps venu pour chacun de lire/relire/humer/feuilleter ce vaste corpus, cette œuvre a- monumentale, labile, fluide, translucide, tellement mouvante, comme geste du poignet d'un toréro d'art ou pas du danseur. Si l'oeuvre avait une couleur, ce serait la couleur fauve ; une réalité, un zéphyr ; un paysage, la brume ; un objet, une cigarette à demi consumée ; un vêtement, ce très inutile accessoire masculin qu'on dit pochette ; un animal, la fauvette ou bien le martin-pêcheur, le colibri sous les étoiles ; une saison, l'hiver ; un mois, novembre ; un personnage de fiction, non pas Marcel, narrateur de la Recherche, mais simplement Puck ; un lieu, le Fujiyama, Jean Pinquié saura pourquoi4 ; une planète, Pluton ; un air, La jeune fille et la mort ; une arme, un scalpel et une devise, celle de Cicéron Non omnis moriar... Aucun des mots habituels réservés au « critique littéraire » ou à l'auteur : passeur, interprète, traducteur, initiateur, maître... ne lui convient. Il demeure l'amant parfait. Celui qui comble sans rassasier l’insatiable besoin d'amour, ni la soif ni la faim. Art d'aimer, art de lire, art d'écrire. Arts de la fugue.. douceur des traverses, délices de l'école buissonnière. Ce sérieux professeur hystérique, dévoré d'ennui et encombré de son corps, était un Ariel qui, malice ou mégarde, entrouvre portes et fenêtres jusqu'à ce que rien ne demeure de l'ordre des familles, des royaumes et des cœurs. Pas seulement. Personne ou presque ne s'est autant mis à nu que Barthes, particulièrement dans son Roland Barthes par R.B ou dans La Chambre claire et personne, ne s'étant si follement exposé, ne fut plus méprisé de son vivant. Moqué comme homosexuel in-assumé (Dominique de Roux), obsédé ( Picard et ses séides, la belle conjuration d'imbéciles), jugé surestimé (Raphaël Sorin )... détesté par la droite, à l'instar de Duras, autre folle et néanmoins génie littéraire du moins en ses débuts, il fut ce corps à nu percé de flèches.


Pour qui douterait de la profondeur du coup que vous aviez porté à ce ventriloquisme des évidences, la véritable curée dont vous fûtes l'objet, et qui allait de l'extrême-droite (Europe-Action) jusqu'au centre-gauche (Le Monde), en passant par la droite conservatrice (Le Figaro) , devrait faire disparaître le doute5.

Amor fati que tout amour véritable. Son œuvre, sous le signe d'un double échec, d'un non lieu : on échoue toujours à parler de ce qu'on aime, comme on échoue à composer son autobiographie par impossibilité d'écrire jamais sa mort : Quelqu'un doit le dire à notre place impose respect et condamne les granzauteurs auto-proclamés et les gardiens des temples du Sens à plus d'humilité. Elle exige de demeurer loin de la doxa. La tâche est rude, utopique, qui devra demeurer l'unique horizon d'attente, l'unique exercice de qui se pique d'otium, ce loisir savant aujourd'hui livré aux négociants de livres. Qu'apporte le livre de Shaeffer à la connaissance de Barthes, aux textes ( liste non exhaustive ) de Philippe Roger, Barthes, roman6, peut-être le plus beau des ouvrages consacré à Barthes. Fond et forme, mon préféré, pour cette attention permanente au deuil, à la littérature comme retour, non pas du mort, mais de l'impact laissé par les morts sur les vivants, comme les cercles concentriques d'une pierre jetée dans l'eau d'un lac, l'attention à la généalogie, au roman des origines en nous : ce que n'entendra plus la génération qui s'avance, bue qui s'avance. Mourir sans avoir donné de petit-fils à sa mère arrache le cœur de ce gauchiste, désigné bouc par la vieille Sorbonne. Loin de lui toute idée d'adopter un enfant, Barthes déplore seulement de n'avoir pas eu, différence sexuelle oblige, un enfant qui aurait eu le visage de sa lignée comme lui, pupille de la Nation, avait été l'ultime preuve de l'existence de Louis Barthes. Mon préféré aussi en ceci qu'il ne convoque qu'un Barthes, unique, et non point deux, comme se plaisent à le faire tant de professeurs trop versés en l'art de la taxinomie, le scientiste et le mystique, le sémiologue et le quêteur de Vita nova, touché tardivement par la troisième théologale. À Philippe Roger revient le rare mérite d'avoir isolé l'appel mystique à l'oeuvre dès les années de sanatorium et ce jusqu'aux derniers séminaires. Trois actes : le doute, la patience, la séparation, tentation manifestée clairement par l'attention à l'érémitisme, à la clôture, l'aveu d'être entré en littérature comme d'autres en religion, non pas pour témoigner mais pour souffrir la passion. Certitude d'être autant de mots que de chair en ceci que la littérature toujours précède l'expérience. Tristesse renouvelée en ceci que Barthes n'appartient pas au clan du passé mais au clan très fermé des écrivains qui ont tenté l'impossible écriture du présent. À propos du haïku, Barthes notait  : le langage se retourne, laissant à nu ce qu'il dit, selon lui, le but ultime d'une vie d'écrivain. Qu'ajoute la lettre de Sheaffer au texte de Marie Gil7, l'élégance faite critique, la plus parfaite des érudites, subtile aussi quoiqu'elle se vante peut-être un peu de l'être, mais sur le fond, elle a vu l'essentiel, la matrice vide de l'oeuvre comblée par la mère. Elle seule. Ce qui conduira Barthes à se coucher et à mourir ayant achevé La Chambre claire. 


