dimanche 12 avril 2015

La Sapienza


Un long travelling ascendant le long des façades aveugles des immeubles surplombant la porte d’Aubervilliers. Entrelacs grisâtres de voies rapides, d’arêtes bétonnées et de perspectives sans issue. L’horizon est bouché par le règne des immeubles de bureau, des tours et des grandes barres aux couleurs délavées de l’utopie corbusienne. Un discours, prononcé sur un ton parfaitement neutre, accompagne ce panoramique post-urbain. La voix est claire et la diction irréprochable. Celui qui parle vante les progrès accomplis par un homme-Prométhée qui a fait de l’usine ou de l’entrepôt les nouvelles cathédrales du génie humain.  

L’homme qui tient ce discours se nomme Alexandre Schmid. C’est un architecte renommé qui vient de recevoir une distinction importante en même temps que la charge d’un nouveau projet de réaménagement urbain déterminant pour sa carrière, une carrière sur laquelle il s’interroge. Les progrès continus de l’homme, précise-t-il, s’accompagnent d’atteintes à l’environnement toujours plus graves qui doivent conduire à repenser autrement le rôle du bâtisseur. Ce projet de construction d’un nouvel ensemble de logements urbains, explique-t-il, lui donne la possibilité d’explorer de nouvelles pistes et de donner à sa carrière d’architecte un sens nouveau. 

Mais le projet est refusé. Un aréopage glacial d’élus gestionnaires demande à Alexandre Schmid de revoir sa copie au nom de la sacro-sainte rentabilité budgétaire. Cela coûterait beaucoup plus cher, lui dit-on, de chercher à intégrer ce qui existait avant que de le faire disparaître en détruisant un village, en rasant un bois et en comblant un ou deux étangs. « En matière d’espaces verts, précise l’un des décideurs, les normes seront respectées par la construction d’un jardin sur dalle. » Le soir venu, l’architecte retrouve sa femme, Aliénor. Elle non plus n’a pas eu une très bonne journée. Sociologue-comportementaliste, elle s’efforce d’étudier le coefficient de bonheur des populations. « Comment pouvez-vous distinguer les gens heureux des gens malheureux ? » lui demande-t-on à un moment. « Les gens heureux sont riches et les malheureux sont pauvres », répond-t-elle en souriant. On lui rétorque que Mme Bovary a beau être riche, elle est l’archétype de la femme malheureuse. « C’est vrai, admet Aliénor. Et c’est peut-être ce qui rend mon métier si inutile », ajoute-t-elle, résignée et radieuse. Au début de la Sapienza, tandis que son mari Alexandre se débat avec ses élus, elle, Aliénor, fait face à d’autres gestionnaires qui se penchent sur le cas de la cité des Zinguettes et expose la situation des habitants, des jeunes surtout, enfants d’immigrés qui ont abandonné leur culture sans intégrer celle du pays d’accueil. Aliénor expose d’une voix très claire son analyse bourdieusienne : la disparition de la verticalité du référent paternel, la dévirilisation post-moderne de la figure du père et ses conséquences sociales. « Il faut donc rebooster le quartier à la testostérone ! » en conclut, enthousiaste, la chargée de communication qui lui fait face. Aliénor ne répond rien, résignée et souriante. Le soir, Alexandre et Aliénor se retrouvent dans leur appartement. Alexandre fait part à Aliénor de sa volonté d’accomplir un nouveau voyage d’étude en Italie, pour se laisser le temps de mener à bien un vieux projet d’article sur l’architecte baroque Boromini. Aliénor aussi a besoin d’air frais et italien. Elle demande à l’accompagner. Ils partent. 
 
Eugène Green, réalisateur et homme de théâtre, dirige depuis les années 1970 le Théâtre de la Sapience, une troupe avec laquelle il tente de restituer le jeu et la diction baroque. Après Toutes les nuits en 1999, Le Monde Vivant en 2003 et Ponts des Arts en 2004, il revient à nouveau au cinéma avec le parti-pris de filmer, à travers la lumineuse Italie de Boromini et du Bernin, des acteurs qui parlent et savent écouter comme on le faisait sur les planches au XVIIe siècle : « Chercherla lumière qui fait voir la parole. Nulle forme n'y est mieux adaptée que lecinéma, art du présent, parole faite image. » Nul cri, nul haussement de voix ou de débit précipité ne vient perturber le jeu grave et simple de Fabrizio Rongione (Alexandre) ou Christelle Prot (Aliénor). La caméra d’Eugène Green encadre le visage de ses acteurs comme s’il peignait leur portrait au lieu de les filmer, tandis qu’ils énoncent leur dialogue avec la diction claire et le phrasé étrangement artificiel du théâtre baroque. Le parti-pris peut surprendre le spectateur. Il aurait tort de s’y arrêter et de gâcher ainsi le beau voyage que propose la sapienza. Un voyage qui prend un autre tour pour le couple Schmid quand il fait la connaissance à Stresa de Goffredo (Ludovico Succio) et Lavinia (Arianna Nastro), un frère et une sœur qui paraissent sortir de l’atelier de David ou d’un tableau de Botticelli. Goffredo a vingt ans et veut devenir architecte. Sa sœur, Lavinia, est une jeune fille évanescente qui souffre de crises de langueur, comme au XIXe siècle. « Ce genre de crise n’existe plus depuis 1914 », assène froidement Alexandre Schmid au jeune homme qui répond sans se laisser démonter que « personne n’a songé à prévenir ma sœur. » La première rencontre entre l’architecte français blasé et Goffredo ne se passe pas de manière idéale. A la table d’un restaurant, Alexandre Schmid et son vis-à-vis restent obstinément muets durant de longues minutes. « Je savais que vous auriez beaucoup de choses à vous dire », conclut, moqueuse, Aliénor Schmid. La confrontation entre le couple français un peu désabusé et la jeune fratrie révèle le jeu de miroir que met en place Eugène Green dans la plus pure tradition baroque. Aliénor veut s’occuper de Lavinia et la soigner. La jeune italienne évoque le deuil longtemps enfouis d’un enfant, perdu des années auparavant. Alexandre retrouve en Goffredo un ami et rival trop tôt disparu. Dans les deux cas, le deuil et l’évocation d’une jeunesse enfuie s’attachent aux beaux visages de Goffredo et Lavinia. Attentive et patiente, la caméra d’Eugène Green capte la lumière qui irradie les visages, baigne la façade de l’église de la Sapienza ou joue simplement sur deux verres laissés sur une table au soleil. Comme chez Claudel, dont Eugène Green dit être un grand lecteur, nous sommes également, dans la Sapienza : « enveloppés par de la sensibilité, combien fine, instable et délicate ! » (Paul Claudel. « Vitraux ». 1937). 



