dimanche 19 mai 2013

Les idiots en folie (6)


                            " Tout renverser !
                            A commencer par la tête
                            où se logent les idées imbéciles,
                            puis les bras
                            qui portent le monde,
                            et la poitrine
                            qui tient le souffle,
                            et l’abdomen
                            qui alourdit les sphères,
                            et la colonne, et les vertèbres
                            qui brisent l’élan,
                            et les jambes
                            qui déciment le temps,
                            et les pieds
                            qui brûlent l’univers,
                            et l’esprit,
                            ce courant d’air
                            qui passe entre nos murs
                            comme la lumière fragile
                            de l’amour enfui. "





jeudi 9 mai 2013

Les lendemains qui déchantent


Le film commence par un plan bucolique : deux lycéennes marchent le long d’un petit chemin boisé en chantonnant. Une oreillette de mp3 pour chacune, elles rigolent et font des projets pour l’avenir, imaginent leur futur appartement, loin des parents, loin du lycée. C’est l’été, l’année se termine, elles se rendent chez l’une d’entre elles pour consulter les résultats du bac et en finir avec les cours, leurs profs et la vie terne d’une lycéenne dans une petite commune périurbaine de l’Ille et Vilaine.



Les premiers Lendemains du beau film de Bénédicte Pagnot, ce sont ceux d’Audrey et Nanou qui espèrent entamer une autre vie, après avoir achevé leur année de Terminale. La promesse ne tient que pour l’une d’entre elles, Audrey, qui obtient son baccalauréat. Quant à l’autre, sa grande amie, Nanou, recalée, elle voit avec amertume, avec l’examen raté, s’éloigner sa meilleure amie ainsi que toute perspective de fuite. Ce n’est pas simplement une nouvelle année de terminale qui se profile pour elle, c’est l’horizon de l’existence qui se réduit et l’interminable répétition des années à venir qui s’annonce.
Dans une critique que l’on peut qualifier de relativement dispensable tant elle transpire la gratuité, Guillaume Loison du NouvelObs semble en vouloir beaucoup au jeu des « jeunes actrices en roue libres. » L’amertume et la gêne qui passent sur le visage de Nanou tandis que son amie exulte et qu’elle-même est déjà consciente d’avoir échoué suffit à démentir ce jugement à l’emporte-pièce et à reconnaître à Pauline Parigot et Pauline Acquart, Audrey et Nanou, un talent d’actrice certain. L’une réussit et l’autre pas. L’une s’en va et l’autre reste. La première scène des Lendemains retranscrit avec délicatesse ce premier deuil.


Interrogée par Gaell B. Lerays pour fichesducinema.com, Bénédicte Pagnot affirme croire « à un principe de réalité qui nous oblige à regarder le monde comme il est, à la responsabilité de chacun, en même temps qu’au poids des origines, de là d’où l’on vient, et à celui des lieux en nous et dans notre histoire que la société investit et où elle nous contraint. » Audrey, son héroïne, semble venir d’un non-lieu géographique et social : une famille de classe moyenne résidant dans une zone périurbaine des alentours de Rennes. Avec son bac en poche, elle quitte l’environnement rassurant et étouffant de sa zone pavillonnaire pour découvrir l’indépendance, la fac, la ville et la colocation avec Julie, petite bourgeoise cultivant une révolte bon chic bon genre et bio dans l’appartement que lui payent papa et maman, incarnation d’une certaine bohème de bonne tenue presque caricaturale mais tout à fait réelle.
C’est à son contact qu’Audrey fait pour la première fois la découverte de ce que l’on n’ose plus appeler un sentiment, à défaut d’une conscience, de classe. On peut à ce titre s’étonner de la lecture très sommaire que Jacques Mandelbaum propose, dans le Monde, du film de Bénédicte Pagnot qui décrirait l’itinéraire d’une jeune fille rangée issue de la petite bourgeoisie se découvrant une conscience politique et passant « de la chrysalide petite-bourgeoise au papillon de l'embrasement social ». Une vision bien simpliste, qui semble elle-même être le produit d’un romantisme révolutionnaire parfaitement daté et tout à fait caractéristique d’une génération de journalistes et d’intellectuels à laquelle les Lendemains présente un bilan peu flatteur.
Ce que découvre la jeune Audrey en arrivant dans la préfecture bretonne, c’est la vacuité profonde et l’inanité de l’engagement « révolutionnaire » de tous ceux qui l’entourent et tentent de l’intégrer à leur petit numéro de narcisses prétendument conscientisés. Il y a Julie donc, dont le combat politique se résume à être végétarienne, à organiser d’inoffensifs comités et de bienveillantes actions solidaires et à faire la leçon à ses parents dans leur luxueux salon sous l’œil un peu effaré d’Audrey. Il y a aussi Thibault, jeune et séduisant étudiant, ardent contempteur du système et de la société de consommation, pour qui ne pas s’engager dans le militantisme « c’est cautionner », et qui révèle à la première occasion toute l’étendue de son souci de l’autre en faisant d’Audrey un coup d’un soir qu’il jette à la première occasion. En peu de temps, Audrey, dont le père vient de perdre son emploi, entrevoit la cruauté des réalités économiques, découvre le dépit amoureux...et la honte de devoir planquer les paquets de céréales au rabais achetées par sa mère.
Les squatteurs qu’Audrey finit par rencontrer au cours de sa lente dérive ne valent pas mieux. On a du mal à comprendre où exactement Jacques Mandelbaum réussit à trouver un semblant de conscience révolutionnaire chez les pathétiques adolescents attardés qui jouent, dans le prétendu « squat politique » où atterrit Audrey, leur pauvre partition de Che Guevara décervelés et régressifs. Rien ne met plus en lumière le nihilisme pathétique et l’individualisme féroce de ces prétendus activistes que leur confrontation avec ceux qu’ils traitent de « vaincus du système » : quelques employés manifestant contre la fermeture de leur usine qu’ils écrasent de leur mépris. « On défend notre travail », lance une syndicaliste. « Et nous on veut pas de travail », répondent les apprentis situationnistes qui n’ont peut-être jamais ouvert un Debord de leur vie.