Un lecteur ironique arguerait qu'il pourrait s'agir d'un accès de romantisme attardé, d'une surcharge symboliste mais les faits ne démentent guère cette lecture, qui a le mérite d'évanouir l'anecdote et de serrer au plus près ce texte-vie que devrait être toute biographie. Qui s'intéresse à ce qui chez un écrivain n'éclaire pas son œuvre ? Normalement personne... Enfin dans un monde idéel, un monde où aucun éditeur ne vous passerait commande d'une « non fiction » (prononcez none fictieun) à l'américaine, imposant de combler les vides par de l'histoire culturelle ou d'une quelconque french theorie à usage des ménagères de moins de cinquante ans. En effet, voici ces lectrices Bac plus deux, devenues les poules aux œufs d'or de l'édition française : son nouveau cœur de cible. À leur usage, les éditeurs concoctent de faux livres savants, des documents fictionnalisés (le barbarisme convient à l'infâme). Pour un plat de lentilles vendre son droit d'aînesse. Ces Dames toujours préfèreront Cinquante nuances de Grey et Douglas Kennedy à ces monstres concoctés à leur seul usage dans les bas-fonds des grandes maisons. Qu'importe aux éditeurs la mort de l'art de lire pourvu qu’amenuisant chaque jour le degré d'exigence, ils conservent leurs postes et maintiennent le simulacre d'une vie littéraire française ! Enfin Marie Gil, normalienne et brillante universitaire, a licence d'écrire ce qui lui chante sans devoir céder à ces mornes sirènes8. Shaeffer dit ce Barthes, hanté de mort et de deuil, plus vivant qu'aucun de nos contemporains, il dit « la trace vive de l'écrivain dont les ouvrages ont rythmé sa vie – comme celle d'innombrables autres personnes de sa génération. » Barthes, comme ombre portée à sa vie, le projet est beau. Si Barthes n'était pas né, la vie de Shaeffer, tant d'autres, eussent été différentes. Le miracle Barthes demeure ce lien qu'il aura établi avec chacun de ses lecteurs, par la seule efficace de son discours. La vieille Sorbonne peut hurler au gourou, le fait est là : Barthes aura bouleversé, avant que la nuit ne recouvre tout à fait le champ intellectuel, l'acte de lire. Rencontre avec un amant.


