jeudi 1 décembre 2016

Jaroslav et Djamila, par Sarah Vajda



Sarah Vajda. Jaroslav et Djamila. Edition Nouvelle Marge. 17 €

« Djamila n'était pas une précieuse. Je te prie, lecteur, de ne pas t'aventurer sur ce chemin. Toutes les jeunes filles le sont, l'ont été, le seront un jour ou l'autre, au limen de l'âge nubile, quand le printemps s'éveille et avec lui l'appel d'Eros qui fut depuis Amour, Hymen, Désir. » Le récit de Jaroslav et Djamila, le dernier roman de Sarah Vajda, n'est pas celui d'une précieuse mais d'une emmurée vive, passée par miracle entre les barreaux de sa prison. Un bref instant d'espoir, une échappée belle trop éphémère, ne laissent à Djamila que l'amertume et les regrets confiés à Nico, ambulancier exalté, et au narrateur, témoins compatissants et protecteurs d'un jour, croisés sur le chemin de l'errance. En 180 pages incandescentes, Djamila raconte la fatalité, celle du despotisme familial, la prison du mariage avec le gentil Medhi, qui la claquemure avec toute sa gentillesse dans son F3 du Neuf-Trois, et l'espoir fugace de la rencontre avec Jaroslav, ukrainien échoué sur les rives bétonnées de la France banlieusarde. « Djamila d'une voix terne et basse, rauque d'être demeurée si longtemps emmurée dans la prison du cœur, avoua de l'Ukraine ne savoir qu'un seul nom, une vie entière répétées les trois syllabes de son nom, Jaroslav, comme une porte découvrant pour jamais un paradis à l'instant promis et sitôt perdu. »[1]
 
La vie de Djamila commence dans une carte postale, blottie entre les contreforts des Alpes et les petites maisons de la ville d'Annecy, dans le cadre enchanteur du lac et des petites bicoques pimpantes serrées autour de leurs ruelles charmantes, des beaux sapins rois des forêts avec le papier-peint des cimes enneigées en arrière-plan d'une vie sans nuage. Djamila est encore « Mila » à ce moment, une syllabe de moins pour signifier « miracle » chez les Ibères : le miracle de l'intégration réussie d'une jeune Française « issue de la diversité » comme disent les journaux ou les politiques, qui n'ont en général pas souvent eu l'occasion de la voir de près, la diversité. L'histoire de Djamila commence par un joli conte de fée : celui de Mila de France dans un petit coin de République heureuse. Une malédiction vient vite effacer le joli miracle aux couleurs de carte postale. A la mort soudaine de sa mère, le père de Mila décide d'embarquer ce qu'il lui reste de famille dans le 93, à Bobigny. Là-bas, le veuf complaisant ne fera rien pour soustraire sa fille à l'influence de l'oncle Hafez, remarieur funeste, Harpagon de cité et grand sultan des vies à cadenasser. Mila redevient Djamila, Djamila la belle, bonne à marier et à enfermer, « la pauvre Djamila issue de la diversité, emmurée dans son F3 du Neuf-Trois ». 

L'histoire que narre Jaroslav et Djamila n'est pas seulement celle de la rencontre entre Djamila la prisonnière et Jaroslav l'exilé dont les destins se croisent par hasard un jour en bas des tours : d'amour et de déception amoureuse, il sera bien question mais l'on aurait bien tort de s'imaginer que les choses s'arrêtent-là. « Je te prie, lecteur, de ne pas t'aventurer sur ce chemin », nous aura prévenus Sarah Vajda. Les romans d'amour, on le sait au moins depuis Roméo et Juliette, sont scandaleux. Bien avant Bobigny et sa Cité des Poètes, un autre poète, libanais celui-là, Khalil Gibran, publiait en 1912 un roman d'amour, Les Ailes Brisées, qui marquait la naissance de la tradition romanesque en langue arabe et racontait la bien triste histoire de Salma Karamé, mariée à un vieillard par un autre vieillard, trop faible pour lui résister. « C'est ainsi que le destin empoigna Salma Karamé pour en faire une esclave humiliée dans le cortège des malheureuses femmes orientales. »[2] Gibran, c'est l'empire ottoman, l'Orient de la première Nahda, la « renaissance » arabe dont l'héritage est si paradoxal, c'est aussi et surtout le Liban cadenassé par le pouvoir des religieux, avides de poser sur tout leurs mains avides. « C'est ainsi que l'évêque chrétien, que l'imam musulman et le prêtre hindou deviennent des hydres marines qui, de leurs serres multiples, se saisissent de leurs proies dont elles sucent le sang de leurs nombreuses bouches. » Les beaux amoureux des Ailes Brisées verront leur destin brisé par la religion de l'avidité et la loi des vieillards. Gibran, qui fut emporté par sa mère aux Etats-Unis, loin des évêques, des muftis, des imams, a raconté dans Les Ailes Brisées, une partie de sa propre vie : « Ô amis de ma jeunesse aujourd'hui dispersés dans Beyrouth ! Si vous passez par ce cimetière proche des bois de pins, entrez-y en silence et avancez lentement afin que vos pas ne troublent pas les dépouilles de ceux qui dorment dans cette terre ; arrêtez-vous respectueusement auprès de la tombe de Salma, saluez pour moi la terre qui conserve son cadavre et, dans un soupir, évoquez mon souvenir en disant en vous-mêmes : 'C'est ici qu'ont été enterrés les espoirs de ce jeune homme que les malheurs ont exilé au-delà des mers' », écrit Gibran le consolateur. 