Il n’était peut-être pas dans les intentions de Bénédicte Pagnot de montrer sous un jour aussi peu flatteur l’univers de ces « autonomes » dont la radicalité, avoue-t-elle par ailleurs, l’intéressait sans la séduire tout à fait, mais le fait est là : Les Lendemains tracent le portrait peu reluisant de jeunes contestataires radicaux dont la contestation se limite à des journées d’errance et au saccage d’un local CGT. Après avoir peinturluré en noir la permanence syndicale, ces spécialistes de l’agitprop avouent penauds à l’un des leurs qui leur reproche de n’avoir pas inscrit le moindre slogan qui puisse différencier leur action du vandalisme primaire : « on n’y a pas pensé. » A un autre moment du film, Audrey constate, effarée, que ces courageux combattants du système sont tous entretenus par leurs parents ou par les services sociaux. « Je suis la seule à bosser ici ! » constate avec un brin d’amertume celle qui doit enchaîner les boulots d'intérim pour compenser la mise au chômage de son père.
Le monde des squats décrit par Bénédicte Pagnot est aussi celui que la réalisatrice dit avoir rencontré il y a peut-être quinze ou vingt ans. Pour celui qui a connu ces milieux à la même époque et observe, comme la réalisatrice le fait, ce qu’ils ont pu devenir aujourd'hui, il est effarant de constater à quel point rien n’a changé dans cet univers marqué avant tout par l’immobilisme : les mêmes slogans éculés, les mêmes justifications maladroites, les mêmes têtes de travellers au look intemporel– casquette élimées, piercing et baggies -, seuls les téléphones portables ont fait entre-temps leur apparition. De la fin des années 90 au début du XXIe siècle, le punk à chiens reste une figure de la postmodernité aussi inusable qu’Harlem Désir ou les Enfoirés et aussi peu surprenante qu’un éditorial de Jean Daniel. De là vient sans doute aussi le trouble sentiment de tristesse qui habite le film. Ces Lendemains là, ce sont ceux de la grande illusion lyrique de mai 68, c’est la gueule de bois des années 80, ce sont les lendemains désenchantés des déjà bien sombres années 90 et ce sont les lendemains sans lendemains de toutes les promesses révolutionnaires.


Le film ne peut cependant pas être perçu uniquement comme la chronique désenchantée d’une jeune étudiante déboussolée. Il comporte par ailleurs quelques clés dont la plus importante est celle que relève sans, semble-t-il, la comprendre, Christophe Carrière dans L’Express : « On n'a pas trouvé à ce jour de meilleure méthode disciplinaire que le salariat. » La citation est reprise par un des membres du squat le GRAL (comprendre « Groupement Révolutionnaire Alternatif Libertaire », nom donné au squat dans lequel s’intègre Audrey) juste après l’épisode emblématique de la discussion avec les syndicalistes devant l’usine menacée de fermeture. Cette citation est tirée de l’essai L’insurrection qui vient, publié en 2007 par un mystérieux « Comité invisible » dont les auteurs restent aujourd’hui  encore anonymes. En 2007, L’insurrection qui vient avait fait grand bruit notamment en raison de l’arrestation de Julien Coupat, soupçonné d’être au moins un des membres du « comité invisible » et accusé par les services de police d’être à l’origine du sabotage d’une caténaire de ligne TGV le 9 novembre 2008. Le pamphlet s’inscrivait à la fois dans une perspective néo-situationniste et néo-marxiste en dénonçant notamment un système de production aliénant reposant sur l’individualisme le plus consumériste et le plus destructeur et sur le salariat, forme d’esclavage déguisé masquant la désutilité du travail, perçu comme un outil de contrôle social plus que de production économique (idée déjà chère au situationniste Raoul Vaneighem) :

En marge de ce cœur de travailleurs effectifs, nécessaires au bon fonctionnement de la machine, s'étend désormais une majorité devenue surnuméraire, qui est certes utile à l'écoulement de la production mais guère plus, et qui fait peser sur la machine le risque, dans son désœuvrement, de se mettre à la saboter. La menace d'une démobilisation générale est le spectre qui hante le système de production présent. A la question " Pourquoi travailler, alors ? ", tout le monde ne répond pas comme cette ex-Rmiste à Libération : " Pour mon bien-être. Il fallait que je m'occupe. " Il y a un risque sérieux que nous finissions par trouver un emploi à notre désœuvrement. Cette population flottante doit être occupée, ou tenue. Or on n'a pas trouvé à ce jour de meilleure méthode disciplinaire que le salariat. Il faudra donc poursuivre le démantèlement des "acquis sociaux" afin de ramener dans le giron salarial les plus rétifs, ceux qui ne se rendent que face à l'alternative entre crever de faim et croupir en taule. L'explosion du secteur esclavagiste des "services personnels" doit continuer : femmes de ménage, restauration, massage, assistance à domicile, cours particuliers, loisirs thérapeutiques, aide psychologique, etc. Le tout accompagné d'un rehaussement continu des normes de sécurité, d'hygiène, de conduite et de culture, d'une accélération dans la fugacité des modes, qui seules assoient la nécessité de tels services. A Rouen, les horodateurs ont cédé la place au "parcmètre humain" : quelqu'un qui s'ennuie dans la rue vous délivre un ticket de stationnement et vous loue, le cas échéant, un parapluie par temps d'averse.[1]

La référence à L’insurrection qui vient jette un éclairage nouveau sur les Lendemains. Le GRAL ne peut-il être comparé à l’Ekluserie, squat rennais dans lequel fut rédigé L’Appel en 2003, premier texte politique sans doute à l’origine de L’insurrection qui vient[2] ? Ne peut-on voir Et la guerre est à peine commencée[3], court métrage inspiré par le contenu de l'Appel et, dans sa forme, par le In girum noctede Debord, comme un arrière-plan idéologique aux Lendemains ? L’évacuation musclée du GRAL et l’arrestation d’une partie de ses membres fait-elle faire référence à l'évacuation de l'Ekluserie en 2005 ? Enfin, les deux gestes de sabotage d’Audrey, commis contre un journal local et dans un TGV, dont elle assure le nettoyage pour une agence d’intérim, semblent là encore renvoyer à l'affaire Coupat et aux événements de Tarnac.


De façon plus cruelle cependant, et là encore la question des intentions réelles de la réalisatrice reste entière, le portrait des activistes squatteurs du GRAL renvoie également à un passage de L’insurrection qui vient qu’il faut à nouveau citer :

Le handicapé est le modèle de la citoyenneté qui vient. Ce n’est pas sans prémonition que les associations qui l’exploitent revendiquent à présent pour lui le «revenu d’existence». La sociabilité est maintenant faite de mille petites niches, de mille petits refuges où l’on se tient chaud. Où c’est toujours mieux que le grand froid dehors. Où tout est faux, car tout n’est que prétexte à se réchauffer. […] Le maintien du Moi dans un état de demi-délabrement permanent, dans une demi-défaillance chronique est le secret le mieux gardé de l’ordre des choses actuel.