De l'amour... Aucun écrivain, excepté peut-être Stendhal, à qui Barthes a consacré son ultime texte, retrouvé sur le chariot de sa machine à écrire un 26 mars 1980, n'aura su toucher les âmes au point le plus intime et les convertir à la beauté. De l'écriture considérée, non comme outil d'information ou de communication, mais comme un art, offrant accès direct à la beauté et ce, non par le seul medium de la poésie, mais par celui de la critique. Son secret ? Être, Moderne, revenu à l'ancienne rhétorique, l'avoir traduite au cœur des années 68, au cœur battant de l'espérance d'un monde où nul ne perdrait plus sa vie à la gagner, seulement à la perdre ainsi qu'il est écrit : tout ce qui vit doit mourir. Plus concrètement, Jean-Marie Schaeffer, Luxembourgeois, découvrit Barthes en traduction. Kritik und Wahrheit immédiatement rapporté par l'adolescent à un autre texte Dichtung und Wahrheit ! Par cette simple opération d'accoler les noms de Goethe et de Barthes, Shaeffer appelle de ses vœux un livre qu'il faudra bien un jour que quelqu'un rédigeât avant que ne meure tout à fait la chose littéraire : un essai sur esprit protestant et littérature. Écouter résonner ensemble, en chorus, en canon et en solo, les voix de Goethe, de Benjamin Constant, d'André Gide, de Roland Barthes et de Jacques Chessex, non pour faire honte aux écrivains catholiques qui prétendent, post baudelairiens, mettre leur cœur à nu, ne parvenant souvent, simple grimace d'âme, qu'à donner le change, prendre la pose, mais pour prendre acte, une fois n'est pas coutume, de l'apport du legs luthérien de l'examen de conscience à la folie littéraire. Seul Rousseau est étudié comme tel – encore met-on trop l'accent sur son extravagance, ses manies, voire sa structure paranoïaque, quand tant d'autres, en leur dévorant désir de lucidité, surent déchirer le voile d'Isis, rassembler les membres d'Osiris par cet acte très noble d'oser l'aveu. Aveu d'amour, aveu d'échec. Honneur à Schaeffer d'avoir pressenti ce lien ténu et pourtant primordial. Ce n'est pas le vif, l'antonyme de la mort, mais la fiction. En embuscade paraît l'Ancien testament, non en tant que témoignage ou monument, mais comme vibrante obsession, désir immarcescible de laisser quelque trace d'une existence tragique. Déjà toute la littérature. Shaeffer se souvient aussi de l'objet-livre : un fascicule jaune de quelques quatre-vingt-dix pages. Surtout, il revoit ses initiales, son nom de lecteur adolescent sur la page de garde le J. de Jean-Marie, auquel était entremêlé un R. : le R. de Renée – son orage désiré – , la jeune fille dont il fut longtemps obsédé. Par cet artifice, que j'ai cru véridique, voici nommé le lien passionnel, qui toujours unit Barthes à son lecteur, lien vivement dénoncé par Claude Reichler dans son passionnant autant qu'excellent Diabolie9. Qu'importe ! Je n'ai pas été l'élève de Barthes, il ne m'aura jamais lue, jamais ointe ni dédaignée, il demeure pour moi un parfait inconnu : celui à qui je dois, Préface à Vie de Rancé, mon plus vif émoi littéraire. Jamais je ne lus une plus parfaite définition de la Littérature comme ironie et baume à la souffrance humaine. D'autres élisent la petite musique célinienne, dérisoire, admirent la crudité des mots et croient y découvrir l'horreur de la condition humaine. Chacun.


Barthes mourut deux fois, mort avant même que de vivre. Le 26 octobre 1916, presque un an après la naissance de son fils, Louis Barthes, son père, mourait au combat, aux commandes du patrouilleur Montaigne, un chalutier reconverti et armé d'un canon de 57, vivement attaqué et coulé par cinq destroyers allemands. À l'aube de sa vie, un statut, pupille de la Nation et un nom, le doux nom de fils, changé, subreptice, en celui d'orphelin. Un naufrage. Au nom du père, au lieu de son tombeau, à sauts et à gambades, le pupille désormais ira dans les interstices du récit, de texte en texte, d'un trou et d'un néant l'autre avec cette élégance, cette grâce qu'autorise la langue française, la seule langue qu'il ne possédera jamais, commune à l'absent ( le père ) et à la vivante ( la mère). Pour unique ancre, Elle, la mère. Oui, Dominique de Roux qui avez tant moqué le délicat silence de Barthes sur son homosexualité, il n'avait ni château, ni parentèle nombreuse, ni souvenirs d'enfance, ni long roman familial. Aucune belle-famille puissante et secourable. Il était seul. Irrémédiablement, déjà sur les starting-block de la mort avant que de grandir. Barthes ne survivra que trois ans à celle qu'il appelle Mam, celle qu'il affirme ne pas avoir aimée parce que c'était sa mère, mais « parce que c'était elle », allusion à La Boétie et révérence aux qualités intrinsèques de la personne. Dans sa vie, aucune aventure notable : la pauvreté, la maladie, la séparation – tuberculeux, il vivra douze ans l'existence patiemment décrite par Thomas Mann en sa Montagne magique – , le plaisir du texte, la passion de l'écriture, les honneurs, le Collège de France... Une vie vouée à l'écriture, une vie monachique, exemplaire, qui pour Shaeffer, directeur de recherches au CNRS et directeur d'études à l'EHESS, fut le coup d'archet de l'étude.
Cette Lettre recèle bien des beautés. Les pages 29 à 56 sont proprement éblouissantes, Shaeffer décrypte comme personne avant lui cette affaire du « langage fasciste », qui valut à Barthes quelques ennemis supplémentaires. Comme s'il en pleuvait, des vandales tôt surgis pour détruire, atténuer, moquer le chant du pur amour comme ils s'évertuent à souiller – avec quelle joie mauvaise ! – , toute beauté en ce monde sublunaire. Me plaît dans cette Lettre aussi l'effort barthésien de restituer le tremblement d'une vie intellectuelle entre révélations et tâtonnements, éclairs et balbutiements, cette union du sensible et de l'intelligence ensemble. Shaeffer n'est pas de ceux qui pressentent en Barthes, sous prétexte qu'il use de la première personne, la première marche du Monument-Ernaux ! Quel monde intellectuel que celui où Guibert et Barthes servent, avec le concours de l'Université, d'alibi aux productions sérielles de Mesdames Angot et Ernaux ! Le je barthésien n'avait pour unique vertu que d'éveiller, immédiat, en chaque lecteur, instantané résultat du désir produit, la même soif de comprendre, de savoir, d'extirper la doxa et non pas de fictionnaliser la misère naturaliste de l'existence !
Il existe un miracle Barthes, une magie-Barthes, que ne comprendront ni les amateurs de fiches ni les doctes qui prétendent détenir la «vérité» du texte ni les professeurs ni leurs studieux disciples, qui, au plaisir de la lecture, au vertige du Verbe, depuis longtemps ont renoncé. Interdit aussi aux quêteurs de messages et aux utilitaristes... Barthes a été et demeure cette voix qui, en chacun de ses lecteurs, réveille l'échec à parler de ce qu'on aime, mettant en branle l'élan pour le dire. Réservée aux seuls lecteurs de Barthes : ceux dont le cœur sut et saura vibrer du même amour déchirant pour la littérature, la Lettre de Jean-Marie Schaeffer isole l'essentiel du legs, la langue comme magie... Je ne vais plus rien dévoiler ici de l'usage que Shaeffer saura faire de l'enfance du texte, de l'enfant scripteur, me contentant de saluer l'effort que constitue cette autobiographie intellectuelle au miroir de Barthes et vous laisser la découvrir.