 
La Djamila de Sarah Vajda est livrée elle aussi à la tyrannie des faibles : son père soumis à l'autorité de l'oncle Hafez la livre à la tyrannie douce du gentil Medhi qui la claquemure bien vite entre les murs de béton de la Cité des Poètes à Bobigny. « Folle de m'être soumise », se répète Djamila, enfermée dans sa prison matrimoniale et son horizon de banlieue grise avec « pour unique agora le centre commercial et pour seul clocher le minaret des mosquées où les femmes ne vont pas ». La rencontre avec Jaroslav ouvre une petite fenêtre dans la vie de Djamila. Jaroslav l'ukrainien débarque entre les tours du 93, comme Perceval le Gallois traversait les forêts factices et les châteaux en carton-pâte chez Rohmer, mais le roman de Sarah Vajda n'a rien d'un roman de chevalerie moderne prenant les tours du 93 pour des donjons et les beurettes mal mariées pour des princesses. Et s'il convoque les fantômes de Tristan et Iseult ou Roméo et Juliette pour narrer la pauvre histoire de Jaroslav et Djamila, c'est pour dépeindre avec maestria une autre chronique de l'enfermement : celui que la société française a imaginé pour elle-même dans les années 1970, quand les héritiers de Le Corbusier, las de suivre sans génie les traces de leur maître, ont décidé qu'il était temps pour eux de laisser leur trace dans l'histoire et de mettre, à coups d'utopies en béton armé, une partie de la population française sous les verrous. Une autre critique a fait valoir que le récit de Sarah Vajda pouvait être considéré comme le pendant féminin du Soumission de Houellebecq. Sans remettre en cause ce jugement, on ajoutera que Jaroslav et Djamila est aussi le roman de la « France périphérique » dont Houellebecq ne parle pas – ou presque – dans Soumission, le récit d'un monde livré à la laideur, bien au-delà d'ailleurs du 93 et de la France périphérique, dans les pavillons oubliés de banlieue, les cités-dortoirs de la province et les rivages bétonnés de la mondialisation heureuse : « Le béton est le même dans les faubourgs de Casa et la banlieue de Paris », constate Djamila.  

 
Jaroslav et Djamila est hanté par d'autres fantômes que ceux de Tristan et Iseult : la place des Fêtes, défigurée il y a plus de quarante ans, les Halles, rasées sous Pompidou, les vieux villages de banlieue, spectres urbains noyés sous les barres et l'extension irrésistible des villes-nouvelles. Et si l'on évoquait tout à l'heure Rohmer et son Perceval le Gallois, c'est à une version bien sombre des Nuits de la pleine lune ou de L'ami de mon amie que pourrait faire aussi penser Jaroslav et Djamila ; une version revisitée à la mode 2016, dans laquelle l'islam de banlieue a remplacé le marivaudage rohmerien, dans le vaste non-lieu dessiné par les urbanistes où s'élabore cet étrange paradoxe qui arrache les individus à tout sentiment d'appartenance et d'existence tout en les jetant dans la tyrannie de la communauté. Djamila n'aura pas été la seule à être enfermée : « Le crime capital de la modernité aura été d'emmurer chaque tribu dans ses rites », écrit Sarah Vajda. Dans le décor gris du vivre-ensemble, de nouvelles utopies se recréent, à mesure que la haine grandit, à l'ombre du béton, c'est ce que Djamila l'esseulée, Djamila la rescapée, veut dire à ceux qui veulent bien l'écouter : « Ces femmes emmurées dans la honte et dans la nuit enfanteront des monstres en série », tous seront menés, dit-elle, « misérables conscrits dans la grande bataille de la Oumma aux abattoirs de la raison. (…) Je hais le pluriel dont on fait les charniers. »

Si Djamila raconte les prisons du vivre-ensemble à la française, dans le 93 de la Cité des Poètes « prend-ton-luth-et-me-donne-un-baiser », on suit également l'errance de Jaroslav, de l'autre côté de l'Atlantique, jusqu'en Amérique du nord,  ou s'étalent l'équivalent de nos banlieues glauques,  sur les rivages de misère de la Louisiane à Winnipeg, villes éteintes ou le rêve américain s'enterre dans la moiteur et le désespoir. Les Américains, cependant, ont su bâtir un roman à partir de ce paysage de l'échec. La France n'a pas su faire de même avec ses banlieues et sa périphérie délaissée : leur roman reste à faire. Sarah Vajda s'engage avec Jaroslav et Djamila, dans cette voie ignorée, entreprenant avec talent l'exploration de ce territoire romanesque immense et grand ouvert par le terrible échec d'une société tout entière. Et que le lecteur ne s'imagine pas qu'il passerait ici du roman d'amour au roman à thèse : les personnages de Jaroslav et Djamila prennent vie de la façon la plus frappante qui soit, sous la plume de Sarah Vajda qui excelle à dépeindre les couleurs de cette nouvelle comédie humaine. « La vie est une chose trop sérieuse pour être confiée à un seul sexe », affirme la Djamila de Sarah Vajda. Il faut également continuer à la confier aux romanciers, pourvu qu'ils aient le talent et l'humanité nécessaire pour savoir quoi en faire. 