Les pauvres révolutionnaires du GRAL que rencontre Audrey ne sont eux-mêmes que des handicapés du Moi. Ils cherchent à recréer, au sein de leur milieu autarcique, une parodie de sociabilité qui leur donne l’impression d’échapper à un système dont ils ne comprennent pas qu’ils sont eux-mêmes les pathétiques produits. Tout entier dévoués à leur fuite et à la satisfaction de leur quête purement matérialiste de liberté, qui pourrait se résumer à une version radicalisée du désormais célèbre « Ne pas se prendre la tête », devenu slogan du siècle et maxime d’une civilisation parfaitement délabrée, ils baignent dans un nihilisme qui se suffit à lui-même et s’autojustifie en permanence. La façon dont Bénédicte Pagnot filme le groupe de plus en plus réduit qui entoure Audrey, ce petit monde de plus en plus fermé qui se réfugie derrière les fenêtres murées des squats de passage, témoigne de l'enfermement d'Audrey mais aussi (volontairement ? Là encore la question se pose) de l’autisme d’une génération qui, même dans la révolte ne peut guère plus que singer radicalement la fuite en avant et le narcissisme décérébré de la société qui les entoure et dont ils ne font que caricaturer les codes.
Seule Audrey amène sa révolte jusqu’au seuil de la violence politique sans que son geste désespéré n'acquière pour autant plus de signification que les misérables actes de vandalisme commis auparavant avec ses compagnons de squat. La seule différence est qu’Audrey bascule cette fois définitivement dans l’illégalité et se voit arrêtée et condamnée. Le regard qu’Audrey jette à la caméra dans la scène finale des Lendemains fait penser à la dernière séquence des Quatre cent coups et au regard brillant et triste que Jean-Pierre Léaud lance au spectateur. Le regard noir d’Audrey et les yeux tristes d’Antoine Doinel disent simplement : « Et maintenant ? » Ces yeux-là n’entrevoient pas de lendemains qui chantent.






[1] Nous fournissons ici la version pdf du texte de L’insurrection qui vient où l’on pourra retrouver l’extrait mentionné ci-dessus.
[2] Nous renvoyons pour plus d’informations à cet article de Technikart : http://www.technikart.com/archives/5465-ici-lombre
[3] La transcription du court-métrage : http://infokiosques.net/spip.php?article136

mardi 7 mai 2013

Un arrangement à l'amiable


Cher Monsieur le fiscalisateur,

            Je viens de recevoir il y a quelques jours ma déclaration d’impôts préremplie et je me demandais à cette occasion si nous pouvions trouver un petit arrangement, entre nous, comme ça, en toute discrétion. En effet, j’ai appris dans le journal quelques temps auparavant que le grand timonier de l’économie, M. Moscovici, avait décidé de prélever dix milliards supplémentaires dans le portefeuille des Français, après avoir ponctionné vingt-quatre milliards en 2013 et vingt milliards en 2012. Loin de moi l’idée de ne pas vouloir vous donner un coup de main afin de continuer à financer les émoluments de nos trente-huit ministres ou les voyages de notre président et de sa petite amie à New-York, qui a fait de gros efforts cette fois j’en suis conscient, pour faire un peu moins de shopping, mais bon je risque de ne plus avoir assez de monnaie pour le parcmètre.



            C’est pourquoi, à l’instant de m’acquitter de mon devoir de citoyen et de mon obole annuelle, je me demandais si nous ne pourrions pas convenir d’un petit arrangement pour une fois, un peu comme M. Cahuzac par exemple, avec son compte en Suisse à géométrie variable, ou M. Guéant et ses tableaux vendus à la sauvette. Je sais bien évidemment que je ne peux pas demander à bénéficier d’un traitement de faveur par rapport aux autres Français et que si tout le monde faisait comme moi vous n’en sortiriez plus mais je me disais, en regardant ma feuille d’impôt, allez cette année pourquoi pas moi ? On pourrait peut-être s’arranger discrètement pour m’en mettre un peu de côté aussi et je saurais rester discret. Au besoin, si je me fais pincer, je pourrais toujours faire semblant de démissionner ou alors prétendre comme un gros blaireau que j’ai refourgué une croûte à prix d’or sur e-bay. Après tout, comme on le voit tous les jours, plus c’est gros, plus ça passe et le ciel ne nous tombe pas sur la tête pour autant.
            D’ailleurs, si vraiment l’opinion est trop choquée, je pourrais réellement envisager d’abandonner la vie politique et mon travail afin de tirer de manière responsable les conséquences de mes actes et aller profiter de mes rentes quelque part dans un camping entre Berck-Plage et Hazebrouck, à l’abri des médias et de l’effervescence. Moi vous savez, je suis un peu comme Claude et Jérôme, de toute façon je sers  pas à grand-chose. La plupart du temps moi aussi je n’en fous pas une rame et je brasse surtout beaucoup d’air en déclarant à qui veut l’entendre que j’ai un bilan du tonnerre et que sans moi la boîte se casserait la gueule. Je suis sûr que mes collègues seront ravis de me voir décamper et ne m’en voudront même pas d’avoir détourné quelques millions. Avec Jérôme et Claude, on se tirerait en camping-car et on irait se bronzer la couenne dans un paradis fiscal les pieds dans la flotte et pas trop loin d’une supérette. On jouerait à la pétanque, on boirait des pastis et on ferait des chèques en blanc au supermarché pour racheter de l’Alsabrau qu’on mettrait au frais dans la glacière. On parlerait des tableaux de Claude et de la femme à Jérôme, on se taperait sur le bide. On irait pisser dans la mer en chantant "quand est prolétaire et qu'on a pas de pognon, on va pisser dans l'eau et ça nous fait des ronds!" On serait bien quoi.
            Et il y aurait même une place pour vous, M. le fiscalisateur, parce que si vous me filez un petit coup de pouce et qu’on arrive à s’arranger, je serai solidaire, y a pas de raison, je vous mettrai quelques biftons de côté et on filera à l’anglaise au camping des flots bleus. Parce qu’au fond, vous M. le fiscalisateur, Jéjé, Cloclo et moi on est pareils tous les quatre, on est des rusés, des filous, on a compris la musique. On est des renards. 