C’est à la lumière, justement, que Goffredo entend rendre sa place dans l’architecture. Battu froid par un Alexandre tout d’abord peu amène, le jeune italien insiste. Lui aussi veut bâtir pour pouvoir, dit-il, combler les creux. « Et que mettrez-vous dans les creux ? » lui demande un Alexandre dubitatif. « Des gens et de la lumière » est la réponse. La suite est une double initiation. L’architecte désabusé et son apprenti improvisé partent en voyage d’étude, à Rome, pour redécouvrir les réalisations de Francesco Boromini et du Bernin. Aliénor elle, reste avec Lavinia, tentant de percer le mystère de son étrange maladie. Le jeu de miroir, accentué par les plans fixes sur les visages qui alternent avec régularité au rythme des conversations, confronte les personnalités et les époques et renverse bien entendu les hiérarchies. L’élève devient le maître et c’est la France qui réapprend l’architecture au contact de l’Italie rajeunie à travers deux autres figures qui se superposent à Alexandre et Goffredo : celle du Bernin et surtout de Borromini à la redécouverte desquels partent l’architecte français et le jeune italien. Le voyage et la leçon sont prodigieux et l’on regarde émerveillé glisser la caméra sur les frontons, les façades tandis que la voix grave et posée d’Alexandre et les remarques de Goffredo  dépouillent peu à peu le mystère de la création et des chefs d’œuvres au milieu desquels nous entraînent les deux visiteurs. « Le Bernin, dit Alexandre, c’est le baroque institutionnalisé, celui qui respecte les conventions de l’époque. Boromini, c’est le baroque mystique. Jamais Boromini n’aurait pu faire carrière en France. » 

Eugène Green lui, a choisi la France, bien que l’Italie lui ait, selon ses dires, rendu l’ouïe et la vue. Né aux Etats-Unis, dont il ne prononce jamais le nom, il a quitté son pays natal qu’il ne nomme que « La Barbarie » pour s’établir en Europe et prendre la nationalité française. Dans La Sapienza il fait une courte apparition sous les traits d’un émigré irakien, un babylonien égaré, dernier représentant d’un peuple qui meurt, dit-il, « de ne plus avoir de lieu » tout comme l’architecture moderne meurt de ne plus savoir aménager que des territoires au lieu de concevoir des lieux que les gens et la lumière habitent. « Nous arrivons, écrivait Claudel, aux temps modernes, à nos temples concordataires et bourgeois, congelés et contractés par la défiance et par la consigne. » Face aux monuments de la tristesse moderne, Claudel dresse Beauvais, qui « avec les quarante-huit mètres de son chœur, marque l’effort suprême de cet enthousiasme vertical et de cette ascension vers la lumière. » Eugène Green dresse lui l’église de la Sapienza, chefs d’œuvres de Boromini dont la beauté proclame symboliquement que la sapience est d’abord le Verbe divin et que cette parole est lumière. Comme celle qui éclaire le film de Green ou les vitraux de Claudel. 





mardi 31 mars 2015

Sivens (III) - Un petit tour de ZAD

En guise d'épilogue à l'affaire du barrage de Sivens (dont nous n'avons peut-être pas fini d'entendre parler au vu de l'insatisfaction générée par la décision récente du CG du Tarn), voici un reportage confié par un idiot vadrouilleur au magazine Causeur en novembre 2014. La version publiée ayant été largement remaniée, et pas tout à fait dans le sens souhaité par l'auteur, le voici donc qui confie à Idiocratie l'original, dont quelques passages avaient déjà été repris dans de précédents articles. Un petit retour en arrière et une petite plongée au coeur de l'univers zadiste, histoire d'en dresser un portrait dépassant, on l'espère, l'angélisme béat ou les stéréotypes horrifiés


« Ces terres-là, c’est des bouilles ! » Le mot employé par une élue du Tarn pour qualifier les 38 hectares destinés à être recouverts par la retenue d’eau du barrage de Sivens a marqué les esprits. Les « bouilles », ce sont de mauvaises terres, celles dont personne ne veut, que personne ne songe à revendiquer et pas plus à défendre, celles de la zone humide du Testet qui s’étend au milieu de la vallée du Tescou, une zone de bois et de marécages, réserve de biodiversité pour ses défenseurs, fantasme écolo pour les partisans de la construction du barrage. La retenue de Sivens – douze mètres de digue sur un remblai, deux cent trente mètres de circonférence et quatre mètres de large -, doit engloutir ces bouilles-là sous 1 500 000 m3 d’eau selon le projet initial dévoilé par la CACG, la Compagnie D’Aménagement des Coteaux de Gascogne, société anonyme d'économie mixte qui conçoit et conduit des projets d’aménagement du territoire pour des entreprises privées ou des exploitants, mais surtout pour les collectivités territoriales. Pourtant, les « bouilles » destinées à disparaître n’étaient pas sans intérêt pour tout le monde. A deux cent mètres environ de l’entrée de la Zone A Défendre investie par les opposants les plus déterminés au projet de Sivens, Pierre et Nadine Lacoste possèdent une exploitation agricole de 35 hectares, auxquels s’ajoutaient 8 hectares qu’ils exploitaient avec l’autorisation du Conseil Général et qu’ils ont été pressés de quitter en 2012. Pierre Lacoste s’estime gravement spolié par la redistribution proposée : « Dès le début, je n’étais pas favorable à ce barrage que je jugeais inutile. Depuis vingt ans, les agriculteurs de la région ont aménagé plus de 180 retenues collinaires, trois millions de mètres cube qui sont en partie inutilisées. Je l’ai dit. Et je l’ai payé en quelque sorte. » En guise de compensation, on a proposé à l’agriculteur, une parcelle distante de 15 kilomètres. « Je suis éleveur, pas cultivateur. C’est impossible pour moi de faire faire trente kilomètres aller et retour par jour à mes bêtes. Il y a une forme de clientélisme qui s’applique suivant que l’on a été pour ou contre le barrage et suivant le syndicat agricole auquel on appartient. »


D’autres voix se sont rapidement élevées pour protester contre le projet. Pour Séverine, habitante de Gaillac : « Les choses ont commencé à bouger à propos de Sivens en partie grâce aux nouveaux habitants installés à Gaillac, ceux qui sont engagés dans la vie associative et qui sont montés au créneau assez vite. » Ben Lefetey, porte-parole du collectif du Testet, fait partie de ces « néo-ruraux » qui se sont mobilisés très tôt contre le projet. Pour lui, le projet présenté par la CACG était dès le départ inadapté. « Le projet présenté par la CACG, à la fois chargée de l’étude des besoins en eau et maître d’ouvrage, est inadapté. Le nombre d’exploitations concernées par la retenue a fortement diminué depuis la première étude de 2001. Les arguments et les chiffres avancés sont erronés. On a lancé l’alerte mais nous n’avons pas été écoutés. » Ben Lefetey dénonce le manque de transparence du processus décisionnaire et le manque de réaction des pouvoirs publics, l’absence de réponse, notamment, du ministre du développement durable de l’époque, Philippe Martin.