[1]     Sarah Vajda. Jaroslav et Djamila. Editions Nouvelle Marge. Avril 2016.
[2]     Khalil Gibran. Les Ailes Brisées. [1912]. Actes Sud. 2001

mardi 8 novembre 2016

Etats-Unis : le règne de l'incertitude




La lecture des relations internationales semble obéir en France plus qu'ailleurs à une logique binaire qui nous renvoie directement au bon vieux temps de la guerre froide : celle d'Oncle Joe et de la guerre de Corée dans les années 1950, celle de Brejnev, d'Andropov, de Tchernenko et des euromissiles ou encore de Reagan et du « America is back », un imaginaire qui doit autant à l'histoire qu'il emprunte à James Bond. Il règne dans les médias français une hystérie anti-russe entretenue à loisir par les plus zélés avocats de l'atlantisme et de ce que l'on dénonce régulièrement comme la « pensée dominante » dans les élites françaises. Un puissant tropisme anti-américain lui répond cependant de manière parfaitement symétrique, à gauche comme à droite, ou au sein de cette sorte de nébuleuse contestataire 2.0 qui rassemble une multitude de courants hétérogènes sous la bannière de « la dissidence ». Dans un cas comme dans l'autre, l'analyse du contexte international suit les règles d'une logique très spectaculaire : au discours eurobéat ou à l'atlantisme borné qui présente volontiers la dissolution de la souveraineté française dans un vaste ensemble transatlantique selon le mode du « there is no alternative » thatchérien répond une tendance à considérer la Russie comme le gardien inflexible du droit des peuples et de nos valeurs millénaires face au règne de la thalassocratie marchande. Dans une Europe occidentale essoufflée par la poursuite d'un vaste rêve technocratique à l'échelle du continent, nous aurions désormais si peu de foi en notre capacité à surmonter notre crise civilisationnelle qu'il nous faudrait remettre finalement notre destin entre les mains de plus forts et de plus vivants que nous : transatlantisme contre eurasisme, le « big is beautiful » a encore de beaux jours devant lui tandis qu'aux Français la France n'a jamais semblé aussi petite. 

Dans un intéressant article, l'analyste Pepe Escobar[1] a l'heureuse idée d'aller chercher chez Baudrillard quelques clés de lecture pour comprendre ce désarroi actuel, qui produit d'ailleurs dans les sociétés américaine, européenne et russe des réactions aux formes diverses. « Ainsi, tandis que nous entretenons toujours un intense désir pour les événements dévorateurs, il y a une immense désillusion parce que le contenu de l'information est désespérément décevant en regard des moyens de la diffuser. Appelez-cela une contagion universelle et pathétique ; les gens ne savent plus quoi faire de leur tristesse ou de leur enthousiasme, dans des sociétés devenues théâtre de l'absurde où plus rien n'a de conséquences. » Cette constante désillusion provoque consciemment ou inconsciemment un désir de rééquilibrage : « un événement 'fatal' qui réparerait cette scandaleuse non-équivalence. Comme un rééquilibrage symbolique des échelles de la destinée. Ainsi, nous rêvons d'un événement incroyable – Trump gagnant les élections ? Hillary déclarant la Troisième Guerre Mondiale ? Cela nous libérerait de la tyrannie du sens et de l'obligation de constamment chercher une équivalence entre les effets et les causes. » 


L'élection présidentielle américaine nous offre donc une catharsis bienvenue, si l'on considère que les élections françaises restent finalement désespérément sages et surtout que cette étrange configuration installée par la surmédiatisation des primaires semble promettre dans tous les cas un résultat très attendu, dans un environnement politique très – trop – balisé par l'écroulement annoncé du Parti Socialiste et la montée en puissance du Front National. L'on se tourne donc, en attendant le résultat de notre propre loterie, vers celle des autres qui n'a jamais été aussi riche en coups bas, en brutalité et en outrance. Nous suivons avec d'autant plus d'attention ce spectacle que le résultat de cette loterie-là aura bien sûr d'énormes répercussions sur la marche du monde. Hillary Clinton va-t-elle voler dans les poils de l'ours russe sitôt élue et mangera-t-elle tous crus les naïfs Européens ? Ou Donald Trump ira-t-il serrer la main de Vladimir par dessus nos têtes puisque de toute façon il ne prendre sans doute pas la peine de se rappeler vraiment où se situe notre pauvre petite France qu'il assimile à une sorte de pré-caliphat décadent, rongé par l'arrogance, l'immobilisme, l'immigration et le terrorisme ?


Dans tous les cas de figure, puisque le FBI, depuis qu'il s'est invité pour le meilleur et pour le Trump dans les élections, semble décidé à rebattre les cartes, il est peu probable que le futur président des Etats-Unis ait vraiment les coudées si franches en termes de politique étrangère lors du prochain mandat. Barack Obama aura laissé un bilan mitigé sur le plan géopolitique. Le président, qui a poursuivi la « guerre contre le terrorisme » de G.W. Bush, a massivement eu recours aux assassinats ciblés par drones et peut se targuer d'avoir eu la peau de Ben Laden. Il a néanmoins aussi laissé la Russie reprendre largement la main à ses dépens au Moyen-Orient. En 2015, les Russes ont fait la démonstration de progrès technologiques que le Pentagone ne soupçonnait pas en termes de capacité de projection, de brouillage électronique et de frappes ciblées contre l'EI. Actuellement, la Russie joue son va-tout à Alep, soutenant contre vents et marées le régime de Bachar El-Assad qui peut lui-même espérer se maintenir au pouvoir à la tête d'une « Syrie utile » amputée d'une bonne partie de son territoire. Non seulement l'EI aura assuré la survie de Bachar en devenant pour lui cet ennemi indispensable qui a assuré sa survie, mais le président syrien peut encore s'appuyer sur le soutien alaouite et russe pour espérer durer. En face, si l'on peut dire, la coalition occidentale emmenée par les Etats-Unis se contente de mettre moyens aériens et forces spéciales à disposition pour soutenir l'offensive irakienne sur Mossoul et joue gros, elle aussi. Il serait regrettable que Mossoul se transforme sur le plan humanitaire et militaire en un nouvel Alep. 