                J'espère que nous aurons réussi à nous comprendre sur ce coup-là et en vous adressant , M. le fiscalisateur, mes salutations les plus peinardes, je vous la souhaite bien bonne, 


Une triste complainte à retrouver dans Causeur


vendredi 3 mai 2013

MUD, un film antimoderne



        
         Les réalisateurs américains, tout du moins certains d’entre eux, ont la capacité de fondre le cinéma d’aventures dans une brume sociale teintée de mélancolie et de perdition. Et il n’est pas surprenant que les bayous, ce fantôme organique né des boyaux entrelacés et des méandres du fleuve Mississipi, forment le décor naturel d’un monde en décomposition. Déjà, Les bêtes du sud sauvage (Benh Zeitlin) mettaient en scène les laissés-pour-compte du rêve américain aux prises avec la logique froide et calculatrice de l’administration. La petite fille, Hushpuppy, en appelait alors aux forces profondes, et mythologiques, du fleuve pour donner à son père quelques instants de dignité, avant que les courants ne l’emportent vers d’autres mondes. Cette fois-ci, Jeff Nichols inscrit les aventures de deux jeunes garçons dans les boyaux d’un fleuve, et l’éclaircie de ses îles, comme une métaphore de la vie à venir, entre bien et mal.

         Sans souffler mot de ces aventures, assez convenues par ailleurs, on peut s’attacher à l’arrière-fond du film, et y déceler cette petite musique du temps qui passe, et qui se dégrade. Ce n’est pas faire œuvre de nostalgie, mais tout simplement de lucidité : le système avance ses bras artificiels jusque dans les lieux reculés, où survivent les citoyens de seconde zone, pour les remettre dans le circuit de l’immense machinerie sociale, le « gros animal » disait Simone Weil.

       Par petites touches, le film dessine deux mondes différents, pas forcément opposés, qui se tiennent l’un à côté de l’autre, comme séparés par une frontière invisible. Le premier est celui de la nature grouillante, à la fois terrible et vivifiante, des rives du Mississipi ; un entrelacs de boyaux et de soleils dans lequel des « pauvres gens », des « ploucs », s’évertuent à vivre de la pêche et de la récupération en tous genres. C’est là que les deux garçons vivent, en toute franchise, en toute innocence. Le second est celui de la « civilisation » où les routes goudronnées quadrillent l’espace, et débouchent sur les quartiers résidentiels, les enseignes commerciales et les motels impersonnels. C’est là que vivent les « gens normaux », les « gens biens », ceux qui se sont pliés aux conventions, et qui ont été payés en retour.

         Précisons que le film n’est pas du tout démonstratif, mais parvient à distiller, ici et là, les bribes de deux mondes en suspens, l’un en voie de disparition, et l’autre qui n’est finalement jamais né. A travers un éventail (riche) de personnages secondaires, on peut sentir ce que recouvre une notion bien difficile à cerner, la « décence commune » (Orwell), cette morale des « gens ordinaires » que le contact avec la nature, et le labeur qui en découle, a forgé au coin du bon sens. Elle n’a pas de règles établies, ni de buts à poursuivre, mais se révèle au fil des situations, quand l’être s’engage tout entier dans son geste. De l’autre côté, les principes ne sont pas plus arrêtés, ni en bien ni en mal ; ils sont simplement le fruit d’une existence artificielle où le geste n’a plus lieu d’être.

         Dans ce contexte, Mud (« la boue ») est une sorte d'anti-héros que les enfants ont pris pour modèle. Il tient des propos désarticulés sur la présence du « mauvais œil », se persuade d'un amour impossible et n'hésite pas à mentir pour parvenir à ses fins. Il est comme le produit des deux mondes : élevé dans le bayou, il s'est frotté à la "civilisation" avant que le crime ne le fasse revenir à lui-même, avec les démons du passé. En quête d’amour, ou ce qu’il en reste, il entraîne avec lui les mômes du bayou, comme dans une épreuve initiatique, où l’on ressort avec un autre visage. Et celui des gamins est déjà voilé par la société qui avance, pas encore assombri par les années, mais l’on sent poindre la fin d’un monde. Et la colère qui va avec, sourde et muette. 