Parallèlement à la bataille légale entamée par le Collectif du Testet, l’action directe s’est elle aussi organisée rapidement. « Des militants, des gens du coin, plutôt anarchistes ou écolos, ainsi que des jeunes des environs, ou venus d’Albi ou de Toulouse, ont commencé à occuper la ferme de la Métairie au mois d’octobre 2013 pour s’opposer aux travaux », raconte Pierre Lacoste. Il voit passer un jour devant sa propriété trois véhicules aux plaques masquées dont sortent des hommes cagoulés qui entreprennent de vider la Métairie neuve de ses occupants et lancent des bombonnes de répulsif dans la maison. « Ca s’est fait fermement mais sans violence, narre l’agriculteur. Personne ne sait qui étaient ces gens mais ils avaient l’air très professionnel. » Chassés de la métairie neuve, les zadistes s’installent directement sur le site des travaux, au beau milieu des champs et des copeaux de bois des arbres déjà réduits en miettes par les premières opérations de déboisage. Estimant reprendre possession de ces « bouilles » condamnées, ces premiers zadistes prennent le nom qui leur semble s’imposer avec le plus d’évidence : le Collectif « Tant qu’il y aura des Bouilles ! » est né. La suite est connue. Le jeu du chat et de la souris entre zadistes et forces de l’ordre dure plusieurs mois. Le combat se médiatise et attire d’autres opposants qui viennent prêter main-forte aux insurgés de Sivens, des activistes venus notamment de Notre-Dame des Landes, plus expérimentés, plus aguerris et plus combatifs. A mesure que la pression s’accentue et que la résistance s’organise, les affrontements entre les forces de police et les manifestants se font plus violents, jusqu’au jour fatal où Rémi Fraisse est tué.


La ZAD semble étrangement paisible aujourd’hui après les journées d’affrontements violents qu’elle a connus. Au bout de la petite route qui passe en contrebas de la ferme des Lacoste, se dresse un assemblage hétéroclite de pneus, de palettes, de planches et de ferraille avec un panneau indiquant : « Barrikad, vous êtes sur un lieu 2 lutte. Zone A Défendre. » En contrebas, la Métairie Neuve, réoccupée aujourd’hui par les zadistes. « Nous sommes en train de la réaménager complètement », explique Petov, un zadiste de la première heure qui revendique « 35 années de combat écolo dont quelques-unes en prison » et détaille les aménagements en cours : « Nous allons mettre sur pied une salle de concert avec une scène et un lieu de réunion. Ce sera aussi un lieu d’exposition pour les artistes. » En attendant, la Métairie Neuve reste une ferme sommairement meublée, en partie encombrée par les caisses de nourriture et un bric-à-brac improbable. Les zadistes sont quotidiennement ravitaillés par ceux qui les soutiennent dans la région et notamment les membres de la Confédération Paysanne. Les politiques et les journalistes eux aussi n’ont pas manqué : « On a eu José Bové, Cécile Duflot, Noël Mamère et Jean-Luc Mélenchon qui s’est fait entarter d’ailleurs, mais il a été fair play…Il ne s’est pas trop plaint. » A l’extérieur de la Métairie Neuve, Camille, la vingtaine, étudiante en sciences de l’environnement, est de corvée de vaisselle. On essaie ici d’imposer une répartition équitable des tâches, de la même manière que les assemblées générales qui se tiennent quotidiennement ont pour but de donner la parole à chacun et aux multiples composantes de cet univers très hétérogène qu’est la ZAD de Sivens. Camille s’était déjà mobilisée contre un projet de barrage similaire, dans les Pyrénées, d’où elle est originaire. Pour elle, le problème est d’abord celui du modèle productif adopté : « C’est l’irrigation intensive qui créée ces besoins en eau de plus en plus importants. Et il n’y a aucun accompagnement des pouvoirs publics pour permettre de sortir de ce modèle. » Un point de vue que confirme Eberhardt, maraîcher et éleveur qui connaît bien les zadistes : « Les contraintes imposées par les pouvoirs publics, comme le puçage des animaux par exemple, gêne principalement les petits exploitants. Quant aux subventions européennes, elles ne sont données qu’à partir d’une certaine surface d’exploitation. Tu savais que c’était la Reine d’Angleterre qui était le plus gros bénéficiaire des subventions de la PAC en Europe ? »


Un zadiste au visage couvert par un foulard s’amuse beaucoup de ma présence et de celle, quotidienne, des journalistes : « Hier, on avait le Figaro, aujourd’hui c’est toi. A gauche, à droite, tout le monde s’intéresse à nous subitement ! » L’atmosphère a  beau être bon enfant, on reste quand même sur ses gardes. Mon interlocuteur me demande brusquement : « C’est pas un micro, le truc rouge qui dépasse de ta poche là ? » Je lui montre mon paquet de cigarettes. « Ok. Et l’autre poche ? » Je lui montre mon téléphone. « Il est pas branché au moins ? » Je lui démontre que non. « Bon. Fais gaffe aussi avec les photos, beaucoup de gens ici ne veulent pas voir leur tête dans le journal, ils pourraient avoir des ennuis. » J’assure que je ne prendrai aucune photo sans y avoir été autorisé. Un zadiste au look paramilitaire, treillis, parka kaki et rangers, me lance en passant : « Tiens encore un journaliste ? Hier on a gazé France 5 mais on a encore du rab si vous voulez ! » Derrière les plaisanteries et la pose, la violence reste au cœur des discussions. Pour les zadistes, elle est d’abord le fait des forces de l’ordre et eux-mêmes n’ont fait qu’y répondre. Sylvain, la vingtaine lui aussi, m’offre quelques tartines de confiture sur du pain de seigle. Il est là depuis un an, depuis le tout début. Il joue un rôle central ici et d’aucuns n’hésitent pas à le considérer comme l’âme de la ZAD. Pour lui, les forces de police et de gendarmerie portent une lourde responsabilité : « Nous avons opposé au projet une résistance gênante certes, mais pacifique. La réaction des forces de l’ordre a été disproportionnée et la violence a répondu à la violence dans certains cas mais nous sommes toujours décidés à occuper le terrain pacifiquement. » Ceux qui sont mis en cause tout particulièrement sont les PSIG, les Pelotons de Surveillance et d’Intervention de la Gendarmerie. « Ils sont là pour taper », répète-t-on. Patrice, la soixantaine, charpentier-menuisier de la région qui met son savoir-faire au service de la ZAD, ne nie pas cependant qu’il y a eu, le jour de la mort de Rémi Fraisse, des débordements des deux côtés : « Le jour de la mort de Rémi. Il y a avait des politiques ici et les pouvoirs publics avaient accepté le principe d’une trêve. Il y avait énormément de monde à ce moment sur la ZAD. Peut-être deux à cinq mille personnes, c’est difficile à dire. La CACG n’avait laissé que trois vigiles pour garder un Algeco et un groupe électrogène. Les machines étaient parties. Des groupes ont commencé à prendre à partie les vigiles et ceux-ci ont appelé des renforts. J’ai essayé de faire le lien entre les représentants des zadistes et les gendarmes qui sont arrivés, avec qui j’essayais de parlementer. J’allais de l’un à l’autre. Sans succès. L’hélicoptère de la gendarmerie a averti que des groupes se constituaient. Les PSIG ont commencé à descendre par les coteaux. On sait ce qui s’est passé après. »