On a pu assister de 2014 à 2016 à de surprenants coups de théâtre. L'invasion de la Crimée a ridiculisé l'OTAN, et la Russie ne cesse de multiplier les démonstrations de force comme pour signifier, plagiant Reagan en son temps, « Russia is back ». Quoi qu'on dise et qu'on pense de l'Ukraine livrée aux manigances des services secrets occidentaux et au mélange de cynisme et de naïveté des Européens, l'Europe orientale peut avoir quelques raisons de s'inquiéter. Comme le remarquait Philippe Raynaud dans un article du journal Causeur[2] il y a quelques mois : « l'impérialisme russe existe, l'Ukraine l'a rencontré ». Critiquer l'envahissante présence commerciale, politique et culturelle des Américains n'autorise peut-être pas complètement à fermer les yeux sur cette réalité-là. La Russie a beau apparaître aux yeux de beaucoup comme le nouveau chevalier blanc des valeurs européennes face aux assauts du mercantilisme et de l'islamisme, je ne perds jamais de vue ce que m'avait dit un représentant de l'Alliance du nord afghane, interviewé pour les besoins d'une radio étudiante : « les Russes ne donnent jamais rien gratuitement, ils ne font jamais de cadeaux. Les Russes ont des alliés de circonstances, des adversaires ou des vassaux mais ils n'ont pas d'amis. » Un constat qui rejoignait en quelque sorte celui de Churchill dans son célèbre discours de Fulton : « Il y a une seule chose que nos camarades russes respectent vraiment, c'est la force, et en particulier la force militaire. » Il n'est rien de dire qu'à ce niveau-là, la Russie n'a pas beaucoup de respect pour l'Europe. Quant à l'OTAN, si elle a musclé sa présence en Europe orientale ou dans la Baltique, le résultat de la montée des tensions qui a marqué cette région du monde à la fin du mandat Obama semble aboutir aujourd'hui à un statu quo. Chacun montre ses muscles et campe sur ses positions. 

Le moyen-orient a été l'objet, quant à lui, d'une reconfiguration déterminante mais subtile. Les Etats-Unis d'Obama ont poursuivi, vis-à-vis des pétromonarchies du Golfe, la discrète politique d'éloignement qui avait été initiée après le 11 septembre 2001. Si cette politique ne saute pas forcément aux yeux, ce serait une erreur de considérer aujourd'hui que l'Arabie saoudite reste par exemple un allié des Etats-Unis dans la région aussi évident qu'elle le fut par le passé. Les révélations très calculées du Congrès américain sur l'éventuelle participation des Saoudiens au 11 septembre et le lent mais réel rapprochement des Etats-Unis avec l'Iran ont marqué la fin d'une époque, et les Saoudiens ne s'y sont pas trompés, réservant un accueil glacial à Barack Obama lors de sa dernière visite dans le Royaume. Quant à la Russie, elle a encore surpris en négociant un retournement politique vis-à-vis de la Turquie, hier presque ennemi déclaré, aujourd'hui allié dans la lutte – ô combien pratique – contre le terrorisme islamiste. Oublié le Su-24 abattu par les Turcs, Moscou joue aujourd'hui la carte Erdogan, consolidant sa position au moyen-orient tandis que le président turc peut espérer faire de même en s'appuyant sur cette nouvelle lune de miel entre Moscou et Ankara. Le fait est que les Etats-Unis restent aujourd'hui dans une position relativement attentiste au moyen-orient, ayant tout à espérer d'une reconstruction de l'Irak, tandis que l'Iran redeviendrait un acteur majeur et un agent de stabilisation, au grand dam des Saoudiens, de plus en plus seuls dans le bourbier yéménite. Quant à la Russie, elle peut espérer, si Alep ne devient pas un cauchemar militaire et humanitaire encore pire qu'il n'est actuellement, reconsolider son alliance avec ce qu'il reste de la Syrie tout en préservant également son soutien aux Iraniens, décidément grands gagnants de la loterie meurtrière qui s'est jouée au moyen-orient. Les grands perdants de l'histoire seront peut-être les Kurdes, qui risquent fort de se voir lâcher à un moment ou à un autre par leurs puissants mais versatiles alliés. Les Etats-Unis ont par ailleurs d'autres chats à fouetter : la mer de Chine devient un centre de tensions majeures et l'évolution de la position des Philippines les place dans une position assez inconfortable. N'oublions pas que Barack Obama a annulé une visite d’État à Manille après s'être fait traiter de « hijo de puta » par un Rodrigo Duterte tout en délicatesse, tandis que Pékin apportait il y a quelques jours tout son soutien à la politique anti-drogue du même Duterte dans un fracassant coup de théâtre. Si les Philippines, allié historique des Etats-Unis dans la région, et la Chine parviennent d'eux-mêmes à régler leurs différends territoriaux et à devenir les meilleurs amis du monde, la présence militaire américaine dans la région s'en trouvera automatiquement affaiblie. 