dimanche 28 avril 2013

Rien ne se passe comme prévu



Le mot « aveuglement » revient fréquemment, pour décrire aussi bien le travail de la presse que les motivations des acteurs politiques, dans la chronique de la campagne présidentielle de 2012 réalisée par Laurent Binet, fort bien intitulée Rien ne se passe comme prévu. L’auteur lui-même, qui a suivi le candidat Hollande, de la déclaration jusqu’à la consécration, s’avoue souvent, avec humilité, relativement aveugle et bien incapable de prédire aussi bien les événements à venir que l’agenda au jour le jour d’un François Hollande difficile à suivre dans ses pérégrinations de présidentiable. Laurent Binet n’est pas journaliste, il l’admet fort bien, et se trouve souvent emprunté dans son rôle de Yasmina Reza socialiste. « Vais-je me faire aussi inviter à danser par le futur président ? », se demande le modeste chroniqueur, qui peine à suivre un Hollande pourtant aussi fuyant qu’indéchiffrable.
            C’est en effet l’image qui s’impose après la lecture assez instructive du petit ouvrage de Laurent Binet : celle d’un Hollande aux décisions souvent bien peu lisibles, imprévisible et secret jusqu’à la manie autour duquel bruisse et s’agite un micro-univers de courtisans dont la vision politique est strictement limitée par les ambitions carriéristes et dont les ambitions carriéristes ne peuvent s’échafauder sur plus de quelques jours, en fonction de la faveur ou de la défaveur dans laquelle le candidat-futur-président les tient ou les abaisse, suivant ses propres humeurs et sa stratégie du moment. La métaphore affectionnée par Binet pour décrire les apparitions publiques de Hollande tient de la flagornerie cosmique mais symbolise cependant parfaitement la configuration planétaire que les journalistes et pseudo-ministrables organisent autour du candidat : celle d’une comète constituée du noyau présidentiable et de ses proches et, tout autour, d’une « traîne » de gardes du corps, de fidèles, de moins fidèles, de journalistes, de courtisans, d’alliés du jour et de curieux qui tentent l’espace de quelques minutes de s’intégrer au rythme infernal du marathon présidentiel.
            Tout le livre de Binet est bien sûr une course : la course éperdue de l’auteur pour suivre son sujet, la course aux alliances, la course à la petite phrase et, au centre de son « oursin » de perches et de micros, la course de Hollande qui tente de devancer Sarkozy. C’est la qualité principale de l’ouvrage de Binet que de réussir à restituer cet aspect à la fois fascinant et effrayant de la politique moderne, ce mouvement perpétuel, impitoyable et aliénant, auquel est soumis l’ensemble du personnel politique dans le régime des partis. Perdu dans cette vaste empoignade, Laurent Binet est rapidement dépassé et happé par les événements et joue son rôle de scribe et de groupie socialiste avec modestie et une cécité quelquefois confondante. Bien qu’on soit touché par l’honnêteté de l’auteur qui confie avec lucidité être rapidement incapable d’avoir le moindre regard objectif sur son candidat-sujet, on est un peu surpris par les conclusions qu'il tire de l’observation de l’animal politique in vivo. Ainsi Laurent Binet confie-t-il être impressionné par la « stratégie » habile de Hollande qui consiste à encaisser les critiques et à les retourner contre ses adversaires. On aurait pas pensé, avant la lecture de Rien ne se passe comme prévu, que l'art de la politique puisse consister en la capacité à esquiver et rendre les coups…
            En dépit des poses de Candide amoureux de L. Binet et de l’écriture quelquefois un peu faible de Rien ne se passe comme prévu, l’ouvrage n’interdit pas d’éprouver, tempérée par la distance dont jouit le lecteur, la fascination pour cette grande course vaine après le pouvoir qui se déroule frénétiquement jusqu’au 6 mai. Il permet aussi de mesurer la condescendance entretenue à l’égard de l’électorat par les politiques et par l’auteur lui-même qui qualifie avec une ironie cruelle de « moment Ken Loach » la rencontre avec des ouvriers de Florange. On voit d’ailleurs à cette occasion à quel point François Hollande peut se montrer mal à l’aise sur ce terrain, ainsi que l’absence complète de proposition politique portée par l’une des deux grandes formations en campagne dans le domaine économique et industriel. Après une confrontation houleuse et éprouvante avec un salariat dépité, le candidat et son staff retrouvent avec plaisir les ésotériques mais rassurantes arcanes de la stratégie électorale et s’inquiètent plus de la percée de Jean-Luc Mélenchon que de la question de la désindustrialisation, un problème pour lequel, vraiment, personne n’a de solution à proposer. Quant à l’électeur, on comprend qu’il se divise grossièrement en deux catégories : le vaste et hétéroclite peuple de gauche dont il faut rassembler les forces puisque l’élection, stratégiquement, se gagne là et...ceux d’en face, auxquels Binet va d’ailleurs rendre visite à l’occasion d’un meeting sarkozyste, croyant bon à l’occasion de se « déguiser » en militant de droite, avec le Figaro sous le bras et la raie sur le côté. On ne sait s’il éprouve le besoin de brandir Libération et de porter le kéfié quand il retourne chez les socialistes…
            La lecture de Rien ne se passe comme prévu est plus instructive aujourd'hui,  dix mois après la victoire de François Hollande, car elle montre d’une part des politiques qui ne semblent plus capables de comprendre autre chose que la politique, ce qui pourrait sembler sémantiquement normal mais apparaît un peu effrayant quand on se rappelle que tous aspirent à l’exercice de l’Etat. Elle montre enfin un François Hollande qui navigue dans la campagne tel qu’il se montre aujourd’hui à la tête du pays : fermé et replié sur lui-même et maître d’un agenda que lui-seul semble connaître et comprendre. En dépit de l’admiration de Binet pour la « stratégie » de son candidat, on saisit mieux la nature de cette stratégie qui consiste à encaisser avec rondeur les attaques en attendant qu’un Sarkozy déjà usé par le pouvoir soit balayé par le mécontentement populaire qui profitera à un candidat socialiste serein et inamovible. Il est d’autant plus intéressant de retrouver ce François Hollande là, dont le discours au soir du 6 mai, d’une platitude effrayante, augurait le règne, après dix mois qui n’ont pas révélé le moindre écart entre la manière de conquérir le pouvoir et celle de l’exercer. A l’heure où le chef de l’Etat a réussi à diviser durablement le pays sur une question sociétale, avant même de se confronter réellement aux véritables enjeux de sa présidence, et semble décrédibilisé au point d’être surnommé « Monsieur Faible » ou « Pépère » par deux grands magazines d’opinion, la stratégie du roc semble toujours de mise. Enigmatique et fermé, Hollande poursuit son tête à tête avec le pays de la même manière qu’il menait le débat face à Nicolas Sarkozy : en faisant le dos rond et en attendant que ça passe. Pas sûr que cette fois tout se passe comme prévu.

Laurent Binet. Rien ne se passe comme prévu. Grasset. 2012

vendredi 26 avril 2013

L'invention du beauf


Le personnage du « beauf » est apparu sous la plume du dessinateur Cabu au tournant des années 1970. Individu gras et moustachu, beuglard, volontiers alcoolique et toujours répugnant, le beauf incarne à ses débuts le pilier de bistrot aux idées arrêtées et à l’haleine douteuse qui abreuve son auditoire, dès qu’il en a un, d’opinions imbéciles et rétrogrades et de maximes idiotes. Ce beauf-là est le plus fervent pratiquant de la philosophie de comptoir et du « tous pourris ». Rapidement, le beauf sort du bistro et devient la figure emblématique d’une catégorie sociale et culturelle dont Cabu caricature les traits dans Charlie-Hebdo, inspiré par les imitations de François Cavanna :

Ce qu'il aime tout particulièrement Cavanna, c'est singer les conversations d'apéro, voix grave, index levé, certitudes en bandoulière. «Dans ces moments-là, je parlais tout le temps de mon beauf, comme ça, comme on dirait mon frangin, explique Cavanna, aujourd'hui écrivain. Le type avec lequel on regarde le foot à la télé, celui qui vient vous aider à repeindre la cuisine le dimanche, parce que le week-end d'avant, c'est vous qui êtes allé l'aider à bricoler sa voiture. Venant d'un milieu ouvrier, cela symbolisait pour moi les relents de pastis, la pétanque, la connerie morne.» Les autres de la bande, comme les dessinateurs Reiser ou Gébé, en rajoutent. Eux aussi sont issus de familles très populaires, aux portes de la misère même. Un seul d'entre eux trouve le beauf exotique. Hurle de rire chaque fois qu'on en parle. Cabu. «Lui avait grandi à Châlons-sur-Marne, dans une bourgeoisie de province assez protégée, reprend Cavanna. Il a senti tout de suite ce qu'il y avait derrière mon beauf. Il l'a attrapé par la moustache, l'a collé sous les projecteurs et ne l'a plus lâché.»[1]