Parmi ces petits groupes, quelques invités étranges. « Le jour de la mort de Rémi, raconte Patrice, j’ai tenté de raisonner un groupe de gens déterminés à ‘casser du gendarme’. Ils  étaient équipés et très remontés. Ils étaient déjà venus auparavant et s’étaient présentés comme la LDG, la Ligue de Défense Goy, on les avait fichus dehors. » Les soraliens n’étaient pas les seuls groupes radicaux à mélanger allègrement les revendications. Dans un coin de la ZAD, un petit campement regroupé autour de quelques tentes affiche fièrement sur un écriteau : « GAZAD ». Et dans le fond de la petite vallée, là où les copeaux des arbres broyés laissent la place au chantier interrompu, c’est un véritable fortin qui est érigé, fait de cabanes de terres et de bois, entouré de tranchées inondées, protégé par des palissades et des miradors. « Ceux-là sont plus radicaux », me prévient mon guide. On croise en effet beaucoup plus de look « black blocks », les groupes ultra-radicaux d’extrême-gauche. Il y a aussi, dans cette partie de la ZAD, beaucoup d’étrangers, venus d’assez loin parfois, des travellers anglais, des indignés espagnols, des Allemands, venus d’une ZAD installée en Forêt Noire et quelques personnages plus improbables, comme Josh, un texan hâbleur arborant de magnifiques lunettes de soleil jaune fluo qui se proclame « panthéiste et défenseur de la terre-mère Gaia, le grand organisme dont nous ne sommes que les particules. »


A Albi, au cours de la manifestation organisée à l’initiative de la FNSEA, de la Coopération Agricole, des Jeunes Agriculteurs et de quelques élus, on dénonce vivement la radicalité et la violence des zadistes. Un jeune viticulteur, béret sur la tête et grand drapeau du Languedoc autour des épaules déplore que « 500 personnes bloquent un projet qui concerne l’avenir de toute une région. Je n’ai pas voté pour les gens du Conseil Général, mais ils sont élus, il faut respecter leur décision. C’est ça la démocratie, que ça plaise ou non aux extrémistes ! » Deux logiques s’opposent clairement ici : la volonté de défendre la démocratie représentative locale face à l’opposition radicale et, de l’autre côté, la dénonciation d’un processus décisionnaire opaque accusé de passer les projets en force, sans consultation réelle de la population et de la société civile. « Il faut repenser les institutions. Ce qui s’est passé montre l’épuisement de notre régime politique qu’il faut repenser », martèle l’un de mes interlocuteurs, cultivateur et éleveur qui soutient le combat des zadistes.


L’heure est à l’apaisement cependant. Un jeune zadiste portant barbiche et queue de cheval, qui se définit comme « anarchiste chrétien » et se dit lecteur de Ilitch, Ellul et René Dumont, se réjouit que le temps des combats se soit achevé : « Le temps de trêve donne le temps de construire et de discuter. On a besoin de gens qui veulent construire. » Quand je lui demande comment il s’appelle, il rigole et me répond : « Ben t’as qu’à m’appeler Jésus, ça fera bien dans ton journal une interview de Jésus ! » Les habitants de la ZAD ne se voient en tout cas  pas partir. Tous considèrent le territoire chèrement défendu comme un point de départ, à l’instar de Sylvain : « C’est le début d’une installation. On veut laisser la place aux arbres pour repousser, on veut faire vivre une alternative ici. » Un peu plus loin, Clément, jeune maraîcher de 21 ans, dirige les travaux d’installation d’un « jardin autogéré » : « On a planté des pépinières, des aromates, des groseilliers. On est là pour rester maintenant. Qu’on le veuille ou non. » Une même crainte semble réunir les partisans du barrage, qui enragent que l’on assimile systématiquement « agriculteur » à « pollueur », et les zadistes, qui ambitionnent pour certain de refonder un nouveau modèle de société : celle de voir disparaître définitivement le monde rural et agricole, ignoré et oublié pour les uns, détruit par les logiques productivistes pour les autres. Ce monde agricole qui semble plus désuni que l’on ne le pense et cette opposition bigarrée, très désorganisée, rappellent ce que Jean-Pierre Le Goff écrivait en 2012 à propos du village provençal du Cadenet : « À l’ancienne collectivité, rude, souvent, mais solidaire et qui baignait dans une culture dont la “petite” et la “grande patrie” étaient le creuset, a succédé un nouveau monde bariolé où individus, catégories sociales, réseaux et univers mentaux, parfois étrangers les uns aux autres, coexistent dans un même espace dépourvu d’un avenir commun… »



mercredi 25 mars 2015

Victoire pour tous ?

Les élections départementales du 22 mars n’auront visiblement fait que des heureux. Dans un bel ensemble, les chefs des grandes formations politiques ont tous revendiqué une victoire ou au moins un lot de consolation qui avait presque le goût de la réussite.
Un bon tiers de la satisfaction générale est allé à la droite et plus encore à Nicolas Sarkozy, qui peut enfin se targuer d’avoir réussi son retour en politique après des mois de tâtonnement et quelques atterrissages d’urgence. Devant les caméras, dimanche, c’est le péan triomphant sur l’air de « Moi, moi, moi…et l’extrême droite » qui avait remplacé la complainte usée du « j’ai (enfin) changé » avec laquelle le fils prodigue n’avait pas su encore convaincre qu’il était revenu. Face à lui, Alain Juppé pose en rassembleur centriste mais on le sent déjà presque sur la défensive, comme s’il se doutait que la bataille des idées, et surtout des slogans, risque bien de se jouer à droite autour du thème de l’identité plutôt que sur celui de la renaissance du centre-droit. Portée par la réussite électorale qui a tout lieu de se confirmer dimanche prochain dans les urnes, Sarkozy abordera certainement le prochain congrès de l’UMP en position de force.

Une nette victoire de l'UMP et un PS qui limite la casse, ah bon?
(source: Contrepoints)

Au Front national, on se réjouit d’un score historique : 25% au cours d’une élection traditionnellement difficile pour un parti sans alliés, c’est en effet une bonne performance qui garantit peut-être au FN un ancrage local plus solide. Mais c’est un aussi un score quelque peu décevant pour Marine Le Pen qui voyait déjà son parti passer allégrement la barre des 30 %. Peut-être est-ce la rançon d’une normalisation politique : il n’y a pas de raison que les électeurs FN aussi assurés de leur victoire ne se soient pas un peu abstenus aussi au premier tour. Après tout, si le taux d’abstention pour ces élections était de 50 %, il atteignait plus de 70 % chez les 18-25 ans, une catégorie de la population qui vote de plus en plus pour le parti de Marine Le Pen. En attendant, même si la vague Bleu Marine n’a pas coïncidé avec les grandes marées, le Front national est tout autant en passe de renforcer son emprise électorale que de consolider sa base électorale, au contraire des autres partis en lice et en particulier du Parti socialiste.