Les options de la – ou du – futur(e) président(e) américain(e) s'avèrent donc très limitées et le seront plus encore par la politique intérieure américaine. Le journal The Economist[3] rappelait, dans son édition du 15 octobre 2016, que, en raison des accusations très violentes portées au cours de la campagne, « si Trump perd les élections, Mme Clinton débutera sa présidence avec des dizaines de millions de personnes fermement convaincues que sa place est en prison. » Peut-être Trump entraînera-t-il dans sa chute la majorité républicaine mais cela reste peut probable, ajoute l'éditorialiste de The Economist. En conséquence, les mains liées sur le plan politique et relativement impopulaire, « Mme Clinton sera affaiblie en conséquence sur le plan international ». Elle sera moins à même de prendre des risques, en défendant des accords commerciaux décriés par une partie de l'opinion ou en relevant les défis posés par la Russie ou par la Chine. « L'influence des Etats-Unis dans le monde risque de diminuer. La frustration et les désillusions augmenteront d'autant. » Et si Trump gagne ? Les Républicains devront assumer ses choix politiques : protectionnisme, augmentation des dépenses alliées à des baisses d'impôts, et retour relatif à l'isolationnisme sur le plan international. Ce qui risque de laisser en revanche les coudées un peu plus franches aux autres puissances pour faire valoir leurs ambitions. Qui parle seulement de la Russie ou de la Chine ? L'Inde tenterait évidemment de saisir sa chance, sans parler de l'Iran ou de la Turquie. 

Quelle que soit notre soif « d'événements dévorateurs » et de retournements spectaculaires, elle risque d'être satisfaite au-delà de nos plus folles attentes.  

Article publié sur Contrepoints



[1]     http://www.counterpunch.org/2016/11/01/american-dream-revisited/
[2]     http://www.causeur.fr/russie-ukraine-maidan-27441.html#
[3]     « The debasing of American politics ». The Economist. 15 octobre 2016

jeudi 3 novembre 2016

Révolution numérique : si les dauphins avaient des pouces


Si les dauphins avaient eu des pouces, peut-être auraient-ils bâti une civilisation rivale et connu une forme de révolution industrielle qui les aurait conduits pour finir à pianoter à longueur de journée sur leur téléphone waterproof pour inonder leur entourage de messages. Ce qui semble être aujourd’hui l’activité principale de nos contemporains, en particulier des plus jeunes, si constamment rivés à leur téléphone que l’expression « génération numérique » (ou « digital natives ») connaît une fortune similaire à celle de « génération X ». Le phénomène est tellement massif qu’il fait tourner la tête aux médias, obsède les politiques et fascine les intellectuels. L’éminent philosophe Michel Serres semble ainsi être victime de cet étrange état d’hypnose intergénérationnelle, qui l’a amené à élaborer la figure de ce qu’il nomme la « Petite poucette », l’adolescente aux pouces agiles qui pianote à longueur de journée sur son téléphone. Pour Michel Serres, la « Petite Poucette » est en quelque sorte déjà la représentante d’une humanité future, celle qui est parvenue à externaliser sa mémoire, sa capacité d’analyse et son savoir et qui, pour reprendre les termes du philosophe, « main-tenant, tient dans sa main l’instrument qui lui permet à l’instant de disposer de tous les lieux et de toutes les informations ». En d’autres termes, il existe aujourd’hui une façon nouvelle de se tourner les pouces qui fait de vous le nouvel horizon anthropologique de l’homo sapiens, que nous nommerons homo poucens, en hommage à Michel Serres. 

 
Dans les années 70, Marshall McLuhan parlait lui de « Video Boy », adolescent « élevé par la télévision », dont la « perception est programmée autrement, par un autre médium. »1 Aujourd’hui, on parle de digital natives, « à l’aise avec la technique »2, ou de Petite Poucette, comme si l’arrivée conjointe d’une nouvelle technologie et d’une nouvelle génération suscitait le fantasme d’une mutation immédiate de l’humanité. La jolie légende selon laquelle la génération des enfants nés, en même temps qu’internet, entre la fin des années 90 et le début des années 2000 aurait développé par la magie d’un processus d’adaptation environnementale et de contagion technologique une aisance particulière face aux TICE3 a été vite remise en question par la pratique. La majorité de ces digital natives se comportent à peu près comme leurs aînés, c’est-à dire des consommateurs d’applications peu au fait des technologies qu’ils emploient et qui, s’ils tiennent le monde dans la main comme l’affirme Michel Serres, ne savent souvent pas en faire grand-chose.
L’idée que l’évolution des technologies révolutionne le rapport au savoir est juste mais elle est assortie de la croyance en une sorte de nature miraculeuse de la technique qui doit conditionner, ou plutôt déconditionner, toute l’approche éducative. Chargé de « formuler de manière indépendante et de rendre publics des avis et des recommandations sur toute question relative à l'impact du numérique sur la société et l'économie », le CNNum (Conseil National pour le Numérique), créé par décret le 29 avril 2011 et remanié après les présidentielles de 2012, a publié en octobre 20144 un rapport assortis de quelques préconisations sur les usages du numérique à l’école. Tradition oblige et en dépit des appels à la modernité dont le rapport se fait l’écho, le panel de rédacteurs du rapport ne comporte pas un seul professeur du secondaire, dont on pourrait pourtant logiquement penser qu’ils sont concernés au premier chef par les mesures préconisées. Ils ont certes été consultés lors de tables rondes mais pas question pour eux de passer les portes derrière lesquelles les vrais penseurs imaginent l’école de demain. 