Sous la plume de Barthes, assassin de l'auteur, si violemment critiqué en son temps pour ce mot que Shaeffer explique très bien, le texte devient corps de désir vivant. Ce faisant, Barthes a offert à la littérature le plus fabuleux des présents, il a détruit la notion de classique et de modernes déjà fortement soupçonnée par Barrès, l'a réduite en cendres, renvoyée au lycée et à l'université pour rafraîchir nos âmes lasses. Il nous a rendu le vert paradis des lectures enfantines et nous a reconduits au jardin d’Épicure en cette île paisible où Socrate naguère, renonçant à servir par sa mort la Cité, a suivi Alcibiade..
Merci à Jean-Marie Shaeffer d'avoir ravivé en moi le vivant souvenir de cette île, longtemps connue sous le nom d'Arcadie, où il m'arrive parfois encore de reposer, à l'abri de cette intelligence du texte qui, à chaque page lue et relue, mystère du don sans doute, suffoque le lecteur.



1Roland Barthes, Fiction &Cie, Seuil, janvier 2015, ( 678 pages ).
2Le mot est de Montherlant.
3Le mot est de Barrès.
4Tout lecteur de Barthes devrait lire Le Kimono décousu, promenade, suivi de Découpages japonais de Michel Butor, paru aux éditions Kailash, le 20 novembre 2003, peu de temps avant la mort de son auteur. Ce Gerçois, turcophile, était aussi barthésien et ses instantanés de vies japonaises, ces « cartes postales en mots », mythèmes saisis au vif demeurent le complément indispensable à la lecture de l'Empire des signes. Je n'ai pas connu Barthes mais quand les amis de Barthes évoquent son indulgence, sa gentillesse au sens le plus chimique du mot, immédiatement l'image de Jean Pinquié, disparu au seuil de la cinquantaine, resurgit, intacte, hurlant le mot de Proust à propos de la mère morte, la peine ne disparaît jamais, seul le souvenir s'étoffe...
5SHAEFFER, p. 49-50.
6Paru chez Grasset en 1986 et en édition du Livre de Poche en 1990.
7Marie GIL, Roland Barthes, Au lieu de la vie, coll. Grande biographie, Flammarion, 2012.
8 Autre ouvrage passionnant, Jean-Claude MILNER, le pas philosophique de Roland Barthes, Verdier 2003 : « Jouant des mille éclats d’un cristal de pensée, Roland Barthes écrivit à la fois un roman d’éducation et une phénoménologie de son propre esprit. Page à page, texte par texte. L'auteur a souhaité en restituer la trame et le parcours. »

9 REICHLER, La diabolie, la séduction, la renardie, l'écriture, éditions de Minuit, 1979. Une thèse commencée au Séminaire, terminée «contre» son animateur à l'université de Lausanne.