Candidats socialistes évacuant leur circonscription après les élections de dimanche.

Rue de Solférino pourtant, on s’est targué d’avoir presque remporté une victoire, ou du moins une défaite plus qu’acceptable. Pourtant, 500 cantons perdus et 19% des voix en troisième position derrière le FN, cela ressemble plus à Waterloo qu’à Iéna. Oui mais voilà, la confusion des systèmes de comptages adoptés par les instituts de sondage couplée à la stratégie, consistant pour nombre d’élus PS à se présenter plutôt sous l’étiquette divers Gauche que sous celle de leur parti dans certains cantons, a brouillé un peu les cartes et permet donc au pouvoir de revendiquer près de 28% des voix en additionnant toutes les micro-formations d’une coalition électorale plus qu’hétéroclite qui laisse de côté Front de Gauche et EELV. Le PS reste ainsi à la pointe des évolutions sociales et du progrès technique en inaugurant l’électorat recomposé et la victoire virtuelle.
Du coup, Manuel Valls s’est offert le soir du premier tour un cigare très cinématographique qui a fait le tour d’internet, suscitant quelques détournements dont le plus savoureux plaque la tête de Valls cigare à la bouche sur l’immense col pelle à tarte de Tony Montana dans Scarface. Une manière de donner à notre nerveux Premier ministre un petit air canaille qu’on aurait pu aussi vouloir plus franchouillard en collant, en plus du cigare, la réplique culte de Philippe Noiret, l’un des flics pourris des Ripoux, dans la bouche de ce Manuel Valls triomphant : « Tu vois, donner des conseils, ça fait partie de notre boulot. On s’fait des amis et puis tout le monde est content, non ? » Après avoir éreinté les plateaux de radio et de télévision, toute la semaine précédant le vote, à coups de sermons républicains, le rôle n’aurait pas si mal été à Manuel Valls. Mais peut-être préférera-t-on le voir en Don Camillo dégustant avec satisfaction un cigare dans Don Camillo Monseigneur. Le Premier ministre pourrait presque reprendre à son compte la tirade du bon curé (en se félicitant d’être le nouveau Boudu sauvé des eaux) : « Après ces orgies de sondages, désinfectons-nous un peu la bouche avec ce parfum de chez nous. » On peut aussi voir, comme l’on fait beaucoup d’internautes, Manuel Valls en Hannibal, le cerveau de L’Agence tous Risques, qui, à chaque mission réussie, s’allume un cigare et déclare avec satisfaction : « J’adore quand un plan se déroule sans accroc. » Pour ma part, je préfère encore le cigare de Buster Keaton car Manuel Valls m’apparaît un peu comme le mécano de la départementale…


Reste à savoir si Manu et son barreau de chaise ne seront pas emportés par les nouvelles grandes marées annoncées dimanche prochain ou si Valls pourra continuer à jouer l’Hannibal politique.




Et c'est David Desgouilles qui aura le mot de la fin...





Publié sur Causeur.fr

Objets trouvés

            Etant d’un naturel distrait, j’ai un ennemi déclaré avec lequel une longue guerre d’usure est entamée depuis des années : le trousseau de clé. As du déguisement, expert en dissimulation, roi du camouflage, cet odieux détenteur de tous les sésames de ma vie pratique se complaît à me retenir longuement chez moi quand je suis pressé, à m’empêcher de rentrer quand la journée fut longue ou la soirée trop arrosée, se planquant à la moindre occasion tout au fond d’un sac, dans une poche oubliée, sous une feuille, un livre, derrière la radio, sous un coussin ou dans le frigo. Avec la malignité démoniaque commune aux objets dits inanimés qui ont bien entendu une âme, le trousseau de clé disparaîtra de l’emplacement où vous étiez certain de l’avoir déposé la veille pour y réapparaître mystérieusement quand vous aurez regardé partout ailleurs et perdu tout espoir. Au moment où vous le découvrirez à nouveau, encore à demi dissimulé par un bouquin ou simplement et innocemment déposé sur l’étagère que vous avez pourtant inspecté dix minutes auparavant, vous entendrez alors résonner dans votre crâne ce discret ricanement métallique qui vous démontrera qu’il existe bien un complot mondial des trousseaux de clés et autres objets visant à nous faire perdre notre temps et à nous rendre fous jusqu’à parvenir à la destruction de la civilisation telle que nous la connaissons.

Les porte-clés: une apparence banale qui cache de biens sombres desseins...

J’ai pu découvrir il y a quelques jours que ce complot mondial des objets égarés avait des dimensions que j’ignorais en tombant sur un article du Washington Post révélant que le Pentagone avait perdu la trace de 500 millions de dollars de matériel militaire généreusement offert au gouvernement du Yémen. Mais comme le gouvernement du Yémen est en ce moment confronté à une situation plus chaotique encore que celle de mon salon et que les ambassades américaines ont toutes fermées leurs portes, il ne reste plus personne sur place pour tenir les comptes et savoir ce qu’il est advenu du précieux matériel militaire de l’Oncle Sam.
Et 500 millions de dollars en matériel militaire, ce n’est pas rien, on ne parle pas ici d’égarer une casquette ou une paire de rangers. Ce que le Pentagone ne parvient pas à retrouver, c’est, précisément : 200 fusils d’assaut, 200 pistolets automatiques, 1 250 000 balles, 300 paires de lunettes de vision nocturne (ah ça les lunettes c’est le grand classique ! On regarde partout et en fait on les a sur le nez), 250 gilets pare-balles, 160 Humvees (des Jeeps mais en plus gros et plus blindé), 4 hélicoptères, 4 drones, 2 Cessna, deux bateaux de patrouille et un avion de transport militaire. « Nous devons nous résigner à admettre qu’ils ont été perdus », a reconnu un conseiller militaire qui a souhaité conserver l’anonymat en raison du caractère très sensible de l’information. On le comprend, c’est plus facile de dire « ah ben je ne comprends pas, il était là et puis pouf il n’est plus là » à propos de son trousseau de clé que d’un avion de transport de 25 mètres de long. C’est comme égarer un bateau de patrouille ou un hélicoptère, ça fait désordre.
Il ne faut cependant pas trop se moquer du Pentagone. Cela peut arriver à tout le monde. La preuve, en 2011 déjà, les parlementaires britanniques avaient cru bon de tirer la sonnette d’alarme pour avertir le ministère de la Défense de la disparition de 7 milliards d’euros de matériel. Hormis du matériel de communication high-tech d’une valeur de 200 millions de dollars, il n’a jamais été précisé ce qui était exactement déclaré « volé, perdu ou détruit » par le ministère de la défense britannique dans sa grande ingénuité. Les autorités nucléaires françaises non plus ne sont pas en reste. En 2009, souvenez-vous, elles retrouvaient miraculeusement 40 kilos de plutonium « oubliés » sur le site de Cadarache alors que la direction d’Areva en charge du site n’en répertoriait que huit kilos. L'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) s’était alarmée qu’Areva ne soit pas « en mesure de démontrer l’exactitude des inventaires comptables des inventaires de matières fissiles présentes. » Un responsable de Greenpeace à l’époque, Yannick Rousselet, avait exprimé ses doutes de façon moins administrative : « Comment est-il imaginable qu’on découvre dans un vieil atelier fermé depuis six ans de quoi faire environ 5 bombes nucléaires ? » Un an avant que le démantèlement de Cadarache révèle l’étourderie d’Areva, les autorités militaires américaines avouaient elles-mêmes en 2008 qu’elles avaient perdu la trace de centaines de composants pour missiles nucléaires. Et on ne parle même pas de l’arsenal de l’URSS, ce serait trop long. C’est fou tout ce qu’on peut perdre quand même.