Le beauf de Cabu a connu la consécration en 1975 avec la sortie (et le succès) de l’album « Mon Beauf » qui fixe les traits et les caractéristiques du personnage : un gros imbécile à grande gueule, l’œil globuleux et la trogne imbibée, la fraise de poivrot plantée au-dessus d’un gueuloir encadré par les deux pattes de l’énorme moustache, la calvitie naissante, le cou perdu dans la graisse et le jogging tendu par la barrique qui lui sert de torse. En même temps, les épaules sont fortes et les bras épais, c’est normal, le beauf est avant tout un ouvrier, un de ces milliers d’imbéciles qui bossent sur les chantiers ou les usines, qui sont bouchers, équarisseurs ou tourneurs fraiseurs et qui, éventuellement, s’offrent une petite retraite dorée de patron de café à Châlons-sur-Marne, celui-là même qui avait, selon la légende, inspiré le créateur du beauf. D’ailleurs, comme l’écrivait Florence Aubenas en 1996, les principaux intéressés n’étaient sans doute pas le public auquel s’adressait Cabu : « Là-bas, à Châlons-sur-Marne, le bistrotier de la place du marché est mort sans avoir jamais deviné la carrière fulgurante et brutale de son double en papier, créé par un gamin qui ne lui avait jamais adressé la parole. »[2]
Fulgurance journalistique. Cette phrase résume la problématique qui a sous-tendu la création du beauf, caricature du populo fantasmée par quelques intellectuels de gauche et un dessinateur lui-même issu de la petite bourgeoisie de province. Pour les Cavanna, Reiser ou Gébé, issus eux-mêmes de milieux populaires, le beauf est un repoussoir, il représente, Cavanna le dit fort bien, la « connerie morne », celle du peuple qui exprime, par des milliers de bouche, l’opinion de ceux qui ne savent rien. Le peuple n’a pas de voix, il n’est qu’une rumeur, constamment changeante. Aux Cavanna, Reiser ou Gébé, on pourrait appliquer le portrait que Bernanos fait du populiste qui, monté en graine et en grade, voudrait se débarrasser des mains sales et calleuses qui l’attrapent par le bas de la veste et tentent de le retenir en lui disant : « Reviens ! Tu es des nôtres ! »
Cabu lui, incarne une autre sensibilité de classe. Le milieu dans lequel il a grandi ne l’a pas mis directement en contact avec les beaufs que Cavanna imite avec tant de brio à la rédaction de Charlie Hebdo. Il s’agit pour lui d’une réalité lointaine mais d’un symbole néanmoins fort auquel il peut associer de multiples détestations : l’armée, l’infernal couple nationalisme-patriotisme, le populisme et le conservatisme. Comme il s’en explique en 1980 sur le plateau d’Apostrophe, le beauf « représente le bon sens français mais il ne se rend pas compte qu’il est complétement manipulé » : son beauf est un type qui est pour les centrales nucléaires, favorable à l’armée et qui marque de façon outrancière sa virilité, c’est un joueur de loto, un chasseur voire un « petit-bourgeois », ajoute Cabu avec un soupçon de mauvaise conscience de classe. « Je ne sais pas si je verrai la fin de ces gens-là mais avec l’autodéfense c’est bien parti », conclut-il sous l’œil amusé de Pivot[3]



Au moment où Cabu donne naissance à son beauf, la société et peut-être plus encore le paysage politique français sont en pleine évolution. Mai 68 a achevé de remettre en cause une hiérarchie politique et sociale déjà moribonde bien avant que les étudiants ne montent des barricades dans le quartier latin. Le PCF a été complètement débordé par le mouvement de contestation et se voit associé à la gérontocratie qui s’est emparée du grand frère soviétique. Quant à la droite gaulliste, elle est passablement disqualifiée par la montée en puissance d’une nouvelle génération, plus moderne, plus libérale aussi, incarnée en 1974 par Valéry Giscard d’Estaing, l’homme qui conduit lui-même sa 504. Quelques années plus tard, l’échec du gouvernement Mauroy scellant la fin des illusions socialistes, la nomination de Laurent Fabius au poste de premier ministre accrédite la conversion des socialistes au discours de la rigueur. Le temps des promesses sociales est révolu, et celui des ouvriers aussi. Le vieux prolétariat fatigué est remplacé par une nouvelle icône fatiguée dont le « Touche pas à mon pote » de SOS Racisme s’est emparée : celle de l’immigré qui correspond mieux aux valeurs auxquelles les intellectuels de gauche peuvent se raccrocher, c’est-à dire une forme d’universalisme et d’internationalisme qui masque difficilement une certaine impuissance idéologique, alors que les grands projets utopiques s’effondrent avec l’URSS. Les années 80 exhalent pour les intellectuels une odeur douçâtre de caveau. Elles ont été le tombeau du marxisme, du maoïsme devenu socialisme à économie de marché, et des avant-gardes, jouets conceptuels désormais inutiles.
Le beauf de Cabu, qui a connu une longue carrière de 1975 à nos jours, a joué un rôle cathartique pour ces intellectuels qui ont cherché à se débarrasser d’un peuple devenu encombrant, résolument borné, embarrassant dans ses élans et inquiétant dans ses silences. Le beauf aujourd’hui vote à droite, plus volontiers FN, mais il a pu également s’aventurer chez Laguiller ou au PC. Au fil des ans, il est devenu sous la plume de Cabu un arriviste méprisable qui a sûrement voté pour Nicolas Sarkozy en 2007, mais il incarne toujours, selon les dires du dessinateur, un pauvre type qui, sans idées, se contente de répéter bruyamment celles des autres. L’important est que ce beauf ait pu concentrer sur sa détestable personne le ressentiment développé par des intellectuels que leur déroute idéologique a orientés vers des thématiques sociétales plutôt que sociales. Les intellectuels ont recréé en quelque sorte un peuple à l’image de leurs aspirations et de leurs détestations. Que ce peuple puisse les décevoir en faisant du Front National le troisième parti de France ou en rejetant le traité constitutionnel européen ne peut pas surprendre. Le beauf est là pour montrer à quel point le peuple est ennemi de lui-même. Les intellectuels et les politiques ont aujourd’hui pour tâche d’empêcher ce peuple potentiellement raciste, la plupart du temps stupide et certainement constamment anti-progressiste de se laisser entraîner par ses plus mauvais penchants  et le personnage de Cabu symbolise cette relation de méfiance qui s’est installée entre les élites et la population. A-t-elle jamais disparu ? Dans le Danton d’Andrej Wajda, Robespierre dans un souffle, constatait avec amertume : « Faut-il faire le bonheur du peuple contre son gré ? » Sans que Cabu y ait peut-être vraiment songé, la conception des rapports entre le peuple et ses représentants que son beauf véhicule emprunte autant à Lénine qu’à Siéyès. Elle illustre même à merveille la défiance et la crainte qu’un bourgeois du Second Empire éprouvait à l’encontre de la populace sale, braillarde et imprévisible. Mais Cabu, en dépit de Charlie-Hebdo, reste après tout un petit bourgeois de Châlon, un peu effrayé par le populo. On ne renie jamais complètement ses origines…