 
« Non, l’Education Nationale n’est pas le lieu de tous les conservatismes », proclament les rédacteurs du rapport du CNNum qui considèrent que le numérique représente « un changement dans les savoirs, l’avènement d’une société de la question plutôt que de la réponse. » En conséquence, le rapport formule propose plusieurs propositions parmi lesquelles on retiendra la création d’ « un nouveau bac généraliste, le bac HN Humanités Numériques » qui « revitaliserait les études secondaires avec la création numérique, le design mais aussi la découverte des big data, de la datavisualisation, des métiers informatiques et créatifs ». A cela s’ajouterait la création d’un CAPES et d’une Agrégation d’informatique et l’initiation d’un vaste plan de réorganisation des méthodes d’apprentissage visant à s’inspirer des expériences innovantes telles que l’école 42, fondée par Xavier Niel, patron de Free et adoubée le 23 juillet dernier par la visite du président François Hollande, ou encore les MOOCS – Massive Open Online Course – nom donné par Dave Cormier, universitaire canadien, à la nébuleuse des cours en ligne qui connaissent un succès grandissant.5
Si toutes les préconisations du rapport de la CNNum n’ont pas été retenues, elles inspirent néanmoins le vaste Plan numérique pour l'éducation annoncé officiellement le 7 mai 2015 par François Hollande, qui s’est dit prêt à y consacrer un milliard d’euros. La stratégie qui consiste, selon les termes du gouvernement, à développer un nouvel « écosystème de l’éducation », s’appuie sur quelques annonces très médiatiques, comme la volonté d’équiper chaque collégien d’une tablette numérique en 2016 ou de faire passer tous les établissements à la fibre, et sur une batterie de sites d’enseignement et de formation interactifs : apprentissage numérique des langues, banque de court-métrages d’animation, accès en ligne aux annales d’examens, accompagnement interactif, ressources pédagogiques, assistance pour les élèves en situation de décrochage…etc


Si ces multiples idées n’apparaissent pas mauvaises sur le papier, le problème est qu’elles semblent pour leurs promoteurs être investies d’une vertu magique. L’introduction massive du numérique à l’école représenterait ainsi le remède miracle à l’échec scolaire et aux inégalités, tout en préparant au mieux les élèves à affronter les études supérieures et le marché du travail. Or, ces plans numériques censés emmener la France sur la voie royale de la modernité triomphante font figure aujourd’hui de marronniers en termes de politique de l’éducation. En 1985, le Programme et les Instructions pour l’école élémentaire mettait déjà en avant la nécessité de doter chaque élève d’une véritable culture informatique. C’était le temps de « l’informatique pour tous », la formule fédératrice du « pour tous » avait encore de beaux jours devant elle.
Le plan de 2015, sur lequel François Hollande est encore revenu le 18 septembre dernier laisse les enseignants pour le moins sceptiques en 2015 et ils ne sont pas les seuls. La publication du dernier rapport PISA dresse un constat bien cruel pour le grand chantier du numérique : « Les pays qui ont consenti d’importants investissements dans les TIC dans le domaine de l’éducation n’ont enregistré aucune amélioration notable des résultats de leurs élèves en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences. »6 La conclusion du rapport qui établit que « le développement d’une compréhension conceptuelle et d’une réflexion approfondies requiert des interactions intensives entre enseignants et élèves – un engagement humain précieux duquel la technologie peut parfois nous détourner » nous ramène à Michel Serres et à sa petite Poucette. A l’appui de sa vision enthousiaste d’une révolution techno-anthropologique le philosophe cite Montaigne préférant « plustost la teste bien faicte, que bien pleine ». Selon Serres, l’imprimerie a eu pour fonction, du temps de Montaigne, de nous débarrasser du fardeau de la mémoire et l’avènement d’internet a achevé ce processus d’externalisation de nos facultés cognitives, qui permet à Petite Poucette de tenir sa cervelle dans sa main, bien pleine d’un savoir absolu qui eût fait s’évanouir Hegel, la tête de Poucette étant, elle, complétement libérée de l’ennuyeuse contrainte de la mémorisation. Malheureusement répondra-t-on à Michel Serres, l’extension mondiale d’internet et l’invasion de notre quotidien par le numérique rendent plus actuelle encore une autre réflexion de Montaigne qui, constatant la formidable inflation de l’écrit suscitée par l’imprimerie, et la multiplication presque à l’infini des erreurs, des rectifications et des commentaires répondant aux commentaires, en concluait que : « Il y a plus affaire à interpreter les interpretations, qu'à interpreter les choses : et plus de livres sur les livres, que sur autre subject : Nous ne faisons que nous entregloser. » Prenant acte de l’avènement de la civilisation de l’imprimé, Montaigne observait également, avec une lucidité prophétique, ce qui était susceptible d’entraîner la mort de cette civilisation du livre, cette dérive aujourd’hui amplifiée par internet, réservoir illimité d’information et grande entreprise de nivellement des savoirs ou l’entreglosage est aussi exponentiel que difficilement contrôlable. 