Reste à savoir ce qu’on pu devenir aujourd’hui les 200 fusils d’assaut, les Humvees, les hélicoptères, les avions et les bateaux égarés par le Pentagone au Yémen. Il y a deux explications possibles : soit tout ce matériel a basculé dans la dimension mystérieuse des objets perdus. C’est un endroit situé hors de l’univers euclidien ou l’on retrouve absolument tout ce qui a été perdu un jour ou l’autre : l’espoir, les ambitions, les amours enfuis, le plutonium, les avions de transports, les porte-clés, les fusils d’assaut, les factures, les lunettes de vision nocturne, la foi,  les Humvees, l’inspiration, les galions, les missiles et les petits papiers sur lesquels on note les numéros de téléphone qu’on égare dans la journée. Dans un immense entrepôt si vaste que l’on ne peut en mesurer la taille, des centaines de milliers de petits lutins s’activent pour ranger tous les objets perdus sur des étagères qui grimpent jusqu’au firmament.

L’autre explication est sinon que les groupes rebelles yéménites concurrents soutenus par les iraniens d’une part, ou par Al Qaïda de l’autre, se sont déjà depuis longtemps emparés de ce matériel qui a peut-être même transité jusqu’à l’Etat Islamique. Les paris sont ouverts. En tout cas j’ai enfin retrouvé les clefs du Humvee : je les avais bêtement laissé traîner sur la caisse de missiles. 



Publié sur Causeur.fr

mercredi 18 mars 2015

Ce qui frémit dans la jeunesse

L’insurrection vient-elle ? Pas encore. Les prémisses certainement. Les increvables rebellocrates de 68 ont toujours le pouvoir mais plus assez d’imagination pour comprendre qui le leur contestent. Et d’abord, de quelle jeunesse parle-t-on ? Difficile de cerner entre des « zadistes » qui revendiquent une terre à défendre, des Identitaires qui font rimer futurisme et nationalisme, des Veilleurs qui campent devant l’Assemblée, des Blacks blocs qui démontent des Mac Donald et des jeunes candidats au djihad… Tous partis à la reconquête d’une identité perdue et désespérément en quête de sens dans un monde qui en est totalement dépourvu.
À en croire le philosophe Giambattista Vico, les nations passent par trois âges, celui du divin, de lhéroïque et de lhumain et, lorsquune nation entre en décadence, disparaît ou est conquise, les peuples nés sur son sol la font renaître en passant de nouveau par ces trois âges. Et la France serait le pays qui illustrerait le mieux les thèses du métaphysicien napolitain. « Lhistoire ne recule pas, la géographie même sémeut, et lEurope évolue. Mais à lintérieur du pays et dans le cadre de la nation, les générations qui se suivent et sopposent finissent par se répéter. Et sil est un pays au monde Vico ait raison, cest le nôtre, qui trouve léternité dans la périodicité même de ses vieillissements et de ses jeunesses neuves », a écrit Armand Petitjean, en 1939, en introduction au texte posthume de Charles Péguy « Par ce demi-clair matin », publié par la Nouvelle Revue Française (1). La France a été occupée et a failli disparaître avant de connaître un renouveau culturel, politique, économique, industriel et surtout démographique au cours des Trente Glorieuses. Près de soixante-quinze ans se sont écoulés. La France de 2014 connaît un antagonisme virulent opposant la génération des baby-boomers, dont les représentants ont vécu une période de croissance sans précédent et occupent encore très largement les postes-clés dans le monde professionnel, et une jeunesse paralysée par la crainte du chômage, séduite par une sédition plus radicale.




Sommes-nous dans une situation pré-revolutionnaire ?

Les jeunes intellectuels des années trente se dressaient contre ce que le directeur de la revue Esprit, Emmanuel Mounier, nommait le « désordre établi », symptôme de la fatigue d'un système politique et économique dénoncé dans un bel ensemble par la nébuleuse disparate des non-conformistes des années trente ou des jeunes intellectuels ralliés au communisme ou au fascisme. Si le parallèle entre les années trente et notre époque est devenu une tarte à la crème journalistique, on peut cependant hasarder un parallèle entre la crise politique des années trente et la crise de confiance dont souffrent de nos jours nos institutions victimes d'une entropie délétère et de la contestation montante d'une société atomisée par lindividualisme et le communautarisme. Est-il juste pour autant de voir dans cet état de fait une situation prérévolutionnaire ? C'est à 1789 plutôt qu'aux années trente que certains observateurs n'hésitent pas à se référer.
« Une révolution, écrivait Charles Péguy, est essentiellement de lordre du Réel et ensemble et inséparablement de lordre du nouveau. Cest dire quelle est de lordre de la jeunesse, de lenfance même, et de ce quil y a de plus rare et de plus précieux quand on a le bonheur de pouvoir en trouver dans ce monde moderne : la fraîcheur. » La rupture entre une partie de la jeunesse et une société française dont elle rejette le système de valeurs a été exprimée avec beaucoup de véhémence le 10 octobre dernier, par Mathieu Burnel, présenté comme « un ancien membre du groupe de Tarnac » sur le plateau de lémission Ce Soir ou Jamais de Frédéric Taddéï, lorsqu’il a pris à partie les autres participants de l'émission, politiques, universitaires  et écrivains, en leur adressant ce constat définitif : « Vous ne comprenez à peu près rien de ce qui se passe dans la jeunesse. » On pourrait lui retourner cette autre question : de quelle jeunesse parle-t-il exactement ? Qu'y-a-t-il de commun entre les jeunes candidats au djihad, les « Autonomes » ou les Black Blocs qui s'attaquent aux vitrines des banques ou des Mac Donald dans les manifestations en hommage à Clément Méric ou Rémi Fraisse, les Identitaires qui font rimer futurisme et nationalisme, les Veilleurs qui campent devant l'assemblée, les jeunes soraliens qui mêlent le conspirationnisme à la redécouverte des textes de Sorel, de Berth, ou de Drumont et la grande masse ignorée de la jeunesse des banlieues, des campagnes, de Paris ou de la province ?



