vendredi 18 juillet 2014

Kshatriya !

  
Etendu sur le sable fin, un cocktail à la main ou à l’ombre d’un vieux bunker, au milieu des broussailles, les idiots vous conseillent une lecture revigorante pour l’été avec le roman d’Alberto Garlini, Les noirs et les rouges – titre français peu inspiré au regard de son énoncé original La legge dell’odio. Ce livre épais (675 p.) ne vous lâchera pas une seconde si vous êtes amateur ou simplement curieux des années de plomb italiennes. Certes, de nombreux essais historiques et récits personnels ont déjà été écrits sur le sujet, mais jamais une plume aussi alerte n’a envisagé cette période sombre à travers l’itinéraire d’un jeune néofasciste, épris d’idéal et rempli de haine.



         Le personnage principal, Stefano Guerra, est un révolté absolu que la fidélité à la patrie et la haine de la bourgeoisie ont conduit sur les rives du néofascisme italien, à la croisée du Mouvement social italien et du terrorisme noir. Le goût du sang dans la bouche et l’étincelle de feu dans le cœur, Stefano fait le coup de poings contre les « rouges », se lie avec les vieux caciques du fascisme mussolinien, devient tueur à gage puis terroriste pour le compte du « nazimaoïste » Giorgio Freda, se retrouve pris dans les combinazione des services de sécurité et finit par être un clandestin à sa propre cause, en perdition dans les montagnes afghanes et la pampa argentine. 




« Le but de l’homme est de se hisser hors de sa propre peau afin d’effleurer celle de Dieu. Chaque homme isolé de Dieu est une nuit noire » écrit Garlani. En effet, le chemin erratique de Stefano peut se comprendre comme une course à la haine, où la violence s’enchaîne à la violence, sans que jamais le « héros » n’abandonne son idée de l’honneur et son idéal révolutionnaire, quitte à plonger dans un abîme de folie. Le fascisme, à ce niveau, est une religion, une croyance dans la revanche des siens, des anciens, de la nature ancestrale, des mythes archaïques. Une religion qui a pour fin la destruction du monde moderne, et pour moyen le sang dans les veines, celui des « nôtres », et le sang sur le trottoir, celui des autres. Stefano détient sa vérité, même si cela doit l’emporter jusqu’en enfer.


« Que savent les autres, les gens, les bourgeois, de ce sang qui nous régénère ? Que savent-ils de nos rêves, des fantasmes qui nous réveillent la nuit et ne nous laissent pas en paix ? Nous pensons qu’il existe un monde meilleur. Peut-être sommes-nous les seuls à le penser, mais qu’importe ? C’est comme si on nous avait mis à l’épreuve. Jour après jour, notre vie s’est dépouillée de toute illusion et de toute beauté. Seul un mot abscons, le devoir, nous enchaîne à son appel. Savez-vous ce que sont les loups bleus ? Ce sont des animaux mythiques, qui vivent à l’écart du monde et de la société, et même à l’écart de leurs semblables. Ce sont des animaux libres et fiers, que le mépris des autres rend féroces et nobles. Nous sommes les loups bleus. […] Même si le reste du monde nous rejette. Nous sommes les loups bleus et nous nous battrons, seuls contre tous, jusqu’au moment où nous croiserons la balle qui nous offrira une belle mort. Lutter jusqu’à la mort. Lutter jusqu’à fixer le monstre droit dans les yeux ? Etes-vous d’accord ? » (p. 519-520).


         Ce « romantisme fasciste », pour reprendre l’expression de Paul Sérant, n’est pas qu’une mystique divagante pour tête brûlée. Et comme le rappelle très bien le roman de Garlini, il a donné lieu à une action concertée dans le contexte des années de plomb italiennes. La force de l’ouvrage consiste à s’appuyer sur des faits réels : les affrontements étudiants au campus universitaire de Rome, l’attentat de la gare de Bologne, le rôle des services secrets italiens en lien avec la CIA, etc. Et de mettre à jour tout un monde interlope dont Stefano va progressivement devenir le jouet. Les victimes seront d’ailleurs les noirs et les rouges, autrement dit les révolutionnaires de tous bords, qui ont cru renverser l’Etat à coups de bombes lorsque celui-ci était le premier à allumer la mèche. On ne sait que trop bien aujourd’hui ce qu’il en est des soi-disant radicaux, toujours prêts à se laisser manipuler par le système qu’ils feignent de combattre. 


                                                      Evola, retenu par la nuit

         Une dernière force du livre de Garlini est de mettre en scène l’une des personnalités italiennes les plus sulfureuses d’après guerre : le dadaïste fascisant Julius Evola. C’est effectivement ce dernier qui lève une armée des ombres dans les ruines de la démocratie chrétienne, et qui invite chacun de ces jeunes soldats à s’éprouver dans le feu de la guerre révolutionnaire. Le vieux paraplégique, coincé dans son appartement romain, continue à peindre des toiles surréalistes, mais dès qu’il jette un œil dehors, son regard attise encore les braises de la guerre totale.


« J’ai déjà exposé mon plan. La violence est l’unique voie possible et raisonnable. Seule une guerre civile sauvera l’Italie. Une guerre civile longue et meurtrière. Tous contre tous. La lumière contre les ténèbres. Nous contre eux. Vous le savez : la guerre est déjà dans les rues. Elle est dans les villes. Le cancer existe, mais les anticorps aussi. Il faut combattre et mourir. Combattre et croire ».


         Bien sûr, ces propos, Julius Evola ne les a pas tenus, et ne pouvait pas les tenir au regard de son détachement hautain. Mais c’est bien comme cela qu’il a été compris par les jeunes qui se réclameront de lui. Et Stefano fait partie de ceux-là, dans toute sa flamboyance désuète, dans toute son énergie du désespoir. Alberto Garlini en a été l’exécuteur testamentaire. Merci à lui. Amor fati





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