 Cet article est tiré du dernier numéro de la Revue Eléments, paru le 25 avril 2013, à retrouver dans tous les bons kiosques ou à commander sur le site de la revue.


jeudi 25 avril 2013

"Nudités", de Giorgio Agamben



Giorgio Agamben est un philosophe italien né en 1942 à Rome, spécialiste de la pensée de Walter Benjamin, de Heidegger, de Carl Schmitt et de Jacob Taubes, dont il a édité en Italie les œuvres complètes. Sa réflexion, tournée le plus souvent vers la question du langage et l’articulation entre théologie et philosophie, est traversé par une interrogation qui pourrait se résumer comme suit : quelle est la capacité des régimes modernes à intervenir dans la vie biologique des individus et à gérer les citoyens comme de simples unités d’un vivant mesuré et comptabilisé ?




Ce thème, qui a amené Agamben à confronter la pensée foucaldienne à l’approche heideggerienne et a déjà valu au philosophe italien quelques vives polémiques, est à nouveau central dans Nudités, recueil de dix articles publiés initialement en 2009 aux éditions Nottetempro sous le titre Nudità. Le terme nudité fait référence à l’état de celui qui est nu, sans vêtements, sans parure, sans artifice, sans masque et sans protection. La nudité n’est pas un état naturel à l’homme. Elle suppose un acte de dissociation que l’on retrouve dans les grandes cultures monothéistes, de la même manière que les philosophies orientales ou les rites des religions animistes nous montrent que dans toutes les sociétés humaines la nudité tend à être cachée. Le titre pluriel du recueil d’Agamben le montre explicitement : il existe plusieurs nudités. La nudité chrétienne n’est plus celle des antiques même si l’homme qui va nu est aussi dans l’Antiquité aristotélicienne celui qui vit hors de la cité, parmi les bêtes, ou parmi les dieux. Si l’on se réfère au mythe du paradis perdu, la conscience de la nudité va de pair avec l’acquisition du savoir, de la conscience de soi et de la conscience de l’autre dans son altérité la plus éclatante. 


La bible enseigne qu’à l’origine de la nudité se trouve la création et le péché. La création qui a fait l’homme et la femme et le péché qui les a condamné à l’humaine condition et à la recherche du salut. L’article éponyme, et le plus long, de l’ouvrage, « Nudités », explicite en quelque sorte la relation entre la Création et la nature humaine déterminé par l’Impératif du salut. Le péché, ainsi, n’a pas introduit le mal dans le monde, il l’a seulement révélé. Il a poussé l’homme à retirer le vêtement de grâce et à entreprendre de s’interpréter lui-même, dans tout son orgueil. La nudité qui suit la chute insinue dans la création une imperfection constitutive et qu’il s’agit en tout état de cause, de couvrir. Le péché, par cette révélation, produit en même temps cette corruption de la nature dont il donne la conscience. Il créé car il rend visible. Avant de chasser Adam et Eve du paradis, Dieu les a revêtu, non pas de simple habits, de la nécessité de la rédemption qui confère tout son sens à sa création car le péché a révélé l’existence de ce qui donne sa pleine existence à la création, celle du mal. Adam et Eve, avant la chute, n’étaient pas nus. Ils étaient recouverts « d’un vêtement de grâce », d’un « vêtement de lumière » dont le péché les prive désormais. Sans ce vêtement de lumière, les voici vraiment dénudés et contraint de se couvrir d’un habit de feuilles, puis de peaux animales, pour cacher à leurs yeux leur nudité. Pour Agamben, il n’existe pas, dans le christianisme, de théologie de la nudité, mais une théologie du vêtement. L’absence de vêtement qui existe avant le péché n’est pas nudité. Adam et Eve sont alors couverts par le regard de dieu. Après la chute, leur propre regard leur révèle soudain leur véritable nudité qu’ils doivent cacher par des vêtements. La nudité n’est révélée qu’à la faveur de ce changement qui est intervenu dans l’homme. Ainsi, explique Agamben dans une jolie formule, la féminité « fait de la femme la gardienne tenace de la nudité paradisiaque. » 




La nudité n’est donc jamais une forme stable car elle ne survient jamais complètement. L’effeuillage, le strip-tease, n’est jamais parfait, la nudité « ne finit jamais de survenir » car « elle n’est jamais que l’événement du défaut de la grâce. » La contemplation de la nudité n’est jamais qu’une recherche toujours inassouvie, même quand l’effeuillage est complet et « que toutes les parties cachées ont été exhibées effrontément », nous dit Agamben. Cette nudité ne se soumet d’autant pas à la contemplation qu’elle est synonyme d’incontrôlable activité des organes génitaux, bestialité à laquelle l’homme est renvoyé après la chute. La nudité ne laisse jamais apparaître la nature telle qu’elle était avant la grâce – qui nous est parfaitement inconnue –, elle nous montre seulement une nature corrompue, orpheline de la grâce : la nudité laisse le regard insatisfait car elle rappelle à quel point notre nature est entachée de ce regret et de la nostalgie d’une nudité sans honte. La danse, seule, est l’art le plus à même de nous rappeler cette grâce perdue, car, nous dit agamben, « le corps le plus gracieux est le corps nu que ses actes entourent d’un vêtement invisible en dérobant entièrement sa chair par la magie et la grâce du mouvement bien que la chair soit totalement présente aux yeux des spectateurs. » 