Léchec de lantiracisme dEtat

Il y a sept ans, le premier manifeste du « Comité Invisible », L'insurrection qui vient,  souvrait par un constat dun pessimisme très debordien : « Sous quelque angle quon le prenne, le présent est sans issue. » Le texte du manifeste pêche souvent par un lyrisme un peu naïf, sacrifiant, pour évoquer la révolte des banlieues de 2005, au cliché des flibustiers du bitume révoltés contre l'Etat tout-puissant. Néanmoins, un certain nombre de constats étonnent encore par leur lucidité prophétique : « Linédit ne réside pas dans unerévolte des banlieuesqui nétait déjà pas nouvelle en 1980, mais dans la rupture avec ses formes établies. Les assaillants nécoutent plus personne, ni les grands-frères ni lassociation locale qui devrait gérer le retour à la normale. Aucun SOS Racisme ne pourra plonger ses racines cancéreuses dans cet événement-là, à quoi seules la fatigue, la falsification et lomerta médiatiques ont pu feindre de mettre un terme. » Etrange prémonition. Quelques années après la flambée des banlieues évoquées dans ce court passage, le phénomène Dieudonné enterrait définitivement lépopée SOS Racisme, démontrait léchec terrible de lantiracisme dEtat tandis que lessor du « djihadisme à la française » offrait un épilogue tragique aux années Mitterrand et au chiraquisme qui nen était que la molle continuation. La génération précédente, la « bof génération », a eu du mal à exister dans l'ombre des rebelles increvables de 68 et à travers le crépuscule de la Mitterrandie, réduite, dans les années les plus ternes et les plus ennuyeuses qui soient, à attendre désespérément qu’il se passe quelque chose. Celle qui lui est immédiatement consécutive, volontiers dépeinte comme une « génération sacrifiée », produit des mouvements de contestation disparates dont le radicalisme effraie de plus en plus la société française actuelle. Reste à savoir si les multiples composantes de cette jeunesse-là sont, comme la société française dont elles offrent l’image rajeunie, vraiment réconciliables.
La jeunesse qui a mis le feu aux banlieues et celle qui sinvente une épopée guerrière en Syrie ressemble bien à ce peuple que Debord décrit dans In girum imus nocte et consumimur igni : « Une armée danonymes transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l'industrie présente. » Le recrutement élargi du djihadisme européen, incluant fils dimmigrés musulmans et convertis venus du fin fond du bocage normand, montre que les « anonymes » transplantés ont désormais de multiples visages. Daprès une étude publiée très récemment par le Centre de Prévention contre les Dérives Sectaires liées à lIslam, 63% des djihadistes signalés par leurs familles ont moins de 21 ans, 80% viennent de foyers sans religion et 84% de classes sociales moyennes ou supérieures. Dans le discours relayé par ces jeunes recrues, notamment sur les comptes Facebook quils ouvrent, lAquida, « la vraie croyance », celle qui distingue la communauté des élus, est un concept récurrent. Comme le souligne Olivier Roy dans La Sainte Ignorance : « La déculturation du religieux a des conséquences fondamentales : dabord elle transforme en barrière lespace entre le croyant et le non-croyant, qui ne partagent plus ni orthopraxie, ni valeurs communes. » (2) LAquida embrassée par ces équivalents musulmans des « born again » évangélistes représente une communauté de substitution virtuelle au sein de laquelle ils sintègrent par la fraternité de la croyance et celle du fantasme en attendant, peut-être, celle du combat.




Une jeunesse à mille lieux du « retour des années 30 »

« Les insurrections, finalement, sont venues. » C'est à nouveau par un constat définitif, et encore une fois péremptoire, que souvre A nos Amis, deuxième opus du Comité Invisible, publié en 2014, qui prend pour exemple les expériences zadistes, celles des « Zones A Défendre » de Notre-Dame des Landes ou de Sivens, lointaines héritières de la Zone Autonome Temporaire de lanarchiste américain Hakim Bey. Sur place, dans ces quelques foyers de contestation bigarrés, force est de constater que « réenracinement » et  « réappropriation du territoire » sont les maîtres-mots du discours des jeunes zadistes de Sivens retranchés sur les 38 hectares destinés à être recouvert par la retenue deau du barrage contesté. Face à la déprise dramatique dun monde rural qui a pratiquement cessé dexister à cause des progrès de la péri-urbanisation, de lagriculture productiviste et du chômage de masse (3), le réenracinement invoqué tient plus de la reconquête que dun retour aux sources utopique. Les communautés zadistes mettent moins en avant un projet de société vaste et ambitieux quelles ne défendent finalement une forme de localisme radical et de repli communautaire.
À lautre bout du spectre politique, le mouvement des Identitaires met en avant les mêmes thématiques fédératrices, du conflit de génération au réinvestissement du territoire : « Nous sommes la génération de ceux qui meurent pour un regard de travers, une cigarette refusée ou un style qui dérange. Nous sommes la génération de la fracture ethnique, de la faillite totale du vivre-ensemble, du métissage imposé. Nous sommes la génération victime de celle de Mai 68. De celle qui prétendait vouloir nous émanciper du poids des traditions, du savoir, et de lautorité à lécole mais qui sest dabord émancipée de ses propres responsabilités. » (4) Né à la fin des années 2000, le courant Identitaire a parfaitement recyclé des outils traditionnellement employés par les groupes dextrême-gauche et proposé un discours contestataire qui se nourrit daspirations morales, de discours social, de revendication patriotique et de mélange dagitprop situ et de futurisme. Les Identitaires et les Autonomes ont ceci de commun qu'ils renouvellent de façon assez originale le discours et les formes au sein de leur famille idéologique respective. Tandis que les Autonomes produisent une critique acerbe de la vision datée de la lutte des classes du NPA ou des engagements très cosmétiques des altermondialistes et des antifas, les Identitaires ou le Mas (Mouvement d’action sociale), rebattent un peu les cartes à l'extrême-droite en mêlant revendications sociales, critique du nationalisme, au profit de ce que les fédéralistes à la Mounier auraient nommé la « patrie sentimentale », et une esthétisation punko-futuriste très moderne. Il est peu étonnant que les éditorialistes qui limitent leur champ de vision à l'éternel retour de la bête immonde ne semblent en réalité n'avoir aucun outil d'analyse sérieux pour décrypter ces nouvelles formes de révolte. Le mot de Mathieu Burnel était juste : les vieux moralistes d'hier ont encore le pouvoir mais plus assez d'imagination pour comprendre ceux qui le leur contestent.




