vendredi 16 novembre 2012

Les perdants magnifiques (1): Lauro de Bosis



            En juillet dernier, les médias rapportaient une étrange affaire : un petit avion de tourisme avait pénétré illégalement dans l’espace aérien biélorusse et largué sur une ville de province et au sud de Minsk un millier de petits ours en peluche équipés de parachutes et de tracts réclamant la liberté de parole en Biélorussie, toujours dirigée d’une main de fer par Alexandre Loukachenko. Parti de Lituanie, l’appareil piloté par Tomas Mazetti et Hannah Lina Frey avait pu mener sans encombre son opération « coup de poing » avant de regagner la Suède après avoir survolé la Biélorussie sans être à aucun moment inquiété par l’armée de l’air ou la défense antiaérienne. Les différentes sociétés de location d’avions auxquelles s’étaient adressés les activistes s’étaient pourtant récriées, prévenant les instigateurs de cette opération de subversion que l’on pénétrait à ses risques et périls dans l’espace aérien de la nation supposément dotée « de la meilleure défense anti-aérienne d’Europe. » L’aéronef, qui n’avait rien de furtif, a pu cependant tranquillement parvenir jusqu’à Minsk pour y perpétrer son attentat ludique sans voir l’ombre d’un missile et sans que le moindre Mig pointe le bout de son nez.




       L’affaire a suscité un beau remue-ménage au sein de l’Etat-major et du gouvernement biélorusse. Elle a certainement désagréablement rappelé l’époque où les avions soviétiques larguaient des jouets piégés au-dessus des villages afghans et a en tout cas été vécue comme une véritable humiliation par la Biélorussie dont les autorités ont traversé, comme le rappelait Katerina Barushka dans un article plutôt amusant[1], toutes les phases du comportement post-traumatique : déni, colère, négociation, dépression, acceptation. Si une tondeuse à gazon volante peut parvenir à larguer des ours en peluche jusqu’à Minsk, on peut imaginer les dégâts que pourrait causer un bombardier moderne chargé de sucettes atomiques. Le gouvernement a en tout cas limogé deux responsables de l’armée de l’air après cette affaire et fait emprisonner quelques opposants qui avaient eu l’audace de filmer les évolutions de l’appareil pour les poster sur youtube. Des journalistes se sont même fait confisquer les ours en peluche qu’ils tentaient de sortir illégalement du pays mais l’histoire ne dit pas si le KGB local a aussi confisqué les doudous des petites filles et des petits garçons biélorusses pour laver l’honneur bafoué du pays.



         Ce qui dans l’affaire est un peu dommage est qu’elle résulte avant tout d’une opération de publicité montée par une agence de communication suédoise. Ce qui n’est pas sans susciter une certaine gêne car l’équipée a été ainsi pu être perçue à la fois comme un geste humanitaire et comme une jolie opération de com’ menée par quelques geek branchés. Un nivellement des valeurs très post-moderne, c’est-ce qu’on appelle de l’agit-prop fashionable, ma bonne dame. Vous prenez pour cible un pays dont le gouvernement semble être resté bloqué au temps de la guerre froide et dont l’autoritarisme semble être sorti des placards (forcément) poussiéreux de l’histoire et peut idéalement symboliser le ringardisme en uniforme. Vous opposez à cela le dynamisme de jeunes créatifs malins qui luttent à la fois pour les droits de l’homme et l’advertising et vous ajoutez à cela un symbole sympa, par exemple un ours en peluche. Vous obtenez la recette parfaite du buzz sur internet en organisant la seule opération de bombardement menée contre un pays de l’ex-union soviétique par un pays européen, vingt ans après la guerre froide et à coups de bisounours. Tout un symbole.