De même que la nudité est ainsi toujours habillée par la honte ou par un semblant de grâce qui est comme une lointaine évocation du vêtement de lumière, le vêtement, le voile, est lui-même toujours fragile et éphémère. Il est toujours susceptible d’être déchiré ou arraché, faisant courir au porteur le risque, le risque mortel, de se voir révélé dans la nudité accusatrice de sa nature corrompue. Si nous vivons, depuis le péché originel dans un monde corrompu, il nous revient de déchirer ce voile. La notion centrale qui rassemble les dix articles composant Nudités est celle du dévoilement, dévoilement qui dépouille l’homme du vêtement de grâce et le pousse hors de la création mais aussi dévoilement qui est l’œuvre du salut et qui révèle la vraie nature de la création. L’œuvre du salut s’accomplit à travers le dévoilement nous dit Agamben, dévoilement qui redonne sens au créé. Ce dévoilement est un dés-oeuvrement nécessaire, c’est-à-dire une « neutralisation (…) des gestes, des actions et des œuvres humaines », qui met la création en repos, qui la situe à nouveau dans le temps sacré, qui suspend les relations sociales et désactive les valeurs et les pouvoirs en place, comme ce qui s’accomplit pour le judaïsme dans le shabbat ou depuis l’antiquité dans le carnaval, carne vale, l’enlèvement des chairs et le désoeuvrement du monde par la fête et surtout par la danse. « Qu’est-ce que la danse, écrit Agamben, sinon la libération des corps de ses mouvements utilitaires ? » Le poète a lui aussi la charge de « dés-œuvrer » l’époque, de la placer en suspens, de dépouiller les actions des hommes de leur utilité pour leur rendre leur juste valeur. Le pouvoir de l’ange nous entraîne en avant dans la création mais celui du prophète est celui de « reprendre, de défaire et d’arrêter le progrès de la création. » Nous ne serons pas sauvé, dit Agamben, par le pouvoir angélique (et aussi démoniaque) « avec lequel les hommes produisent leur œuvre de l’art ou de la technique, de la guerre ou de la paix (…) mais par le pouvoir à la fois plus humble et plus corporel, qui leur revient en tant que créatures. » 



L’homme ainsi, doit fixer le regard sur son temps pour en percevoir non la lumière qui l’éblouit et le trompe mais la part d’obscurité. En opérant une démonstration qui nous rappelle le renversement des clartés dont un Paulhan taoïste avait si bien parlé dans son texte « Le clair et l’obscur », Agamben nous démontre que le contemporain clairvoyant est celui qui ne se laisse pas aveugler par la lumière du siècle mais qui reçoit en plein visage le faisceau d’obscurité de son époque et qui saura y discerner la vérité de son époque. Ce dévoilement nécessaire est accompli dans l’œuvre de Kafka, qui, dans Le Procès, à l’instar du kalumniator romain (celui coupable de fausses accusations qui devait porter sur son front la lettre K) intente un procès contre soi-même qui n’est rien d’autre qu’une mise à nu et une véritable enquête sur la vérité. Le rôle de kalumniator s’apparente aussi à celui du bouffon carnavalesque qui opère un renversement des usages et refuse la fixité des usages imposée aujourd’hui par nos sociétés mécanistes.


Plus que jamais donc, le salut du dévoilement et du désoeuvrement est l’horizon à la fois théologique et politique d’une époque qui nous fait « Vivre parmi les spectres » de notre propre histoire et de notre propre langue que nous ne savons plus qu’ânonner sans en comprendre le sens, comme ses malheureux vénitiens qui sont exilés en leur ville devenu un spectre touristisé, une ville morte comme on le dit d’une langue : « habiter Venise, écrit Agamben, c’est comme étudier le latin. » Notre époque nous travestit sans cesse, elle mêle les rôles et nous enlève la conscience lucide de ce que nous sommes, de notre impuissance, de notre nudité originelle. Pire, elle nous attribue, avec les moyens de la techniques modernes une identité qui réfute notre personne, c’est-à dire notre persona, notre masque au sens antique et au sens où l’on vit, masque à travers lequel l’individu acquiert son rôle et son identité sociale. En négociant à la fois une adhésion et un écart par rapport à ce masque social, l’individu construit une identité critique et sociale. Le développement des techniques de classification, d’identification, voire de production, du vivant, nous arrache ce masque en quelque sorte et nous rend nu et sans défense à la vie, réduite à une donnée purement biologique.


La nouvelle identité est une identité sans personne où l’espace de l’éthique que nous étions habitués à concevoir perd son sens et exige qu’on le repense de fond en comble. Et tant que cela ne sera pas le cas, il est tout à fait licite de s’attendre à un effondrement généralisé des principes éthiques personnels qui ont régi l’éthique occidentale pendant des siècles. La réduction de l’homme à la vie nue est maintenant arrivée à un tel point d’accomplissement qu’elle se trouve désormais à la base même de l’identité que l’Etat reconnaît à ses citoyens. Tout comme le déporté d’Auschwitz n’avait plus de nom ni de nationalité et n’était plus désormais que ce numéro qu’on lui avait tatoué sur le bras, de la même manière le citoyen contemporain (…) n’est plus défini que par ses données biométriques et, en dernière instance par une sorte de fatum antique devenu plus opaque et incompréhensible encore : son ADN. Et pourtant s’il est vrai que l’homme est celui qui survit indéfiniment à l’humain, s’il y a encore de l’humanité au-delà de l’inhumain, alors une éthique doit être possible même au dernier seuil posthistorique où l’humanité occidentale semble s’être enlisée, tout à la fois hilare et stupéfaite.


A cette horizon glaçant du corps étiqueté, terriblement nu dans sa réalité purement fonctionnelle et biologique s’oppose l’idée du corps glorieux, du corps des ressuscités, qui échappe au donné biologique et dont les organes sont habillés de l’infinie disponibilité des autres usages que la grâce leur confère. « Le corps glorieux n’est pas un autre corps plus agile et plus beau, plus lumineux et plus spirituel : c’est le même corps, dans l’acte où le désoeuvrement le libère de l’enchantement et l’ouvre à un nouvel usage commun possible. » La grâce recouvrée offre au corps libéré de cet enchantement la possibilité d’accéder pour la première fois à sa vérité. « De cette manière, écrit Agamben, lorsqu’elle s’ouvre au baiser – la bouche devient véritablement bouche, les parties les plus intimes et privées le lieu d’un usage et d’un plaisir partagés et les gestes habituels l’écriture illisible dont le danseur déchiffre pour nous tous la signification cachée. » Notre salut se trouve donc dans la conscience d’un autre usage que celui que l’utilitarisme biologique réserve à nos corps et dans la nécessité d’un désoeuvrement de la création qui puisse nous révéler la grâce de la création, « la capacité de se tenir dans une relation harmonique avec ce qui nous échappe », par un autre langage qui n’est pas celui de la connaissance mais qui est une danse. 



Giorgio Agamben. Nudités. Rivages Poche. 2012