« Je suis une erreur dans votre système, je suis votre électeur FN »

La jeunesse qui revendique le quartier ou le lopin de terre, cite du Ilitch en cultivant son jardin quand dautres défilent en anorak jaune dans le métro ou se mettent à lire Georges Sorel ou Edouard Berth, refuse de rentrer dans les cadres que lui préparent les analystes autorisés qui saccrochent encore à une mythologie politique obsolète. Le fossé qui existe entre les différentes radicalités de cette nébuleuse contestataire est sans commune mesure avec lunivers dincompréhension qui la sépare de ses pontifiants aînés. Publié sur le blog LHorreur du Château (5), le texte écrit par un jeune homme qui a manifesté contre Le Pen en 2002 avant de voter pour sa fille en 2012, certainement «pas le fils de Hitler mais celui des jeunesses antiracistes», trace le portrait d'une jeunesse révoltée à mille lieux des simplifications consensuelles de ceux qui ont fait du « retour des années 30 », un argument publicitaire placé au fronton des entreprises de conscientisation citoyenne : «Il y a une autre jeunesse en France que vous ne voulez pas voir, qui ne vous intéresse pas, une jeunesse que vous n'excusez jamais, que vous n'écoutez jamais, que vous méprisez toujours, une jeunesse pleine d'énergie et de talent, d'envie et d'amour, une jeunesse qui ne brûle rien sinon de désir de changement, de vrai changement, elle est dans la rue et dans les concerts, elle n'est pas honteuse, elle veut simplement vivre, et vous ne la ferez plus taire avec vos mensonges et votre haine. Je suis le seul palestinien colonisé dont vous vous foutez. Je suis le seul type de Français qui n'a pas droit à votre «tolérance». Je suis celui qui fait s'effondrer toute votre propagande, vos réflexes usagés, comme le World Trade Center ou l'immeuble à la fin de Fight Club. C'est votre monde qui m'a fait, qui m'a conçu, je suis immunisé contre la culpabilité, vos anathèmes ne marchent plus. Je ne suis que la dernière conséquence de votre racisme contre tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à un Européen. Je suis une erreur dans votre système, je suis votre électeur FN.» (6)




Nouvelles radicalités d’une jeunesse en plein bouillonnement

Laffirmation dune critique radicale de lhéritage soixante-huitard, y compris dailleurs au sein des Autonomes de lextrême-gauche, la volonté de se réapproprier un territoire associé au quartier, à la terre ou à la patrie et aussi la recherche désespérée de sens dans un monde qui en est complètement dépourvu conduit aussi une partie de ces mouvements à développer un rapport complexe, voire conflictuel, au réel. Clivages idéologique et politique mis à part, la reconquête de lidentité au sein des multiples minorités agissantes s'accordent souvent avec une tendance plus lourde observée au sein de la génération née avec internet pour laquelle la quête de sens peut prendre bien souvent la forme d'une réécriture de l'histoire ou du réel selon des convenances aussi existentielles qu'idéologique.
Le philosophe Peter Sloterdijk postule dans ses travaux que nous serions témoins de la fin du projet humaniste et de la civilisation du livre et de l'entrée dans une civilisation qui serait un agrégat de sphères où chacun reconstruit sa propre réalité, l'outil numérique fournissant les moyens d'une conquête parfaitement illusoire d'un savoir absolu trompeur : la vérité semble être à la portée de tous, pourvu que chacun soit doté d'une connexion internet et de la même manière que l'imprimerie et la première diffusion en masse des savoirs qu'elle autorisa contribuèrent à la remise en cause de l'interprétation catholique des textes chrétiens, la diffusion massive de l'information sur internet autorise toutes les réinterprétations et la remise en cause de tous les dogmes jusqu'à parvenir à un stade de relativisme suprême qui représente en réalité le véritable savoir absolu de notre temps : la réfutation de tout savoir. À des degrés divers, cette tendance qui marque véritablement toute une génération affecte aussi les entreprises intellectuelles et politiques qu'elle produit. Limaginaire du complot mondial, la thématique de la contre-histoire, le bestiaire coloré des conspirations et sociétés secrètes de toutes sortes se retrouvent sous bien des formes dans tous les discours produits par toutes ces radicalités très hétérogènes. « Les mythes des complots sont des serpents de mer de limaginaire humain et tout dabord parce quils rendent grand-service à notre soif de comprendre le monde. » (7) Conjuguée à la tentation du repli vers la communauté fantasmée, qui prend la forme très abstraite de lAquida ou au contraire bien réelle de la ZAD, et au règne du groupe, du clan, de la famille de ceux qui résistent ou tout simplement « de ceux qui savent », ces nouvelles radicalités constituent aussi autant de fraternités fermées, groupées autour d'une interprétation du monde très exclusive. Tiraillée ainsi entre plusieurs projets de contestation, la jeunesse en plein bouillonnement court le risque dune balkanisation des esprits qui accompagnerait en quelque sorte la balkanisation des territoires.

Une révolution dont les générations montantes ont la clé

Si l'on met de côté le conspirationnisme, manifestation plus grégaire qu'intellectuelle, ainsi que la pointe extrême du djihadisme, version ultramoderne du fantasme de puissance maquillée en traditionnalisme, il reste dans les mouvements de contestation très bigarrés et encore très minoritaires qui agitent la jeunesse quelques points de convergence intéressants. Brouillant les clivages traditionnels, ces mouvements qui s'égrènent sur un large spectre politique de l'extrême-gauche à l'extrême-droite reprennent en quelque sorte l'analyse marxiste là où elle aurait dû s'arrêter, c'est-à dire à la simple constatation que l'évolution économique (et technique) conduit à la dépossession progressive de l'individu par la société moderne, réflexion depuis constamment enrichie par les Debord, Ellul, Clouscard, Lasch, Michea, Ilitch, dont les écrits semblent aujourd’hui traverser les barrières idéologiques et les fossés politiques. « Une Révolution, écrit Péguy, ne consent de travailler, entre autres, ensemble et inséparablement, que du réel et du nouveau. » (8) Insensiblement, nous avons pénétré sur une nouvelle scène de notre histoire. Les années trente ne sont pas de retour comme le proclament les Cassandre aux œillères bien rivetées par le dogmatisme. Nous sommes parvenus à un nouveau stade où l’emprise de la technique et de l’économie sur nos conditions d’existence nous fait entrer dans une autre révolution que nous ne comprenons pas encore, mais dont les générations montantes seules ont la clé. L’insurrection n’est certainement pas encore venue, comme le proclame le Comité Invisible, mais ce qui frémit dans la jeunesse de notre pays nous fait comprendre que, pour le meilleur et pour le pire, il se passe, c’est sûr, enfin quelque chose de nouveau.




Notes
1. Charles Péguy, « Par ce demi-clair matin » in NRF , juillet 1939, p. 22.
2. Olivier Roy, La Sainte Ignorance. Seuil, Paris 2008, p. 22.
3. L’INSEE établit qu’en 2013, la région Midi-Pyrénées est l’une de celles où le chômage des 18-25 ans est le plus fort : il touche près d’un jeune sur trois.
4. Emmanuel Casajus, Le combat culturel, images et actions chez les Identitaires, L’Harmattan, Paris 2014.
5. Désormais <www.lesheureslesplusclaires.com>
6. <lesheureslesplusclaires.com/2012/05/cest-lhistoire-dun-mec.html>
7. Gérald Bronner, La démocratie des crédules, PUF, Paris 2013, p. 13.
8. Op. Cit. p. 20.



Article publié dans la revue Eléments n° 154