          L’opération prend pourtant une autre dimension en rappelant l’aventure, il y a un peu plus de 80 ans, vécue en 1931 par un jeune écrivain et dramaturge italien, monarchiste et farouchement opposé au régime de Benito Mussolini, qui prenait place dans un petit monoplan et réussissait à survoler Rome à basse altitude pour y larguer 400000 tracts antifascistes avant de prendre la fuite en direction de la Corse, au-dessus de la mer Tyrrhénienne où il a disparu, peut-être abattu par la chasse italienne ou tout simplement à court de carburant : il s’appelait Lauro de Bosis et son nom s’est perdu dans les méandres de l’histoire aussi sûrement que son avion s’est perdu en mer. Ce jeune révolté n’a pas non plus marqué la littérature. Sa principale œuvre est une pièce écrite deux ans auparavant, au titre prémonitoire : Icare. André Gide évoque brièvement son nom au cours d’un entretien rapporté par René Crevel, venu réclamer au « contemporain capital » une signature et son soutien en faveur d’Aragon, au cours de l’affaire Front Rouge [2]. A cette demande, Gide avait répondu sans ambiguïté: 

GIDE. — C’est compliqué. J’ai été quatre nuits sans dormir, on est venu me demander une préface pour de Bosis, cet aviateur qui a jeté des tracts antifascistes. Il y a laissé sa vie. Le malheureux en appelait au roi, au lieu d’appeler à la révolution, de sorte qu’il a été désavoué par tous les partis. Il n’aura ni statue, ni laurier et je n’ai pas fait la préface.[3]


Tout le monde n’a pas la chance de protester du bon côté du manche. Aragon, qui reste un très grand poète et un magnifique romancier, a fait au sein du Parti Communiste une carrière de crapule couronnée de succès. De Bosis n’était peut-être pas un grand auteur et personne ne se souvient de lui. Son acte, courageux et inutile, ne lui a valu, comme dit Gide, ni statue, ni laurier et on ne savait pas à l’époque ce que pouvait être un « buzz » ou internet. De la même manière, cependant, que nos aventuriers suédois, De Bosis avait humilié l’armée italienne en donnant cependant à son geste une portée beaucoup plus politique et moins « communicante ». Son geste dérisoire pourrait s’apparenter à ce que Charles Péguy appelait les « prodromes annonciateurs », les événements infimes qui sont les signes annonciateurs et presque invisibles de grands bouleversements à venir. Mais Péguy était un mystique et De Bosis, un romantique. Nous en revanche, nous sommes des gens rationnels. Nous ne croyons plus à ces histoires-là. L’essentiel, c’est de faire un bon buzz, n'est-ce pas? 
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Note: De Bosis avait beau été médaillé olympique dans la section poésie en 1929 pour son Icare, il est bien difficile aujourd'hui de trouver des ouvrages ou des articles lui étant consacrés. On citera au moins cette unique référence : MUDGE, Jean. The Poet and the Dictator : Lauro de Bosis resists fascism in Italy and America. Praeger. 2002





[1] http://www.neweasterneurope.eu/node/423
[2] En 1931, Aragon avait signé un violent poème dont la rhétorique valait bien celle de la « droite au couteau de cuisine » et lui avait valu d’être inculpé pour  « excitation des miliaires à la désobéissance et de provocation au meurtre dans le but de propagande anarchiste. » Il risquait cinq ans de prison et les surréalistes plaidaient sa cause auprès des intellectuels les plus influents. Jean Paulhan ironisa d’ailleurs sur les auteurs qui appellent au meurtre et s’étonnent que l’on veuille les jeter par la suite en prison. Aragon ne sera finalement pas condamné.
« Feu sur Léon Blum
Feu sur Boncour Frossard Déat
Feu sur les ours savants de la social-démocratie
Feu feu j’entends passer
la mort sur Gachery Feu vous -dis-je
Sous la conduite du parti communiste
SFIC
vous attendez le doigt sur la gâchette
que ce se ne soit plus moi qui vous crie
Feu
mais Lénine
le Lénine du juste moment ».
Louis ARAGON. Front Rouge. Poème publié en novembre 1931 dans Littérature de la Révolution Mondiale.
[3] René Crevel, L'Esprit contre la Raison. In André BretonMisère de la poésie." L’Affaire Aragon " devant l’opinion publique, Paris, Editions surréalistes, 1932. Cité à l’adresse suivante : http://melusine.univ-paris3.fr/EspritRaisonCrevel/Gide.htm

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