On peut trouver dans la technophilie des philosophes du numérique ou chez les concepteurs des politiques éducatives beaucoup de naïveté. Mais on peut y voir également la conséquence d’un constat plus glaçant : face à l’expansion incontrôlable des médiums et des vecteurs d’information, nous sommes obligés de rendre les armes, c’est-à dire d’abandonner la mission éducative fondamentale qui est celle de la transmission des savoirs pour se jeter à corps – et âmes – perdus dans le « management » éducatif à l’aide des technologies numériques, pour reprendre le terme des auteurs du rapport du CNNum. Bien plus qu’un pis-aller sociétal ou un gadget politique, la religion du « tout-numérique », telle qu’annoncée par François Hollande, est en réalité un véritable projet politique, nouvel avatar de l’égalitarisme qui se réaliserait non pas en tentant d’agir sur les conditions sociales mais sur la dilution de la culture. Une perspective que Montaigne – à nouveau – pourrait tempérer en répondant à ceux qui plaident pour l’homme amélioré, juché sur sa tour de Babel numérique : « Au plus élevé trône du monde, si ne sommes assis que sur notre cul ». 

https://www.youtube.com/watch?v=UFHey3utk0I

Article publié dans Les Cahiers de l'indépendance n°14 

1 Paré Jean, 2010, Conversations avec McLuhan, 1966-1973. Montréal, Les Éditions du Boréal, 138 p., bibliogr. (Mouloud Boukala)
2 Rapport Fourgous. Publié en avril 2010. http://www.missionfourgous-tice.fr/missionfourgous2/IMG/pdf/Rapport_Mission_Fourgous_2_V2.pdf
3 Technologie de l’Information et de la Communication
4 « Jules Ferry 3.0 ». http://www.cnnumerique.fr/wp-content/uploads/2014/10/Rapport_CNNum_Education_oct14.pdf
5 En juin 2015, dans un nouveau rapport de la CNNum, son président, Benoît Thieulin, soulignait aussi la contribution des GAFA (Google Apple Facebook Amazon) à la diffusion des connaissances et à « l’empouvoirement des individus ».
Voir aussi : Perspectives de l’OCDE sur les compétences 2015 : Les jeunes, les compétences et l’employabilité © OCDE 2015

mardi 1 novembre 2016

Misère du pédagogisme : la constante macabre




La fête d'Halloween est arrivée avec son cortège de spectres, d'apparitions fantomatiques et de monstres. Cette année d'ailleurs, les devantures des commerces se sont parées dès le début octobre de toiles d'araignées et de citrouilles en plastique et même l'Education Nationale s'est mise à l'heure américaine et jointe à la fête en sortant de ces placards un nouveau monstre : la Constante macabre. Les enseignants de collège et de lycée ont ainsi reçu dans le courant du mois de septembre un mail émanant du MCLCM, soit le « Mouvement Contre la Constante Macabre », qui les invitaient, avec le soutien ministériel et académique, à participer à des formations plus approfondies pour comprendre les enjeux et les avantages de cette nouvelle croisade pédagogique innovante. 

La Constante Macabre, cela sonne bien, avouons-le. On imagine un titre de polar dans lequel un prof devenu fou aurait décidé d'assassiner méthodiquement ses élèves n'ayant pas obtenu la moyenne : Destination finale pour les cancres et les habitués du radiateur. L'auteur de ce nouveau thriller pédago est un universitaire, André Antibi[1], « chercheur en didactique », nous apprend sa page Wikipédia, qui affirme dans son ouvrage de référence, La Constante macabre, paru en 2003, aux éditions Math'Adore : « Par 'Constante macabre', j'entends qu'inconsciemment les enseignants s'arrangent toujours, sous la pression de la société, pour mettre un certain pourcentage de mauvaises notes. Ce pourcentage est la constante macabre. » Résultant des travaux de thèse du chercheur[2], le concept de 'constante macabre' établit donc qu'il existerait un pourcentage irréductible de mauvaises notes attribuées au cours de leurs évaluations par l'écrasante majorité des professeurs, suivant une courbe de Gauss, déterminant une grosse moyenne de notes situées dans un écart-type entre « pas folichon » et « peut mieux faire » et deux autres catégories constituées par les très mauvais résultats d'un côté et de l'autre les excellentes prestations des forts en thèmes et des premiers de la classe, ceux qui nous horripilaient systématiquement en prétendant hypocritement avoir raté le contrôle, alors que tout le monde savait qu'ils récolteraient comme d'habitude un 18. D'après ses recherches et les sondages qu'il a effectué auprès de la population enseignante, André Antibi affirme que 95 % des professeurs ont conscience que la  constante macabre existe bel et bien. Pire, ils auraient même tendance à n'être pas si inconscients que cela de leur sadisme en faisant exprès d'imposer à leurs malheureux élèves des questions pièges et des problèmes qui n'ont pas été étudiés en cours afin de pouvoir leur coller des mauvaises notes pour passer pour des durs auprès de leurs collègues et bien faire sentir à leurs malheureux étudiants que leur cours à eux, c'est pas de la bibine. Cet injuste système, affirme André Antibi, aboutit, une fois de plus, à la discrimination systématique des mauvais élèves, qui accumulent éternellement les mauvaises notes en dépit de tous leurs efforts, comme Sisyphe roule son rocher, situation menant à l'anxiété chronique, au désespoir, au décrochage scolaire et pour finir à la fin de la civilisation telle que nous la connaissons.



De fait, pour lutter contre ce nouvel avatar de l'insupportable processus sélectif encore et toujours défendu par les agents de la méritocratie réactionnaire, le MCLCM – en partenariat avec la Direction Générale de l'Enseignement Scolaire (DGESCO, pour les intimes…) - propose de substituer à l'antique et funeste système de la notation macabre, un dispositif complètement innovant et beaucoup moins morbide appelé EPCC : « Evaluation par Contrat Confiance ». Fort du soutien institutionnel, le MCLCM et son EPCC partent donc à la conquête des enseignants et au secours des élèves avec un programme du tonnerre pour révolutionner l'évaluation des élèves et rendre les contrôles moins injustes, jugez-en plutôt :

« 1) la présentation claire et précise des objectifs que les élèves doivent atteindre, ce qui leur permet de mieux suivre la leçon, pour le professeur d’obtenir une meilleure attention de la classe, mais également,  pour les parents, de mieux accompagner leurs enfants dans leurs apprentissages, et donc leur scolarité ;
2) une séance de "questions-réponses", avant l'évaluation, accompagnée au besoin, d'une "fiche de révision", afin de cibler les éventuelles difficultés des élèves et donc d'agir en amont sur l'évaluation ;
3) l'évaluation en elle-même qui doit reprendre pour 3/4, les objectifs de la séquence ( phase de restitution ), et pour 1/4, "aller plus loin" ( phase de transfert ), c'est à dire, soit de réinvestir des connaissances ou des capacités déjà acquises lors de précédentes leçons, soit d'évaluer des connaissances ou des capacités supplémentaires "hors programme" selon le désir de l'enseignant »

Attendez une minute... Ce « Contrat de Confiance » incroyablement novateur et révolutionnaire, ne serait-ce pas ce qui existe déjà depuis un sacré bout de temps ? Si on résume les trois points de l' « Evaluation par Contrat Confiance », cela revient en effet à : 1) Indiquer clairement aux élèves sur quelle leçon on est en train de travailler et indiquer tout aussi clairement avant le devoir quelles parties de la leçon il faut réviser ; 2) Organiser une petite séance de révision avant le devoir, revenir sur les difficultés rencontrées par les élèves et au besoin résumer à nouveau les notions principales ; 3) faire en sorte que le jour du contrôle, les questions reprennent si possible ce qui a été vu en cours. En somme, tout ce qui reste de vraiment très novateur là-dedans c'est l'intitulé de la réforme, « Evaluation par Contrat de Confiance », slogan accrocheur qu'un concessionnaire automobile ou un vendeur d'électro-ménager ne renierait pas. A croire que nos pédagogues suivent désormais des séminaires en commun avec les étudiants des écoles de commerce…

Mais qu'est-ce qui a pu faire croire aux petits génies du « Mouvement Contre la Constante Macabre » et à leur gourou André Antibi, que les enseignants n'avait jamais pensé avant eux qu'il fallait que les contrôles portent sur les leçons apprises en cours ? Dans quels établissements du secondaire notre vaillant croisé de la lutte contre la notation funèbre a-t-il pu faire ses armes pour en conclure que le fait d'indiquer aux élèves quoi réviser pouvait les aider à avoir de meilleures notes ? La réponse est simple : sans doute aucun. Ou alors c'était il y a très longtemps. 

 
Comme le rappelle avec justesse un enseignant dans un article vengeur : « Je ne suis pas chercheur mais je suis prêt à parier que M. Antibi n'a pas vu, depuis longtemps, un paquet de copies du second degré. Il saurait que depuis des lustres nous n'avons plus (sauf peut-être dans quelques paradis que j'ignore) de classes dotées d'un tiers de bons et un tiers de moyens. Cela, c'était l'école de grand-papa, celle d'avant l'essor des sciences de l'éducation. »[3] Non seulement donc, André Antibi et son MCLCM se targuent de fabriquer du révolutionnaire avec de l'évidence mais ils paraissent aussi, comme une bonne partie des théoriciens et décideurs qui veillent à (dé)construire depuis trente ans une « école plus égalitaire », ignorer complètement un simple constant : l'inégalité ne se retrouve plus aujourd'hui dans un système éducatif qui amène 88,5 % des candidats au baccalauréat à obtenir leur précieux sésame[4] mais bien à la sortie du système éducatif. 43,8 % des inscrits en première année de fac ne passent pas en première année et près d'un tiers abandonne l'université avant d'avoir achevé leur année. Le taux monte à 56 % pour les détenteurs d'un bac professionnel[5]. Une constante macabre à laquelle ne semble pas avoir encore réfléchi André Antibi, sans doute encore trop occupé à transformer la pierre en roche et à redonner au mot révolution son sens premier et astronomique : revenir à son point de départ. 

Article publié sur Causeur




[1]     Actuellement directeur de l'Institut de Recherche sur l'Enseignement des mathématiques (IREM)  à Toulouse.
[2]     André Antibi. Etudes sur l'enseignement de méthodes de démonstration. Enseignement de la notion de limite : réflexions, propositions. 1988. Thèse poursuivie sous la direction de Pierre Ettinger.
[3]     Bernard Turpin. Le système Antibi ou l'école des charlatans. www.sauv.net/antibi.php
[4]     82,2 % pour le bac professionnel, un record selon le ministère, 91,4 % pour le bac général et 90,7 % pour le bac technologique.
[5]     « La réussite et l'échec en premier cycle ». Etude réalisée par la Direction de la Prospective et de la Performance, mandatée par le ministère de l'Education nationale et de l'enseignement supérieur. 2013